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IX. — Stîna de Mohoru (Paringu) et ses bergers

Types de costumes de la région montagneuse. Coiffure des hommes pâlârla et câciula. Les deux premiers à partir de la gauche ont le cojoo. Le troisième, coiffé de la caciula, porte le pieptar. Tous ont le chimir et les opinci. — Les femmes mariées portent le conclu; les jeunes filles sont tête nue. Toutes les femmes portent Yopreg.

X. — Stîna de Lespezile (Monts de Fogarash). Type de Stîna divisée en deux bâtiments, avec Yobor (enclos palissade).

Généralement, lorsqu'on s'élève sur les crêtes qui dominent les vallées, on entre dans la solitude de la forêt, et ce n'est qu'après avoir gravi 700 à 800 mètres que les cabanes des pâtres se montrent sur les pentes découvertes. A peu près toute la population temporaire des Karpates est concentrée dans cette zone de transition entre la végétation arborescente et les prairies alpines. C'est là qu'on peut vraiment saisir ce que présente de plus particulier et de plus curieux la vie humaine adaptée aux conditions physiques de la montagne. Dans les habitations, dans le costume, dans la manière de vivre des paysans, qui se groupent en villages dans les vallées, on ne trouve aucune différence essentielle avec la région voisine des hautes collines; ici, au contraire, on sent dès l'abord qu'on entre dans un monde nouveau.

Il faut atteindre, à la nuit tombante, un sommet assez élevé pour avoir une idée de la population relativement considérable qui, pendant les mois d'été, peuple ces hauteurs. Aussi loin que le regard peut s'étendre, partout, on voit, au-dessus de la ligne sombre de la forêt, s'allumer les feux, s'élever les fumées en colonnettes blanchâtres; des vallées voisines monte un bruit confus de clochettes, et, si l'on descend rapidement, on ne tardera pas à tomber au milieu d'un immense troupeau de moutons, que le cioban ramène à la stîna, escorté de deux ou trois chiens loups.

L'approche de la stîna s'annonce par une odeur caractéristique et une boue infecte, dans laquelle, après la pluie, on enfonce à chaque pas jusqu'à la cheville. Bientôt des aboiements furieux se font entendre, et quatre ou cinq molosses se précipitent sur le visiteur ; de grands cris, quelques cailloux jetés à propos, quelques coups de pieds et de bâtons libéralement distribués par le berger, sorti au bruit, les renvoient hurlants et vite apaisés.

La stîna, refuge des ciobani qui font paître les moutons, magasin et fabrique du fromage que confectionnent les baci, est loin d'avoir l'apparence de nos fromageries du Cantal ou du Jura. Le plus souvent, les murs sont constitués par des troncs d'arbres non équarris, disposés les uns au-dessus des autres, en s'appuyant sur les piliers

angulaires que forment des troncs d'arbres plus gros, plantés dans le sol. Le vent passe librement à travers les intervalles non bouchés. Parfois, il y a comme une sorte de soubassement en pierres sèches. Le toit, deux ou trois fois plus haut que les murs, est posé dessus comme un couvercle qui peut s'enlever et a la forme d'un bateau à carène droite, à avant et arrière plats. Il est en lattes de bois, clouées les unes sur les autres comme des ardoises (sindrele). On y laisse volontairement des trous, par où sort la fumée, mais qui livrent aussi souvent passage à la pluie et à la neige.

A l'intérieur (v. fig. 21), de grosses poutres croisées supportent les crémaillères en bois, de forme bizarre, auxquelles on suspend les chaudrons servant à faire bouillir le lait. Des bancs, formés de troncs d'arbres ou de planches, courent tout autour des murs, à la fois table et lit. Des bâtons, fichés dans les intervalles des murs, sup-

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Figure 21. — Vue de l'intérieur d'une stîna (Cârbunele dans le Paringu). Dessin d'après nature.

