‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 62 sur 195 · Gr. Stefânescu. Le chameau fossile de Roumanie, loc. cit · texte numérisé non relu

Gr. Stefânescu. Le chameau fossile de Roumanie, loc. cit

i. Voir Nehring. Tundren und Steppen der Jetz und Vorzeit, Berlin, 1890: cf. Die Ursachen der Steppenbildung, Geogr. Zeitschr., 1895, pp. 152 et sqq.

du loess atteint son maximum le long du Danube, particulièrement dans le Bârâgan *.

Lorsqu'un nouveau changement de climat amena une seconde période glaciaire, le débit des cours d'eau se trouva subitement accru et des fleuves puissants recommencèrent à descendre des Karpates. Ce sont eux qui ont creusé les vallées actuelles, entaillées dans le loess, les graviers diluviaux, et quelquefois jusqu'au tertiaire. Mais on comprend aisément que le changement de climat qui a fait disparaître les glaciers a dû avoir pour résultat d'arrêter brusquement l'œuvre de ces rivières. Deux ou trois artères maîtresses ont seules gardé assez de vitalité pour continuer à rouler leurs eaux régulièrement jusqu'au Danube ; les autres sont restées frappées d'impuissance jusqu'à l'heure actuelle, et leurs vallées ne sont plus occupées que par un chapelet de lacs dormants, quelquefois même salés.

Telle est l'histoire de la terrasse diluviale, qui forme presque toute ]a Munténie. On peut maintenant se rendre facilement compte de ses différences locales d'aspect et de ressources. Le plateau, par lui-même est sec, nu, inhabitable. Dans ce sol poreux, qui laisse filtrer l'eau, les arbres ne peuvent trouver de quoi s'établir, à moins de protections spéciales. La nappe d'eau souterraine s'appuie sur les argiles tertiaires, imprègne les graviers de base et monte dans le loess jusqu'à un niveau plus ou moins élevé, suivant l'allure du soubassement tertiaire et le relief du sol actuel. Elle jaillit en sources sur les flancs de presque toutes les grandes vallées, et, partout où il y a une dépression assez marquée, elle peut être atteinte par des puits de quelques mètres de profondeur. C'est naturellement là que se porte la population ; c'est là seulement que la végétation arborescente peut prospérer, et qu'on peut trouver facilement l'eau, nécessité absolue pour les établissements humains.

L'abondance plus ou moins grande des vallées, l'épaisseur plus ou moins grande de la couche de loess, voilà donc quels doivent être les facteurs de la différenciation géographique dans la plaine valaque. Le loess est plus épais au S. qu'au N., à l'E. qu'à l'O. L'écoulement des eaux a toujours été plus facile et plus abondant au voisinage de la montagne. Ainsi s'explique que les régions les plus élevées de la

1. Le loess serait donc en Valachie interglaciaire, de môme qu'on l'a constaté dans l'Europe occidentale (Penck. Mensch und Eiszeit, Archiv. {. Anthrop., XV, 3, 1884 ; Penck et L. du Pasquier. Sur le loess préalpin, son âge et sa distribution géographique, Bull. Soc. Se. Nat. Neufchâtel, XXIII, 1895).

terrasse diluviale soient aussi les plus découpées, les plus arrosées, les plus riches, les plus peuplées ; tandis que les plus basses sont aussi les plus uniformes, les plus sèches, les plus pauvres et les plus désertes.

Le pays qu'arrosent l'Arges et ses affluents, jusqu'à Bucarest, est le coin le plus riche de toute la plaine de Munténie. C'est notre Haute Terrasse d'Arges, où la densité de la population surpasse même la moyenne de la zone des collines (72 habitants par kilomètre carré). Nulle part on ne retrouve la terrasse découpée par autant de vallées, ni les taillis de chênes aussi nombreux. Entre Graiesci, Titu et Târgoviste, les mouvements du sol sont assez prononcés, les forêts assez belles pour qu'on puisse douter si l'on est vraiment sorti de la podgoria. La pente du sol est encore assez forte : 1/2306 (Târgoviste, 299 mètres, Gherghani 144 mètres). Mais, à la hauteur de Titu, elle diminue rapidement : l/700e (Gherghani 144 mètres, Bucarest 89 mètres), et l'on voit alors des vallées, jusque-là distinctes, se brancher les unes sur les autres, formant un réseau anastomosé de fossés plus ou moins larges et plus ou moins profondément entaillés dans la terrasse diluviale. Les unes sont encore suivies par des cours d'eau importants, comme l'Arges et la Dâmbovi^a, les autres ne sont plus parcourues que par de petits ruisseaux, qui finissent par se résoudre en un chapelet de mares plus ou moins privées d'écoulement (Apa Colentina).

Si l'on songe que nulle part la pente moyenne de la terrasse n'est aussi forte, on comprendra que les eaux sauvages de l'époque quaternaire se soient de préférence écoulées par ici ; n'arrivant pas à se frayer assez vite un lit suffisant pour les grandes crues, les fleuves torrentiels se divisaient en plusieurs bras, qui déblayaient chacun un fossé plus ou moins large. Quand le débit des rivières baissa, à la suite de la disparition des glaciers, beaucoup de ces cours d'eau tombèrent en décrépitude. Telle est l'histoire de la Colentina, de Valea Pâsere, et de tant d'autres vallées sèches, jalonnées de flaques d'eau dormante, où les pluies de printemps forment encore des ruisseaux temporaires.

