‹ La Valachie, essai de monographie géographiqueChapitre 98 sur 195 · Crainiceanu, op. cit.. p · texte numérisé non relu

Crainiceanu, op. cit.. p

Ce n'est pointant là qu'une apparence. La nature du paysan roumain est sensiblement plus gaie, plus insouciante, que celle du paysan bulgare. Le tout est de savoir choisir le moment où il se livre. Voyez-le le dimanche, chez lecarcmmnr.il restera des heures et des heures frappant des pieds, claquant des mains en cadence, et reprenant en chœur le refrain des chansons monotones que le violon infatigable du lâular répète du matin au soir, tandis que les bouteilles de tuica, sans cesse renouvelées, circulent de main en main. Au Bâlciu, à la grande foire qui met en mouvement tout le pays, on le verra tirer sans compter les para de sa ceinture, pour acheter un mouchoir brodé, une cocarde, un bouquet de fleurs artificielles. L'économie n'est pas son fait, il ne sait pas songer au lendemain, et c'est ce qui explique en partie l'insuccès des tentatives faites pour améliorer sa condition matérielle.

Pour se rendre compte de ce fond d'insouciance et de gaieté, qui caractérise la nature du paysan valaque, il faut le surprendre en dehors des jours de travail, au milieu de l'animation d'une fête. C'est alors seulement qu'on peut saisir un peu ce qu'il est, ce qu'il pense, ou, du moins, ce qu'il aime. Rien de tel qu'un tour de hora et un verre de fuica pour délier la langue, pour faire jaillir les plaisanteries (glume), les dictons satiriques. Dans les fêtes et les banquets qui accompagnent les grands actes de la vie : naissance, mariage, enterrement, le Roumain donne libre carrière à son imagination. C'est là surtout qu'il faut venir l'observer. Une foule d'usages singuliers y sont conservés avec un soin jaloux, reflétant les conceptions les plus anciennes sur le monde et sur la vie, révélant les tendances les plus intimes de l'âme du paysan.

La richesse de la littérature orale et la fidélité aux coutumes les plus antiques, dans les pays roumains, ont depuis longtemps appelé l'attention des folkloristes,, et l'abondance des matériaux réunis est telle, qu'on attendrait des conclusions intéressantes de leur coordination. Malheureusement, de toutes les provinces roumaines, la Valachie est celle qui a été le moins étudiée à ce point de vue. Les recherches du P. Marian ont porté surtout sur la Bukovine, le N. de la Moldavie et la Transylvanie *. C'est encore en Moldavie et en

1. Marianu. Nascerea la Romani, in-8°, 440 p., Bucarest. 1892. — Nunta la Romani, id., 856 p., 1890. — Inmormintirea la Romani, id., 593 p., 1892. — Serbâtorile la Romani, I, Cârnilegile, 290 p., 1898 ; II, Parasemile. 310 p., 1899. — Descântece populare. Suceava, 1886, etc., etc.

Bukovine que la revue folkloriste de Iasi « Seddtôrea, » recueille la plupart des matériaux qu'elle publie. Les chansons, hore, doine, dictons et formulettes, ont été réunies surtout en Transylvanie \ Il faut ajouter que ces informations ont été rassemblées, en général, par des collectionneurs, à qui était étrangère la préoccupation de localiser les coutumes et les types littéraires. Il en résulte une confusion qui rend bien difficile l'interprétation des faits.

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Il y a intérêt à s'attacher surtout aux usages relatifs aux grands événements de la vie. Prenons comme exemple la noce. C'est de beaucoup la cérémonie la plus intéressante, celle où la nature gaie du paysan roumain se manifeste le plus. C'est d'ailleurs celle que nous connaissons le mieux, tant par des observations personnelles, que par une enquête faite dans différentes parties <de la Yalachie 2.

Dans tous les pays roumains, la noce est célébrée après une série de préliminaires, dont les plus remarquables sont la demande en mariage (impefirea), et la convocation (chiemarea). La demande en mariage est, généralement, faite en Yalachie, non par le jeune homme lui-même et ses parents (Caracal), mais par des amis choisis parmi les plus riches du village (fruntasi), et qu'on appelle petitori ou cautatori de casa. Les petitori se rendent à la maison de la jeune fille, portant la plosea pleine de vin ou de tuica, sans laquelle ne s'accomplit aucun acte important, et, après toute une série de salutations, dont les formules sont fixées, font leur demande, en offrant à boire aux parents, qui, s'ils refusent, doivent remplir la plosea. La convocation à la noce est faite aussi partout par deux ou trois jeunes gens, tantôt seuls, tantôt accompagnés du mari (Muscel), et, parfois, d'un lâutar (Caracal), qui parcourent le village, por-

1. Ar. Marinescu. Poesia poporalâ Colinde Pesta, 1859, Bucarest, 1861. — Bancila. Colindele Crâciunului, Sibii, 1875. — Pompiliu. Balade populari, Iasi, 1870. — Jarnik et Barsanc. Doine si strigaturi din Ardeal, Bucarest, 1885.— Barsescu. O mie doine strigaturi si chiuturi, Brasov, 1892, etc.