La vue est prise dans la chambre d'habitation. On voit sur les étagères, à gauche, diverses oale pots de terre, et une cofa broc en bois ; au fond, à droite, un plat cenac et une plo§ca (gourde en bois peinte); par terre, appuyée contre le mur, une albia, auge en bois. A droite un cojoc pend à un bâton, des sacs de maïs sont sur le banc. Au-dessus du foyer, la clldare suspendue à une crémaillère en bois de forme spéciale. Dans le fond, on voit la pièce où se fait la manipulation du fromage, avec son plancher grossier.

portent des sortes de petites étagères et servent de porte-manteaux.

Le plus souvent, l'habitation est divisée en deux chambres, dont l'une, encombrée de baquets, de grandes jarres et de sacs de peau suspendus, d'où dégoutte le lait, est spécialement réservée aux manipulations délicates qu'exige la fabrication du fromage. On n'y fait jamais de feu. C'est dans l'autre pièce qu'on se tient d'habitude, et qu'on couche, étendu sur les bancs rembourrés par les cojocs, ou sur le sol, le dos tourné au feu, tandis que les chiens se cachent dans les coins; c'est là qu'on se rassemble tous les soirs, après la rentrée et la traite des brebis, autour d'un brasier gigantesque, où flambent deux sapins entiers, et d'où s'élève une fumée suffocante, pour prendre le frugal souper, deviser gaiement ou chanter quelque chanson qu'accompagne la flûte du pâtre. C'est là que, pendant la journée, tandis que les hommes et les jeunes gens gardent les troupeaux dans les cirques et sur les cimes, les femmes, restées à la maison avec les petits enfants et quelque vieillard impotent, font cuire le lait dans les immenses chaudrons (cdldare) préparent la bouillie de maïs (mamaliga) et le fromage, frit avec du lard, qui forment la nourriture préférée des bergers.

Les dépendances de la stîna sont : Yobor, sorte de parc, entouré d'une palissade formée d'arbres entiers, couchés et maintenus par des pieux, où l'on enferme les brebis pendant la nuit ; et la strunga, petite cabane où l'on fait la traite. Parfois, la strunga est annexée au bâtiment de la stîna (spécialement dans les monts du Buzeu) ; elle forme alors une sorte de vestibule entre la chambre d'habitation et la fromagerie. Le mur du fond est percé de deux ou trois portes basses à côté desquelles s'asseyent les bergers, saisissant au bond, d'une main ferme, les brebis qu'on rassemble par derrière et qui se pressent, sans pouvoir passer plus d'une à la fois.

On observe d'ailleurs la plus grande variété dans les types de stîne, suivant le nombre de moutons qui s'y rassemblent, la richesse du propriétaire ou l'ancienneté de leur construction. Parfois la fromagerie forme un bâtiment à part (spécialement monts de Fogarash, v. planche E). Certaines stîne, récemment construites, ont remplacé les trous, percés dasns le toit pour laisser passer la fumée, par des sortes de lucarnes par où n'entre pas la neige. Mais, ce qu'on retrouve partout, c'est la construction en troncs d'arbres non équarris et le toit en lattes, sorte de couvercle qui s'enlève tout d'une pièce. Le toit est la pièce capitale dans la construction d'une stîna ; c'est

d'ailleurs la partie la plus solide ; souvent on le transporte, lorsqu'on veut changer légèrement l'emplacement de la bergerie, et il n'est pas rare de trouver des toitures plus ou moins éventrées, mais encore presque entières, gisant sur l'emplacement d'une stîna abandonnée dont les murs ont complètement disparu.

Ce type d'habitation temporaire méritait d'être décrit en détail. 11 caractérise un genre de vie plus particulièrement spécial à la race roumaine ; on le retrouve, avec les bergers roumains, dans toute la chaîne karpatique, jusqu'en Gralicie, et, dans la péninsule des Balkans, jusque dans le Pinde.

