‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 94 sur 195 · Jirecek. Das Fûrstentum Bulgarien, p · texte numérisé non relu

Jirecek. Das Fûrstentum Bulgarien, p

vent isolées, un peu à l'écart du village. C'était l'habitation de quelque boyard campagnard, qui se croyait là à l'abri du Turc. La plupart tombent en ruines, le paysan leur préfère sa maison étroite, obscure, malsaine, mais où l'on entre de plain-pied et où tous les objets sont sous la main.

Même dans la montagne, les maisons en pierre sont rares : « Il a une maison en pierre » (Are casa de zid) est l'expression de la plus grande richesse. Dans la plaine, où l'on pourrait bâtir en briques, on préfère encore partout le pisé. Malgré les instructions administratives, on trouvera encore longtemps la maison basse aux fenêtres étroites, où bêtes et gens dorment pêle-mêle l'hiver autour du poêle malsain.

Pour comprendre la force de résistance étonnante qu'oppose, sans mauvaise volonté, le paysan à tout changement de ses habitudes, il faut se rendre compte de ce qu'est la vie d'un village roumain, quel petit inonde fermé représente une agglomération d'une centaine de familles où, de père en fils, on travaille la même terre, et où, depuis des siècles, on n'a rien vu ni entendu qui parlât de progrès ou d'améliorations.

Rien de plus propre à entretenir l'esprit conservateur que la culture de la terre, surtout telle que l'entend et la pratique le paysan roumain, petit propriétaire qui vit presque exclusivement du produit de son champ. Tout y conspire pour engourdir l'initiative, pour ramener sans cesse les mêmes images, les mêmes idées, le même cercle d'occupations. Depuis les neiges de janvier qui bloquent dans la maison étroite, hommes, femmes, enfants, chiens et animaux, en passant par les claires journées où l'on sème le maïs, les grandes pluies de printemps, qui inondent les jardins et font sortir tous les germes, jusqu'aux jours brûlants où l'on cueille les prunes pour la tuica et ramasse les épis dorés du maïs, c'est toujours le même recommencement.

Quelques vieux paysans ont gardé le souvenir du « temps des Turcs. » Alors on n'était jamais sûr du lendemain; à l'entrée de l'hiver arrivait le marchand grec, achetant le blé de gré ou de force ; au printemps s'abattait le Cayenlei turc ; heureux, lorsqu'on n'avait pas sa maison brûlée, ses bestiaux enlevés par quelque razzia, ou

lorsqu'on n'était pas surpris par les collecteurs de quelque impôt extraordinaire, qui vous torturaient jusqu'à vous avoir arraché le dernier para. Maintenant, on est tranquille ; que peut-on désirer de plus ? Des siècles d'oppression ont appris au paysan la résignation et, par suite, le manque d'initiative. Le fils rebâtit sa maison comme l'a bâtie son père, avec les mêmes matériaux, les mêmes dimensions, la même porte basse, la même fenêtre étroite. Le même boyau, la même charrue primitive lui serviront à cultiver son champ. Quand il ira, le dimanche, à l'église, puis à l'auberge, il retrouvera les mêmes visages, mêmes costumes, mêmes propos.

La vie sociale est, d'ailleurs, dans le village, aussi réduite que possible. Les femmes, rassemblées le soir autour des grands feux, où l'on file et raconte des histoires, se voient plus souvent que les hommes. C'est devant l'église, le dimanche, ou à la porte de l'auberge, entre deux verres de fuica, qu'on cause et discute le plus. Les fêtes, baptêmes, noces, enterrements, sont la meilleure occasion d'apprécier les rapports des paysans entre eux et leur manière d'envisager les distinctions sociales. A la table, dans les cortèges, une place spéciale est réservée aux premiers du villages a fruntasi » et aux derniers « caudasi. »

Pour mériter leur nom, les fruntasi devraient avoir un certain esprit d'initiative et jouir d'une certaine autorité. Ce sont les paysans riches ou aisés. On en cite, dans certains villages des collines de Munténie, qui passent pour posséder 100,000 francs. Le fruntasu est souvent maire et, en même temps, aubergiste curciumar. Son autorité est alors plus grande que celle du pope, dont la robe sale est baisée par les femmes, mais dont la personne est peu respectée. L'instituteur (dascal), mal payé, obligé de travailler son champ entre deux classes, est plus considéré qu'écouté.

Le véritable personnage du village, c'est le cârciuma)- Sa maison est la mieux bâtie; on y trouve, non seulement du vin et de la tuica, mais tous les produits qu'on va chercher au Ba/chi. à la foire du bourg le plus voisin. Le lard fumé, le saucisson de Brasov, pendent autour du comptoir, avec les grappes rouges de piments, les paquets de ficelle, les cierges, les chandelles. Les bêches, les boyaux, les couteaux, les coutres de charrue, s'entassent dans son magasin. Il vend le tabac, les allumettes et le sel, monopoles de l'Etat ; il est épicier, quincaillier, mercier, marchand de tout ce qui peut se vendre. Aux dimanches et jours de fête, sa maison est le

(S. de Martonne. — La Valachie.

Planche J.

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