Grecescu. Conspeclul Florei Romane, p
2. Mojsisovics von Mojsvar, Das Tierleben der Oesterreischich-Ungarischen Tiefebenen, a décrit des saules à racines aériennes (Luflwurzeln) sur le Danube hongrois et a donné la seule représentation que nous connaissions de ce curieux phénomène (p. 21), beaucoup moins commun en Hongrie qu'en Valachie.
de la Balta. C'est le grand roseau à panache appelé ireslia (Phragmites communis) qui partout tient la première place, ici comme dans les mlâstine (marécages) de la Jalomita, du Calmajuiu et des autres vallées marécageuses de la terrasse diluviale. Il forme à lui seul de véritables forêts, hautes de 2 à 3 mètres, qui encerclent toutes les lagunes, envahissent les bras morts et couvrent des kilomètres entre les canaux. Il prend pied partout, aussi bien dans la vase humide, où il pousse dans tous les sens ses stolons, donnant naissance sans cesse à de nouveaux pieds, que dans les sables secs abandonnés par une crue, où il enfonce jusqu'à la nappe d'eau souterraine ses racines. A côté de lui, il faut citer la pâpura, tyDhacée aux larges feuilles plates (Typha latifolia), le pijierig, aux tiges élancées et serrées, aux feuilles étroites et aux bouquets de fleurs rousses (Sdrpus lacustris), qui forment aux tournants des gîrle des fourrés presque impénétrables.
Toutes ces plantes sont utilisées par les riverains du Danube, elles remplacent pour eux le bois, qui manque à peu près complètement dans la plaine. Les pousses nouvelles des osiers (Rachita = Salix viminalis, S. purpurea) servent à de nombreux ouvrages de vannerie ; mais le bois du tronc et les branches noueuses des grands saules ne se prêtent pas au travail. Même pour son modeste foyer, le paysan préfère les chaumes desséchés du grand roseau à panache (stuff), qu'il coupe où il veut et comme il veut. C'est encore avec ces chaumes ou avec ceux des Typha, qu'on couvre les maisons. La p apura sert à fabriquer les nattes sur lesquelles on couche ; avec leurs tiges raides, le pêcheur confectionne les claies les plus délicates, employées à barrer la gîrla.
Les forêts de roseaux tendant à envahir dans la Balta tous les espaces vides, les autres plantes aquatiques semblent disparaître. Il faut une attention et un œil sans cesse en éveil pour découvrir, au milieu des tiges des Phragmites, les feuilles nageantes et les inflorescences brunes des Potamageton 1, les fleurs blanches du Myriophylle ou de la mâcre (Trapa natans), dont le fruit était jadis employé pour l'alimentation. Les Nymphéa se réfugient, avec quelquesunes de ces plantes, dans les mares non encore envahies par les roseaux. Les renoncules, les Caltha, quelques Orchis, avec toute une
1. On cite : Potamogeton natans, longii'olius, hœeus, perioUatus. crispus, pusillus, peclinalus, etc. — Grecescu. Conspectul florei romane, p. 704.
légion de Carex l, surgissent, après chaque crue du sol limoneux mis à sec, se hâtant de pousser avant que la boue n'ait été transformée en un dallage craquelé par la chaleur.
Les forêts de saules et les fourrés de roseaux géants restent les formations caractéristiques du bas Danube. [Nulle part, elles ne sont plus envahissantes et plus dominatrices que dans la région de la Balta, entre Calarasi et Braira. C'est là aussi qu'il faut aller pour observer dans toute sa richesse et son animation l'étonnant grouillement de vie animale qui agite ce monde à part.
Lorsqu'on parcourt, aux basses eaux d'automne, les canaux de la Balta, c'est un curieux spectacle que de voir, au milieu des racines des saules à moitié émergées, l'eau s'agiter comme bouillant à gros bouillons. Des myriades de poissons sautent là comme des fous ; parfois on en voit bondir hors de l'eau, si près de la barque, qu'un rameur habile pourrait presque les saisir au vol. Le bas Danube est, avec tous ses canaux et lacs latéraux, un des cours d'eau les plus poissonneux d'Europe. Seuls les fleuves russes, avec lesquels il a d'ailleurs, plus d'une espèce commune, peuvent le lui disputer pour la richesse de la vie aquatique.