La stîna appartient généralement au propriétaire des brebis (stâpân) qui l'a construite. Elle représente une mise de fonds de 100 à 200 francs, ce qui est une grosse somme pour un paysan. Les pâturages sont, le plus souvent, des biens communaux, mais on cite des montagnes qui appartiennent entièrement à telle famille princière ; on les loue au bâciu moyennant une redevance en argent ou en nature. Le bàciu, chef de l'exploitation de la stîna, sorte de fermier, est parfois le propriétaire lui-même ; le plus souvent, c'est un paysan qui est payé, en moyenne, 40 francs pour tout l'été. Les bergers (ciobanï) qui sont sous ses ordres sont payés en nature à raison de 2 brebis pour 100 têtes de bétail qui leur sont confiées. En général, un cioban a de 200 à 300 brebis à garder ; le prix d'une brebis est de 10 à 12 francs au printemps ; un bélier en vaut 15 à 20 1.

Suivant l'étendue et la bonté des pâturages qui en dépendent, la stîna peut grouper autour d'elle de 1,500 à 3,000 moutons ; elle peut avoir de 4 à 12 ciobani, sans compter le bâciu, les femmes et les petits enfants.

Le costume de tous ces gens est celui des paysans transylvains pendant l'hiver : tunique de toile aux larges manches, serrée à la taille par la ceinture de cuir brodé (chimir) et retombant par-dessus le pantalon étroit de drap grossier blanc ; gilet en peau de mouton (pieptar), les poils tournés en dedans, la peau ornée de broderies rouges et noires parfois délicates (v. planche E). La ccïciula, sorte

1. Toutes ces évaluations ont été recueillies dans le massif du Paringu.

de bonnet à poil de forme écrasée, et le cojoc, lourd manteau en peau de mouton, qu'on porte sur les épaules avec les manches pendantes, complètent cet ensemble et donnent au cioban, penché sur son bâton, un air étrange de bête. Les femmes, comme les hommes, portent le pieptar et le cojoc; Yopreg, double tablier pendant par devant et par derrière, par-dessus la chemise longue, remplace généralement la fôta, pièce d'étoffe enroulée et serrée à la taille par une ceinture, qui laisse moins de liberté aux mouvements. La chaussure est la même pour les deux sexes : simple feuille de cuir repliée, grossièrement cousue du côté des orteils, et fixée au pied par des courroies de cuir qui s'enroulent autour des chevilles. C'est Yopinca de la plaine, qu'on renforce seulement, parfois, d'une double feuille de cuir à l'endroit qui correspond à la semelle de nos souliers. La coiffure féminine varie davantage que celle de. l'homme ; c'est, tantôt le petit chapeau de feutre rond (palâria), tantôt une sorte de turban analogue au conclu, tantôt le simple fichu (tistimel) retombant sur les épaules.

La vie du cioban est simple. Le matin, avant l'aube, il quitte sa place au coin du feu, mange, avec un oignon, une poignée de mamaliga froide, appelle ses chiens, et, rassemblant ses brebis, monte vers son pâturage. Toute la journée on le verra suivre les crêtes, d'où il surveille son troupeau, qui paît dans la haute vallée, dégringolant de rocher en rocher à la moindre alerte. Appuyé sur son bâton, enfoui sous son cojoc, la câciula tombant sur les yeux, il peut rester des heures sans bouger sous la pluie. Souvent il emporte, dans un sac, quelques poivrons rouges avec une tranche de mamaliga, et ne rentre dîner que le soir. Quand la stîna est située assez bas et que les pâturages s'étendent très haut, il reste parfois plusieurs jours sans redescendre, passant la nuit dans sa coliba, cabane en pierres sèches, couverte de branchages et de mousse, où deux personnes ont juste de quoi tenir. Des enfants de 12 ans restent ainsi seuls, à 2,000 mètres de haut, gardant plusieurs centaines de brebis, et les défendant, au besoin, contre l'ours. Un grand feu, qu'on attise toutes les heures, est le meilleur préservatif.