2. J'ai reçu des notices sur les usages nuptiaux de M. Popuscu-Voetesci, pour Voelesci el Petrimanu, de M. Brezulescu pour Novaci, de M. A. Eliade pour les environs de Calafai (publié in Revista Roniàna, 1901, n0B 38-39). Je leur adresse mes plus vifs remerciements. En outre, j'ai recueilli des renseignements utiles dans les dictionnaires géographiques départementaux de Bràila, Muscel, Teleorman, Mehedin|i, Dolj, et j'ai utilisé les monographies de Marianu (op. cit.) et Elexa Sevastos. Nunta la Bomâni, Studiu etnograficu comparativ, Bucarest, 1889.

teurs d'une plosea ; quiconque accepte d'en boire est considéré comme invité. Les fiançailles (logodna), donnent lieu à des cérémonies assez variables, mais sont toujours accompagnées de l'échange de présents et d'une feuille de dot (foia de zestre).

La noce se fait généralement un dimanche, en dehors des grandes périodes de jeûne. Le vendredi et le mercredi sont de mauvais jours. La veille, on se réunit pour préparer le brad, le sapin orné de banderoles de papier, couronné d'une croix attachée avec un brin de soie rouge et d'une fleur de busuioc, qui doit jouer un rôle important dans la noce. Le brad est confectionné tantôt chez la fiancée (Muscel), tantôt chez le nasul, ou témoin du marié (Novaci). Mais on le voit partout, aussi bien en Olténie qu'en Munténie. Ici, on le plante devant la maison de la fiancée ou le fixe au faîte du toit (Mehedint/i) ; là, on le confie à un jeune homme ayant encore ses père et mère, qui doit le porter tout le temps de la noce, et ne s'en séparera pas même pour danser (Novaci, Voetesci, Muscel, etc.) ; mais, toujours nous le retrouvons comme un symbole obligé, dont la signification échappe à ceux qui y attachent le plus d'importance.

C'est encore la veille du mariage que les jeunes filles, réunies chez la fiancée, préparent, en Olténie (Novaci), le bouquet de la mariée [rnâtàusul), et la cocarde fleurie du marié (peana ginerului). La soirée se termine par une fête qu'on appelle fcdelesul, et où la mariée entend retentir à son oreille des chants d'adieux, tantôt ironiques, tantôt attendris, comme celui-ci :

Allons, fiancée, dis adieu — au père, à la mère, — aux frères, aux sœurs — au jardin avec ses fleurs! — Allons, fiancée, dis adieu — au bouquet de busuioc

— aux jeunes gens, à la danse! ■ — ... Feuille verte d'églantier — Mère, prends bien soin de moi — de ce soir jusqu'à demain matin — car ensuite je vais m'en aller. — ...Adieu, mère chérie — tu ne boiras plus de l'eau fraîche — apportée par ma main 1.

Le dimanche matin, le cortège de la noce se réunit chez le marié. Tout le village est là, les uns à cheval, les autres en voiture. A un signal, la cavalcade s'ébranle au milieu des cris, des coups de fusil et de pistolet tirés en l'air, et se précipite au galop vers la maison

I. latf, zoghio, ziua bunâ — de la tatà, de la marna — de la fra^i, de la surori,

— de la gràdina eu flori — I-ati, zoghio, diua bunâ, — de la fir de busuioc, — de la fecion,de la joc — ...Foie verde mâràcine, — Grijestemë, maicâ, bine — din ia sarâ, pânâ mâne, — C'apoi më duc de la tine. — ...l)iua bunâ maica mea; — Apa rece n'ai mai bea — adusâ de màna mea. — Oiî a cité bien des chants analogues. Nous avons préféré donner celui-ci particulièrement naïf et inédit (communiqué par M. Brezulescu de Novaci).