La faune ichtyologique du bas Danube est de caractère franchement oriental 2. A côté d'espèces actuellement communes dans les grands fleuves et eaux lacustres de toute l'Europe, comme les diverses variétés de carpes (Crap) 3, dont quelques-unes atteignent 70 à 80 centimètres de long, de brochet (Stiucâ), de tanche (Lin), de gardons, de perches, etc. ; elle comprend des espèces caractéristiques des fleuves tributaires de la Baltique et de la mer Noire. Tels, ces énormes silures (somn), dont on pêche des exemplaires de 300 kilogrammes, les sandres (saleu — Lacioperca), qui passent pour le poisson le plus délicat, et surtout les esturgeons (Acipenser) , dont
1. On cite : Ranunculus repens, ïlammula, lingua, polyphyllum, sceleratus, latiflorus, Caltha palustris, Carex hirta, nutans, riparia, paludosa, etc. — Grecescu, p. 764.
2. Nous devons la plupart des renseignements qui suivent à l'obligeance de M. Antipa, conservateur du Musée de zoologie de Bucarest, directeur du service des Pêcheries.
3. La carpe semble avoir été introduite depuis quatre siècles environ dans l'Europe occidentale ,E. Belloc. Poissons et crustacés d'eau douce, p. 31 .
on compte sept espèces, toutes de très grande taille. Les plus communes sont le M <>r un (Acipenser Huso), qui donne le caviar de première qualité et atteint jusqu'à 6 mètres de long, le Nisetru (Acipenser Gûldenstàtti), et le sterlet du Yolga (Cega = Acipenser Ruthenus), étranges animaux au museau allongé, au corps couvert de plaques osseuses et piquantes.
La vie de tout ce monde de poissons est en rapport avec les saisons et les variations de régime du fleuve. C'est au printemps, avec les premières hautes eaux, que les troupes de grands esturgeons remontent le Danube, où on les Voyait apparaître jadis jusqu'à Budapest, quelques-uns jusqu'à Vienne et Linz 1. C'est à l'automne, entre août et décembre, qu'ils redescendent vers la mer Noire, fuyant les basses eaux qui séparent les bras et lacs latéraux du courant principal. On ne les trouve en effet qu'en eau profonde, sauf au moment des grandes crues ; le principal artifice du pêcheur consiste justement à empêcher les retardataires de regagner le fleuve, en barrant les petits canaux. Les étangs marécageux, encombrés de roseaux géants, sont au contraire le séjour préféré des carpes, brèmes, tanches, comme aussi des silures et des brochets, ces terribles carnassiers, qui viennent y déposer leurs œufs aux hautes eaux, et y trouvent encore leur vie jusqu'en hiver.
C'est là aussi qu'est le rendez-vous des animaux qui se nourrissent de poissons, de vers ou de mollusques, habitant la vase des marais. Là se glissent, entre les touffes de roseau, les rats d'eau et les loutres, là tourbillonnent dans l'air les vols d'oiseaux pêcheurs, cormorans, mouettes, et planent les flamands, les hérons, les râles d'eau.
Le monde des oiseaux est peut-être ce qui attire le plus l'attention dans la Balta. C'est un fait constant que partout où l'homme est absent, la faune ornithologique offre une variété et une richesse qu'elle n'atteint nulle part ailleurs. Le catalogue complet des espèces qui peuplent la Balta 2 présenterait l'assemblage le plus hétéroclite, tant au point de vue systématique qu'au point de vue biologique : rapaces et passereaux, colombins et gallinacés, échassiers et palmi-
1. Mojsisovics von Mojsvar. Das Thierleben des ôsterr. ungar. Tiefebenen, p. 35.
2. Voir Mémoire sur les oiseaux observés par le comte Alléon, dans la Dobroudja et la Bulgarie, Constantinople, 1884. Catalogue extrait in Licherdopol, Bucuresci. pp. 73-76. Cf. Comes Marsigli. Danubius pannoniro-mijsicus, t. V, f° (superbes planches gravées donnanl des représentations assez exactes des principales espèces danubiennes). Je (Uns en outre des renseignements inédits à l'obligeance de M. Antipa.
pèdes, pêcheurs et herbivores, oiseaux aquatiques et forestiers, habitants des contrées septentrionales et hôtes des contrées méditerranéennes.
