CHAPITRE XI
Les collines de Munténie.
I. Les collines de Munténie à l'O. de la Dâmbovita : Hautes collines d'Arge^, dernières dépressions subkarpatiques. Basses collines de Yedea. — II. Les collines de Munténie à l'E. de la Dâmbovi^a, collines de Jalomiia-Dâmbovila. — III. Collines de Prahova-Teleajna, collines de Ploiesti. — IV. Collines du Buzou, collines du Râmnic.
La Munténie est loin d'avoir l'harmonieuse unité de l'Olténie. Les collines et la plaine y forment deux pays aussi nettement séparés que possible. Nulle part la distinction entre ces deux régions n'est plus justifiée. Le passage de l'une à l'antre, au lieu de se faire par une transition presque insensible, est souvent marqué par une forte dénivellation, tel que l'abrupt longé par l'Arges de Pitesci à Gâiesci, ou celui qui domine la plaine du Buzeu.
Le relief du sol, l'hydrographie, le climat, la végétation, le peuplement, l'économie rurale, tout diffère. Les collines de Munténie sont une région montueuse, parfois même d'aspect montagneux, souvent difficile à séparer des Karpates proprement dites, aussi riche en eau que la haute montagne, avec moins de caprice peut-être dans le régime des rivières qui l'arrosent. La monotonie des plaines du Bârâgan et du Buzeu défie toute comparaison, les alignements de tumuli y sont pendant des kilomètres le seul accident de terrain, et, sauf une ou deux grandes vallées, les replis du sol sont presque toute l'année sans eau. Un climat assez pluvieux (600 à 800 m/m), un sol de composition variée, de relief assez accidenté pour offrir les meilleures orientations dans des vallées ensoleillées et à l'abri des grands vents, assurent aux collines une végétation analogue à celle qui fait la beauté de l'Olténie; les forêts imprudemment dévastées
E. de Martonne. — La Valachie.
Planche F.
XI. — Dolines avec lacs à Ponoare (Haut plateau de Mehedinti).
XII. — Relief caractéristique des collines tertiaires au voisinage de la montagne. Une Ripa de la vallée de l'Arges près Curtea de Arge§.
de la Prahova au Buzeu, sont encore très belles du côté de Curtea de Arges. Balayée d'un bout à l'autre par le crivet, brûlée par des chaleurs d'été excessives, la grande plaine de Munténie ne reçoit en moyenne pas plus de 500 m/m de pluie, et son sol poreux, formé presque partout par le loess, recouvrant les graviers diluviaux, laisse filtrer ce que l'évaporation n'enlève pas. Aussi la végétation arborescente y est presque partout proscrite. La steppe semble être la formation naturelle qui s'étend depuis des milliers d'années tout le long du Danube, sur une largeur de 50 kilomètres. La grande agriculture s'est emparée de ces plaines, le maïs et le froment y couvrent de vastes espaces ; la population encore assez clairsemée, est obligée de se grouper en gros villages autour de puits profonds, tandis que dans les collines verdoyantes et bien arrosées, le paysan roumain continue à mener la vie qui lui paraît la meilleure, établissant sa maison là où il lui plaît, auprès d'une source ou d'un ruisseau, cultivant son champ de maïs, en même temps que son verger, ses pruniers ou sa vigne.
Le peuple a le sentiment profond de la différence radicale qui existe entre ces deux pays, et, chose curieuse, ce sont moins les contrastes du relief qui le frappent, que ceux de la végétation et de la vie économique. Les mots le prouvent : d'un côté c'est la plaine nue, câmpul; de l'autre, c'est la forêt à demi défrichée, podgoria 1. Les sympathies sont plutôt pour cette dernière région ; c'est là que la population est encore le plus dense, c'est là que l'élément roumain a pris pied depuis le plus longtemps. C'est par là que nous allons commencer l'étude de la Munténie.
De l'Oltu au Milcov, la zone des collines s'étend sur une longueur de plus de 200 kilomètres, avec une variété étonnante de formes et d'aspects. Plus large à l'O., elle va en s'amincissant de plus en plus vers l'E., et se soude de plus en plus intimement aux Karpates. La vallée de la Dâmbovita marque à peu près la démarcation entre deux régions assez différentes.
1. Cf. les expressions de Forêt, Wald (Forêt Noire, Schwarzwald, Teutobûrgerwald, Forêt de Sillé, Forêt de Montaud, etc.) souvent employées par le peuple pour désigner une montagne.