Le cioban n'est pas insensible à la nature, mais il la comprend à sa manière. Le pittoresque des escarpements sauvages, des cirques semés de lacs et encombrés d'éboulis ne le charme pas, ce sont là, pour lui, de vilains endroits « loc urît; » il leur préfère l'horizon monotone des pentes gazonnées, où son troupeau trouve toujours une herbe savoureuse. C'est vers ces pâturages qu'il regarde toujours, quand

son œil rêveur semble chercher au loin on ne sait quoi, dans le panorama qu'on contemple du haut des cimes. Il sait le nom de chaque pâturage, mais il n'éprouve pas le besoin d'en donner aux crêtes rocheuses. C'est un fait très général que les noms de lieux, en montagne, se rapportent aux vallées, et que les sommets n'ont pas de nom propre, ou en ont plusieurs, suivant le côté d'où on les regarde 1. Le voyageur ou le topographe inexpérimenté peut trouver là une cause d'erreurs fréquentes ; un peu d'habitude montre qu'il y a là une des manifestations les plus curieuses de la manière dont le paysan roumain comprend la nature.

Pour se distraire, le cioban a d'autres ressources que les spectacles variés de la montagne; il a son fluier, sorte de flûte droite, dont il tire des sons étranges, faisant résonner à la fois plusieurs harmoniques, de façon :à produire l'eiïet d'une sorte de petit orchestre. Le bon joueur de ûuier est toujours le bienvenu dans les soirées autour du feu de la stîna. Il joue des heures entières sans se lasser, et, parfois, l'on s'endort bercé par les mélopées plaintives qu'il tire de son instrument. Le dimanche, c'est autour de lui que se formera la hora, sorte de ronde où l'on tourne lentement, en faisant alternativement un pas en avant et en arrière.

La loi du repos dominical est aussi sévèrement observée ici que dans la plaine. C'est un spectacle curieux que de voir le matin les ciobani revêtir leur cojoc le plus neuf, les femmes nouer leur fichu le plus blanc, coiffer leur pâlâria, et, d'un pas tranquille de flâneurs, se mettre en route par les sentiers, pour rendre visite à la stîna voisine.

Ces gens gardent avec une fidélité étonnante tous les usages de leur village d'origine. Souvent c'est avec sa famille entière que le baciu se transporte dans la montagne ; on cite des enfants qui sont nés dans une stîna. On y vit, on y naît, on y meurt, comme dans la plaine, accompagné des mêmes rites, héritage de temps lointains, que le paysan roumain conserve avec un soin jaloux. Il n'est même pas rare de voir célébrer un mariage dans la, montagne, et il est curieux de retrouver, dans les rites observés, des usages spéciaux à la Transylvanie, dont presque tous les bergers sont originaires.

L'invitation se fait toujours de la même façon, portée par deux jeunes gens à cheval, qui vont de stîna en stîna, offrant à boire

1. Voir E. de Martonne. Sur la toponymie naturelle des régions de hautes montagnes, en particulier dans les Karpates méridionales, Bull. Géogr. histor. et descriptive, 1900, p. 83.

d'une ploçca pendue à leur selle. Le pope, appelé du village le plus voisin, célèbre la messe entre quatre jeunes sapins plantés dans le sol, qui figurent l'église ; tandis que, tout comme dans la plaine, les invités dansent à côté (devant la porte de l'église), aux sons d'un violon raclé par quelque tzigane. Les danses sont toujours dirigées par les stegarii, deux jeunes gens qui, pendant toute la noce, ne se séparent pas un seul instant du steag, sorte de drapeau orné de fleurs et de banderoles. On les accompagne des mêmes couplets satiriques, déclamés rhythmiquenient avec des battements de mains. L'imposition du pain (remplacé ici par un fromage) et du sel sur la tête de la mariée, les simulacres d'achat et d'enlèvement, la purification du marié et de son parrain (nasul), qui se lavent les mains avec de l'eau versée par la mariée ; une foule d'usage singuliers, se retrouvent gardés avec la plus scrupuleuse fidélité l. Il est curieux de voir le soin que prend le roumain de rester ainsi, malgré son isolement, en communion avec son village.

Les rapports avec la plaine sont d'ailleurs assez fréquents. Quand la provision de fromages est jugée suffisante, on les descend au marché le plus proche. Chaque montagne a, en quelque sorte, son marché attitré ; le débouché est souvent en Transylvanie ; les monts du Buzeu sont, à peu près, la seule région qui déverse uniquement en Eoumanie ses produits. Le goût de ces fromages, fabriqués rien qu'avec le lait des brebis, est assez semblable à celui de notre Cantal. Le cascaval du Penteleu est renommé.