Si ces vallées sont déchues de leur ancienne importance hydrographique, elles ont encore l'avantage de multiplier les points d'eau

à la surface d'un pays condamné, sans elles, à la sécheresse. La population s'est portée naturellement vers cette région, où les sources abondent, où des puits de quelques mètres donnent une eau excellente et abondante. C'est de cette eau des sources et des puits et non des flots boueux de la rivière que parle la chanson :

« Dâmbovita, apa dulce — cine te bea nu se mai duce. » Dâmbovila, eau délicieuse — qui t'a bu ne peut s'en aller !

Le paysan roumain retrouvait ici les facilités d'établissement qui lui font tant aimer la podgoria, la région des collines. C'est encore en petits hameaux qu'il se groupe de préférence. Les gros bourgs ne commencent qu'aux environs de Bucarest.

La région actuellement drainée par la haute Jalomita et ses affluents a plus d'un trait commun avec celle-ci. La pente du sol y est moins forte et tourne à l'E. ; mais l'abondance des eaux descendant des monts du Bucegiu est telle qu'on retrouve encore un grand nombre de vallées, et, si les affluents de droite de la Jalomita ont été réduits à l'état de lacs allongés dans des vallées sans issue (Balta Znagov, Pociovalistea), ceux de gauche arrivent de la montagne avec un élan assez vigoureux pour continuer leur course. L'eau est ainsi partout voisine de la surface ; des forêts encore assez importantes s'étendent principalement au S. de la Jalomi|a, Les villages sont surtout nombreux et régulièrement dispersés de ce côté. La moyenne de la densité de la population s'élève à 56 habitants par kilomètre carré.

A l'O. de l'Arges, la région appelée Haute Terrasse de Vedea, du nom de la rivière principale qui l'arrose, est encore un pays assez richement arrosé et, relativement bien peuplé (45 habitants par kilomètre carré). Elle a le désavantage de ne posséder aucun cours d'eau d'origine montagnarde. Aussi, les vallées y sont-elles moins larges, moins profondes et "presque sèches en été. Lorsqu'on suit, au mois d'août ou de septembre, la ligne ferrée de Slatina à Pitesci, on croit traverser un pays absolument dépourvu d'eau. Toutes ces vallées, Vedea, Yedisoara, Teleorman, se ressemblent. L'œil cherche l'eau dans ces larges dépressions, où les bouquets de chênes et l'herbe plus verte de place en place, indiquent seuls un sol plus humide ; lorsqu'on franchit enfin le lit de la rivière, sur un grand pont métallique, on est étonné du maigre filet d'eau qu'on voit se traîner au milieu de bancs de sable et de cailloux.

Ces vallées sont pourtant de véritables oasis, les sources y jaillissent au flanc des berges limoneuses, les villages s'y pressent. Le plateau, où les taillis de chênes buissonnants couvrent seuls de grands espaces, est inhabité. C'est le Câmpu (Câmpu Burdea, entre Cotmana et Teleorman, Câmpu Gavan, entre Teleorman et Dâmbovnic, etc.).

La partie la plus élevée de la terrasse diluviale n'est pas seulement la plus peuplée, c'est celle où sont les centres urbains les plus importants de la Munténie : Pitesti, Târgoviste, Ploiesti, sont des métropoles situées au contact des deux régions naturelles les plus différentes par leur aspect et leurs ressources économiques.

Les parties basses de la terrasse sont moins favorisées à tous égards. Mais, dans la région occidentale de la Munténie, où les collines sont plus rapprochées du Danube, elle est encore assez arrosée et relativement bien peuplée.

La Basse Terrasse de Teleorman est sensiblement plus élevée qu'aucun autre point de la plaine valaque au voisinage du Danube. A Turnu Mâgurele, elle domine le Danube par une falaise de 100 mètres. Les vallées du Càlmâ^uiu, de Vedea, Teleorman y sont entaillées assez profondément. Tout ce pays était encore assez boisé il y a quelques siècles. Le nom même de Teleorman, d'origine coumaine, voudrait dire la mauvaise forêt 1. Les chansons populaires pleurent la forêt, dévastée par le marchand grec 2. Il est certain que la plaine a été considérablement déboisée au temps des hospodars phanariotes ; tous les ans, des vaisseaux chargés de bois partaient pour Constantinople 3. Mais il n'est pas moins vrai qu'une zone de steppe a dû exister de tout temps le long du Danube, où l'épaisseur du loess est aussi considérable que dans le Bârâgan.

Actuellement, les champs de blé et de maïs couvrent à peu près toute la région. Les départements de Teleorman et Ylasca dépassent, pour les céréales, les plus riches terres ; les deux tiers de Teleorman, près de la motié de Ylasca, sont livrés à cette culture (v. chap. XVIII). Comme il arrive dans les pays agricoles et secs, la population, encore assez nombreuse (31 habitants par kilomètre carré), paraît presque

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