Gr. Stefanescu, ibid
plus douce. C'est le commencement de la grande plaine, qui s'étend jusqu'à Brâila et Focsani, presque aussi monotone et aussi déserte par endroits que le Bârâgan, si bien qu'on a été tenté d'y étendre ce nom. Il est plus juste de garder à ce terme populaire sa signification, et de donner le nom de Terrasse du Buzeu à cette nouvelle région, assez originale pour mériter une place à part.
C'est ici, en effet, que la terrasse diluviale est le plus basse. Plus de la moitié se trouve au-dessous de 50 mètres, et c'est à peine si elle domine le Danube par un abrupt de 20 à 30 mètres. Le ruissellement a été jadis très intense et de nombreuses rigoles ont été creusées dans le limon, mais, à part le le Buzeu et le Râmnic, toutes les rivières ont été réduites à l'impuissance, autant par le changement de climat que par l'affaissement du sol, qui a atteint ici sa plus grande amplitude. La vallée du Calmajruiu n'est plus guère qu'une suite de basfonds marécageux, où circule, au milieu de roseaux, un filet d'eau qui tantôt disparaît, tantôt s'élargit, en prenant l'allure d'une sorte d'étang allongé. D'autres vallées sont occupées par de véritables lacs, dont l'eau dormante est souvent chargée de sels 1.
Ces dépressions lacustres sont un des charmes de cette nature steppique si désolée. Par une chaude journée d'été, après des lieues à travers la plaine brûlée et nue, quand soudain s'ouvre à vos pieds une de ces larges dépressions encadrées de falaises jaunes de loess, où brille comme une sorte de mer d'huile avec des reflets verts et bleus, la nappe étincelante d'un grand lac, au milieu d'un tapis rouge et argenté de plantes salines, on ne peut s'empêcher de s'arrêter devant ce spectacle étrange.
Toute la terrasse du Buzeu est semée de pareils lacs, presque toujours logés dans une vallée démesurément large, mais dont on peut facilement retrouver les contours, et prolongés en aval par des marécages. Leur profondeur ne dépasse pas 2 mètres. Les eaux n'en sont pas toujours salées. A Balta Alba, l'eau du lac et des puits voisins qui s'alimentent à la même nappe est buvable, malgré une odeur désagréable. Le lac le plus salé est Lacul Sârat, aux environs de
1. Sur notre carte au 1/200,000" sont figurés la plupart de ces lacs, les lacs salés étant distingués par un filé des eaux pointillé.
Brâila, devenu pendant quelque temps célèbre comme localité balnéaire, et assez bien connu à tous égards 1.
Son eau trouble répand une odeur caractéristique d'hydrogène sulfuré, qui se sent de loin ; elle a une couleur jaune verdâtre, parfois une teinte de rouille causée par des algues {Oscillaria tenuis) et surtout un flagellé microscopique (Chlamydomonas Duvali), qui est commun dans les chotts algériens. Le niveau varie de 0m30 à lm50. Les basses eaux laissent à découvert un sol de limon noir, onctueux, recouvert, à la surface, d'une croûte épaisse de sulfate de natrium cristallisé, qui contraste avec la ceinture rouge formée tout autour de l'eau par des amas d'une grosse bactérie (Beggiatoa roseopersicina). Les fourrés de plantes salines (Salicornia herbacea, Chenopodium glaucum, Lepigonium marginatum) ajoutent encore une note à cette étrange symphonie de couleurs.
L'origine de la salure de ces lacs a donné lieu à diverses interprétations. Selon les uns, elle serait due au lavage des massifs de sel karpatiques par les eaux souterraines qui viendraient ensuite reparaître à la surface 2. On a remarqué avec raison que la composition chimique des eaux analysées était défavorable à cette hypothèse, les sulfates de sodium et de magnésium y étant bien plus abondants que le chlorure de sodium 3. En réalité, il semble bien qu'on ait affaire à de simples lacs de steppe, où la concentration des sels se poursuit grâce à la diminution par évaporation des nappes d'eaux dormantes. Le même processus a dû se produire, avec des proportions autrement grandes, lors de la période de steppe qui a accompagné le dépôt du loess, et il est possible qu'une bonne partie des sels qu'on trouve actuellement dans les lacs provienne du lavage du loess luimême.
Salés ou non, les lacs de la terrasse du Buzeu sont toujours des centres d'attraction pour la population, car ils occupent des dépressions où la nappe d'eau profonde est plus près de la surface du sol. C'est grâce à de larges ondulations, qui permettent de forer des
1. Gr.Stepanescu. Le dessèchement de Lacul Sàrat, Ann. Biurului Géologie, V, 1, 1888. — P. Bujor. Contribution à l'étude de la Faune des lacs salés de Roumanie, Afin. Se. de VUniv. de Jassy, I, 1900, pp. 149 et sqq.