Les vaches sont rares dans les troupeaux des stîne ; on en a généralement une dizaine au plus; quelques porcs, engraissés avec le petit lait, grognent toujours autour de la strunga. Les grands troupeaux de vaches se trouvent plus bas, dans la région de la forêt, pâturant les clairières et les pentes déboisées. Nous ne connaissons qu'une seule stîna élevée abritant du gros bétail, dans les monts de la Cerna ; elle est connue sous le nom de Stîna de vaci ou Stîna mare. Dans les monts de Fogarash, on trouve des bergeries et des troupeaux de vaches sur les pentes méridionales de la chaîne du Cozia, audessous de la limite de la forêt, et dans la grande dépression qui s'étale entre les deux chaînes, à une altitude de 1,100 à 1,200 mètres, traversée par les vallées élargies de l'Argesh, du Topologu, etc. On ne donne pas le nom de stîna à ces abris, souvent très grossièrement

1. Tous ces usages ont été observés par nous à Petrimanu (Paringu).

construits ; suivant l'endroit, on dit, c'est la coliba, ou, c'est le conac de un tel.

En somme, la population bovine des montagnes est très réduite, tandis que la population ovine est considérable. D'après les données que nous avons pu recueillir, on peut l'évaluer approximativement à 100 ou 150,000 têtes, réparties entre 200 stîne environ, et gardées par plus de 1,000 bergers.

Il est intéressant de remarquer qu'une bonne partie de ces moutons (la presque totalité, dans le Paringu), appartient à des propriétaires transylvains, et va passer l'hiver en Roumanie, dans les pâturages de la plaine voisins du Danube. Chaque année, lorsqu'ils arrivent à la montagne et lorsqu'ils en partent, les ciobani les conduisent à la frontière hongroise, où se fait le dénombrement (numuratoarea) , et d'où les toisons immaculées reviennent marquées de rouge ou de bleu, suivant l'âge et le propriétaire. La numaratoare est presque une fête ; c'est le prélude du départ pour la plaine ; on y va gaiement, aux sons du fluier, poussant les troupeaux bêlants ; souvent on trouve, au poste de frontière, des cabanes installées par quelque aubergiste audacieux, toute une petite foire. On y rencontre des amis, des parents.

Une grande partie des bergers qui paissent les moutons sur le versant roumain des Karpates sont des Transylvains. Depuis l'Oltu jusqu'au Jiu, à peu près toutes les stîne sont peuplées uniquement de Poenari, originaires du village de Poïana. A la question : « Et toi aussi, tu es Poenar ? » répond toujours le même sourire et le même signe de tête.

C'est à la Saint-Georges (fin d'avril) que les troupeaux arrivent dans la montagne; c'est dans la première quinzaine de septembre qu'ils partent généralement pour les pâturages de la plaine, voisins du Danube, pour la Balta.

Dans les grandes stîne, ce départ est un événement important. On s'y prépare pendant huit jours. Sitôt les moutons revenus de la numaratoare, on ramène de la plaine le nombre nécessaire de chevaux pour transporter les femmes et les enfants, les fromages, les cojocs de rechange, les baquets et ustensiles de la fromagerie, avec ce qui reste des provisions de maïs. Le baciu part d'abord, avec quelques chevaux pesamment chargés, emmenant les vaches et les

porcs ; puis ce sont les femmes et les enfants, qu'on voit juchés sur la montagne de sacs et de cojocs, qui couvrent sans les écraser les petits chevaux de montagne au pas tranquille et sûr. Ce sont de curieuses caravanes, qui dévalent ainsi à travers la forêt, par les sentiers défoncés, gagnant le village d'où ils sont partis cinq mois avant.