de la mariée. Alors commencent à se dérouler une série d'épisodes traditionnels qui varient notablement, suivant la région, mais dont le thème est toujours le simulacre d'une attaque pour enlever la mariée. Le plus souvent, le cortège s'arrête à quelques mètres de la maison et envoie trois ambassadeurs (vomicei), qui, portant la ploçca parée d'un mouchoir brodé, pénètrent dans la cour. Là s'engage un dialogue traditionnel en vers assonances, pleins d'emphase puérile et de naïvetés curieuses. C'est une des nombreuses oratiune qui accompagnent tous les actes de la vie sociale chez le paysan roumain. Les variantes en sont nombreuses, mais le thème est toujoués le même : c'est le jeune empereur « tînerul nostru împârat » (le marié), qui part pour la chasse avec son armée « ostea » (la noce), et rencontre une fleur, ou bien une biche, qu'il blesse et poursuit en vain. Souvent, après ce discours, qu'on appelle colâcaria, la noce entre sans autre délai. Parfois, elle simule encore une véritable attaque, pénétrant dans la cour en grand tumulte, avec force cris et coups de pistolets (Toetesci).

L'entrée dans la maison ne se fait cependant jamais sans une purification préalable, soit que la mariée, accompagnée de sa nasa, apporte une donita pleine d'eau et en verse le contenu aux pieds des chevaux, soit qu'elle asperge le marié et son nasul l avec une fleur de busuioc trempée dans l'eau. Avant le départ pour l'église, nouveau rite de purification ou de sacrifice. Sur la tête de la mariée, la nasa rompt un pain azime, lui en donne à manger un morceau et jette les autres morceaux aux quatre coins de l'horizon, avec le contenu d'un verre de vin (usage à peu près général).

Au retour à la maison se place Yiertaciune. C'est encore une orâfiune, sorte de demande de pardon et de bénédiction, que la mariée, agenouillée sur un coussin, est censée adresser à ses parents, mais qui, en réalité, est récitée par un colacariu ou par un tzigane (Novaci), debout derrière elle.

Pendant le repas, c'est le nasu qui est le chef; assis an milieu, c'est lui qui commande aux lâutars les différents airs de circonstance, c'est lui qui donne le signal de l'enlèvement, encore usité à peu près partout, quand deux jeunes gens vigoureux viennent arracher la mariée des mains de ses compagnes, avec qui elle dansait,

1. Le Nasu joue auprès du marié le rôle d'une sorte de père spirituel, c'est d'ailleurs généralement le parrain du baptême. La nasa a les mêmes fonctions auprès de la mariée.

et ramènent de force à la table ; c'est lui qui, à la fin du festin, met le premier la main à la ceinture pour le présent de la mariée.

La noce est prolongée souvent encore un jour ou deux par diverses cérémonies, comme le Rachiu miresei, usité aux environs de Bucarest, oii la mariée change sa coiffure de jeune fille, la tête nue, contre celle de la femme (conclu, Jiobotu), tandis que ses compagnes chantent des chansons ironiques...

Que penser de tout cet ensemble curieux de coutumes, conservées avec un soin jaloux ? Il y a là des usages antiques dont l'origine se perd dans les premiers âges de l'humanité, et qu'on retrouve chez les peuples les plus différents. Tel, le simulacre d'enlèvement. On remarque aussi des rites très anciens, en rapport avec des formes de société et des idées religieuses disparues depuis longtemps. Le sapin, remplaçant, en Yalachie, l'étendard (steagul) des Transylvains, est un symbole qui témoigne des rapports des rites du mariage avec les rites agraires l. L'imposition du pain et du vin sur la tête de la mariée, telle que nous l'avons décrite, est un rite sacrificiel; à la fois communiel, signifiant l'entrée de la jeune femme dans la communauté, et expiatoire, comme le prouvent les paroles de la nasa : « Je ne jette pas le pain et le vin, mais la misère 2 ! »

D'autre part, il n'est pas besoin d'une grande érudition folkloristique, pour trouver, en foule, des rapprochements dont on ne doit pas s'exagérer la valeur. On a souvent insisté sur la conservation des coutumes latines chez le peuple roumain. En réalité, les usages matrimoniaux sont aussi riches en rites agraires à affinités slaves, qu'en rites juridiques à affinités gréco-latines.

On retrouve des coutumes slaves dans les usages relatifs à la naissance (Ursitoare, fées qui viennent visiter l'enfant) 3, aussi bien que dans ceux relatifs à la sépulture 4. Mais, il ne faut pas non plus trop appuyer dans ce sens. Les 24 paras qu'on met dans le sein du mort pour pajrer les 24 douanes de l'autre monde, la pièce d'argent qu'on

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