On ne compte pas moins de 26 espèces de canards, dont les plus curieuses sont Tadorna cornuta, le Califar, à la poitrine rouge, et T. casarca, au plumage tout blanc, sauf les ailes, noires, et la, poitrine, rayée d'une bande rouge. Les corbeaux sont moins variés, mais encore plus nombreux. C'est une véritable obsession sur la Balta, que les croassements des bandes de Corvus pica; aux basses eaux, on les voit partout fort occupés à dévorer les cadavres des poissons à demi-pourris, qui forment sur la berge des canaux un cordon puant. Les pluviers ont 10 espèces ; les hérons aux longues pattes frêles, au plumage tantôt blanc, tantôt cendré, offrent autant de variétés, les unes petites, les autres atteignant jusqu'à un mètre (Ardea cinerea), celles-ci portant l'aigrette si recherchée, celles-là ornées de quelques plumes seulement. Deux sont spéciales au bas Danube : A. garzetta et A. aigretta.
Mais, ce qui donne peut-être le caractère le plus original à cette faune, ce sont des espèces inconnues ou disparues presque partout en Europe : cygnes sauvages, qui vivent en troupes sur les lacs et les bras morts ; flamands au long cou recourbé, aux pattes et au ventre roses (Phcnicopterus roseus), qui volent par groupes de trois ou quatre ; spatules au bec aplati en forme de cuiller, tous pêcheurs ou fouisseurs de vases ; et surtout les pélicans, dont on compte trois espèces, terribles mangeurs de poissons dont la taille va jusqu'à un mètre, avec un bec long de 40 centimètres, auquel pend le goitre. Si l'on ajoute des légions de petits oiseaux : merles, mésanges, roitelets, bruands, etc., sans oublier les grands fauves, aigles et vautours, qui planent et s'abattent par moments sur la Balta, on aura une idée de l'étonnante variété de cette faune.
Tout ce monde s'agite et se déplace constamment, suivant la saison et le moment. La physionomie de cette triste et monotone région en est complètement modifiée. C'est, paraît-il, un enchantement que de parcourir au printemps, un peu avant les grandes eaux, les canaux récemment dégelés, où, dans les jeunes pousses des saules, éclatent de tous côtés les chants des mésanges, des merles et des rossignols. Bientôt les troupes de grues font leur apparition, avec les spatules, les flamands aux ailes roses, les hérons à aigrette ; le vautour plane et s'abat sur la proie nouvelle. A l'automne recom-
mence l'agitation, quand se forment les troupes de cigognes, après qu'ont disparu successivement rossignols, merles, loriots, râles d'eau, etc. Au début de l'hiver et du printemps, il suffit parfois d'une saute de vent pour changer en quelques jours complètement la population de la Balta. Que le Crive|; se lève, faisant baisser le thermomètre de 5 à, 8°, et l'on peut voir disparaître en hâte les oiseaux frileux, tandis qu'arrivent en foule des espèces septentrionales.
De toutes les voies de migration des oiseaux qui suivent en général les grandes vallées, celle du bas Danube est une des plus fréquentées. Ce monde aquatique, où l'homme est presque inconnu, est un refuge sûr pour toutes les espèces voyageuses, une station de prédilection où l'on séjourne volontiers plusieurs mois si la température le permet, où l'on revient même, après un départ précipité, si les conditions redeviennent meilleures.
L'homme n'est cependant pas complètement étranger au bas Danube. Il a dû y apparaître de bonne heure comme pêcheur, et ce sont encore des cabanes de pêcheurs qui forment les deux ou trois misérables hameaux perdus dans la Balta, et les petits villages établis sur une pointe avancée de la terrasse diluviale, au milieu des marais. Des textes anciens nous parlent d'habitations sur pilotis 1. Nous savons, par des documents des XIVe et XVIe siècles, que l'on péchait près de Giurgiu l'esturgeon, et exploitait les lacs de Bistretu 2 ; les comptes des archives d'Hermannstadt et Kronstadt nous montrent qu'on y importait en grande quantité, au XVIe siècle, les poissons du Danube 3.
Tous les voyageurs qui parcourent la Yalachie vantent la richesse en poissons du grand fleuve 4. L'esturgeon, par ses œufs, le sandre, le brochet et les grosses carpes, par leur chair délicieuse, étaient et sont encore des objets d'exportation d'un grand revenu. Pour