Dans la stîna, il ne reste plus que les brebis et les ciobani, qui vont les conduire à la Balta. Avant de partir, on démolit les bancs qui servaient de lit et de table, on décroche la porte branlante et on va les cacher derrière quelques rochers pour qu'ils ne soient pas brûlés par les contrebandiers de passage à la fin de l'automne. Puis on se met en route, lentement, sans se hâter. Les départs s'échelonnent d'un endroit à l'autre, de sorte que, pendant tout le mois de septembre, ces caravanes se rencontrent d'un bout à l'autre de la Valachie, soulevant sur les routes des tourbillons de poussière, arrêtant les voitures, qui doivent laisser passer le flot bêlant.

Dans la montagne, on va par grandes bandes : plusieurs milliers de brebis, dix ou douze ciobani campent parfois auprès d'un torrent, remplissant toute une vallée. Lorsqu'on débouche dans la région des collines, on commence à se diviser; chaque cioban prend 100 à 300 brebis et les pousse devant lui. Les uns s'arrêtent quelques jours au bord de la montagne, les autres continuent tout droit. On met en moyenne de dix à douze jours pour traverser la Yalachie. A partir de la fin de septembre, les solitudes du Bârâgan. les prairies marécageuses du bord du Danube, sont peuplées de ces troupeaux, qui y vont brouter pendant tout l'hiver l'herbe pointant sous la neige.

Les chemins de transhumance des troupeaux étaient, autrefois, des voies spéciales, comme les caraires de Provence 1 ; maintenant ils suivent les grandes routes ; ce n'est guère que dans les districts de plaine qu'on retrouve des pistes coupant à travers champs et appelées encore le Chemin des brebis : Drumul oilor 2. Les directions les plus suivies sont marquées approximativement sur la petite carte ci- jointe. On peut voir que les points d'attraction sont les plaines de caractère steppique, particulièrement le Teleorman, le Bâràgan et la plaine du Buzeu.

1. Sur les caraires, voir Fournier, Bull. Géogr. histor. et descriptive, 1900, p. 77.

2. Le Drumu oilor, dans les départements de Teleorman et Oltu, passe par les communes de Lita, Segarcea din deal, Dorobantu, Crângeni, Michàilesti, Siatina [Diction. Géogr. dfp Teleorman, p. 286.

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Figure 22. — Voies de transhumance en Valachie :

1, surfaces supérieures à 1,000 mètres d'altitude;

2, voies de transhumance ; 3, limite de la région de caractère steppique.

La transhumance est un des phénomènes géographiques les plus curieux qu'offre l'étude des régions méditerranéennes. C'est une

nécessité pour tous les pays d'élevage où se trouvent, côte à côte, de hautes montagnes, riches en beaux pâturages, et des plaines soumises aux sécheresses d'été, qui caractérisent le climat méditerranéen.

La Yalachie, quoiqu'en dehors de la zone méditerranéenne, a, comme nous l'avons vu, des étés brûlants où les fortes chaleurs amènent une évaporation qui rend inefficaces les précipitations des mois de juin et juillet. C'est à ces conditions qu'elle doit de rentrer dans le cercle des pays de transhumance, avec toute la péninsule balkanique, l'Italie, la France méridionale, l'Espagne et la région de l'Atlas.

La vie pastorale semble y avoir toujours été la spécialité de la race roumaine, et, c'est un fait digne de remarque, que, partout où l'on retrouve le Roumain, en groupes isolés, au milieu de populations slaves, grecques ou magyares, il apparaît comme pâtre transhumant. Telle est encore aujourd'hui la vie des Valaques du Pinde, dont le nom est, pour les Grecs, synonyme de berger 1. Telle était celle des Valaques, qu'on trouve en Galicie dès le XIIe siècle 2, des Roumains habitant la Serbie et la Macédoine, dont parlent les lois de Dusan 3. Dans les documents serbes anciens, Vlah est synonyme de Romanus et de peciiarius. Le fromage valaque a caseus vlachiscus » jouait un grand rôle au XIVe siècle dans le commerce de Raguse ; il servait, dans une certaine mesure, de monnaie, et son prix était fixé par les autorités 4.

Le mouton était toujours le bétail préféré des Roumains; ce sont des brebis, que le chrisov de Dusan de 1638, exige des Roumains

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