C'est à l'E. de cette ligne que les collines de Munténie ont le caractère le plus original ; on n'y retrouve plus aucun des traits des collines d'Olténie. A l'O. de cette ligne la transition est au contraire sensible. Moins étalée qu'en Olténie, la zone des collines a cependant encore une largeur notable (50 à 80 kilomètres) ; déjà plus intimement soudée aux Karpates, elle en est encore séparée quelquefois par des dépressions comme celle de Câmpullung, qui sont la dernière ébauche des dépressions subkarpatiques. Enfin, on y peut encore distinguer nettement une région de hautes collines profondément ravinées, et de basses collines déjà assez semblables par leur allure de plateau à la terrasse diluviale sur laquelle elles viennent mourir insensiblement.
Les premières forment une zone de relief très accidenté depuis le pied des monts de Eogarash jusqu'à une ligne passant par Pitesci et les sources de la Yedea. Les cours d'eau qui y ont ciselé dans les couches tertiaires une série de vallées à peu près parallèles, sont tous, à l'exception du ïopologu, tributaires de l'Arges. Cette rivière est donc le principal facteur du relief du sol et mérite de donner son nom à la région (hautes collines de l'Arges).
Ce sont bien de hautes collines, presque de petites montagnes. Lorsqu'on remonte les vallées de l'Arges ou du Topologu, on est frappé par la raideur des versants. De véritables escarpements de près de 50 mètres, se montrent près de Curtea de Arges. La différence moyenne de niveau entre les thalwegs et les crêtes est de 200 mètres, et la multiplicité des vallées parallèles réduit les dos de terrain qui les séparent à des plateaux étroits. Nulle part en Olténie, il n'existe de région aussi déchiquetée. Les communications de l'E. à l'O. sont des plus difficiles. Le chemin de fer de Curtea de Arges à Calimanesci, qui s'impose d'autant plus qu'on est en train de pousser la voie ferrée à travers le défilé de l'Oltu, n'a pu encore être entrepris. L'établissement de la voie présenterait autant de difficultés que celui d'un chemin de fer de montagne. Pas de vallées transversales, aucun passage abaissé d'une vallée à l'autre. De plus, toute la région est formée par les grès du nysch éocène, mêlés de marnes feuilletées, qui, avec les argiles gypsifères de l'helvétien, et les sables marneux du pontien 1 constituent un terrain instable,
1. Sabba StefÂnescu. Etude sur les terrains tertiaires de Roumanie.
sujet aux éboulements et aux glissements. Il faut ajouter que ces couches sont légèrement plissées et inclinées généralement vers le S. K
Cette inclinaison, déjà très sensible à Curtea de Arges (10 à 15 degrés), a déterminé la formation du réseau hydrographique, qui ne compte que des cours d'eau conséquents ; mais déjà de petits escarpements, correspondant aux bancs marneux plus résistants du pontien ou aux couches gréseuses les plus dures de Téocène, se montrent, orientés transversalement. Leur répétition constante donne au profil des collines l'aspect d'une sorte d'escalier aux marches allongées ; c'est peut-être le trait le plus frappant du paysage.
Les vallées, plus larges dans les marnes pontiennes, plus étroites et plus profondes dans les grès éocènes, qui y forment des escarpements connus sous le nom de rîpe 2 (v. planche F), sont toujours accompagnées des mêmes terrasses qu'en Olténie. La terrasse inférieure de cailloutis recouverts d'un limon loessoïde est déboisée, bien cultivée, et semée de petits hameaux qui se groupent surtout au pied de la terrasse supérieure. Les dos de terrain qui séparent les vallées sont encore presque partout boisés.
Le climat de toute cette région est assez semblable à celui des hautes collines de Vâlcea. Les précipitations y sont très abondantes (Curtea de Arges 936 m/m), et la plus grande partie des pluies tombe en juin et juillet 3, en sorte que la sécheresse d'été est inconnue. Ces pluies ont parfois une violence extrême. C'est à Curtea de Arges qu'on a enregistré le maximum diurne le plus élevé qu'on connaisse jusqu'à présent. Le 7 juillet 1889 on recueillit en 24 heures, 226 m/m 3 ; encore faut-il noter que la presque totalité (204 m/m) avait été donnée par une averse torrentielle de 20 minutes 4. Il est facile d'imaginer l'influence que peuvent avoir de pareilles ondées sur les cours d'eau, et la puissance érosive qu'elles prêtent au moindre ruisselet. Des glissements et des éboulis suivent presque toujours les périodes de pluie.
1. Popovici Hatzeg. Etude géologique des environs de Sinaïa, coupe de Valea Doamnei, p. 145.
2. Sabba Stefanescu. Etude sur les terrains tertiaires de Roumanie.
3. Curtea de Arge? : J. 55; F. 46; M. 54; Av. 86; M. 91; J. 178: Jt. 98; At. 57; S. 58; O. 64; N. 67; D. 66.