I. — Bretagne
Pour les fermes et métairies, on constate une augmentation minimum de 25 à 50 0/0 depuis 1914. Pour les propriétés rurales situées dans des pays très riches (zone de Roscoff, par exemple) ou situées dans le voisinage d' agglomérations, on va jusqu’à 60 et même 100 0/0. Cette hausse s’applique également aux parcelles isolées.
La hausse a été très marquée vers la fin de 1918 et pendant le premier semestre de 1919. Elle se poursuit encore. Mais ôn ne peut savoir si elle se continuera. Récemment, des propriétés exposées aux enchères avec des mises à prix élevées n’ont pas trouvé preneur. On avait adopté comme base d’estimation des prix de vente très élevés, obtenus précédemment pour des propriétés analogues et
qui n’ont pu être obtenus à nouveau. 11 faut dire d’ailleurs que les nombreuses ventes faites depuis l’armistice ont permis de satisfaire les amateurs les plus pressés. Ceux qui se présentent maintenant discutent les prix et ne font plus des offres aussi élevées. Mais la situation économique actuelle procure aux fermiers de gros bénéfices et met à leur disposition des moyens d’achat sans cesse renouvelés. Le billet de banque abonde dans les campagnes. On peut en conclure que les cours actuels se maintiendront et qu’une majoration moyenne de 50 0/0 se consolidera facilement, si toutefois elle n’augmente pas encore.
Nous avons noté, dans une commune du canton de Rostrenen (Côtes-du-Nord), les ventes suivantes :
19J9. — Métairie 10ha 74 . 22.600 fr. (2.100 fr. Thect.)
— — 20ha . 40.300 fr. (2.000 fr. Thect.)
— — 12ha . 22.700 fr. (1.900 fr. Thect).
La seconde de ces métairies était louée 800 francs, soit un taux de placement brut de 2 0/0. Elle a été achetée par un cultivateur. Dans la même commune la valeur vénale qui était en moyenne de 1.300 à 1.500 francs l’hectare avant la guerre, passe à 2.000francs et les locations de 50,60 francs à 80 francs l’hectare en moyenne.
Dans le Finistère on va encore plus loin. C’est ainsi que nous notons, dans une commune du canton de Châteauneufdu-Faou des augmentations de 100 0/0 depuis la guerre.
Ventes d'après-guerre.
1919. — Métairie 9ba . 37.300 fr. soit 4.140 fr. l’hectare
(Location 630 francs. Taux brut 1,7 0/0).
— Métairie 6ba . 22.500 fr. soit 3.750 fr. l’hectare
(Location 400 francs. Taux brut 1,7 0/0).
Ventes d' avant- guerre.
1902. — Métairie 8ba 64 . . . 15.100 fr. soit 1.750 fr. l’hectare
(Location 500 francs. Taux brut 3,30 0/0).
1906. — Métairie 8ha 05 . 11.500 fr. soit 1.475 fr. l’hectare
(Location 380 francs. Taux brut 3,30 0/0).
Dans le canton de Brest (commune de Lambezellec), une métairie de 16 hectares, louée 900 francs, vient d’être ven-
due 42.000 francs, soit 2.620 francs l’hectare. Taux de placement brut : 2,20 0/0. Il faut ajouter que la location allait être renouvelée au prix de 1.400 francs quand le fermier a acheté. Mais même à ce prix cela ne fait qu’un taux de placement brut de 3,30 0/0 et un taux de placement net inférieur à 2,50 0/0.
Les acquéreurs sont les cultivateurs. La terre tend à passer aux mains des exploitants, qui consolident ainsi leur situation. De grands progrès culturaux sont à prévoir de ce fait, en Bretagne. Ni les capitalistes ordinaires cherchant des placements, ni les nouveaux riches ne viennent concurrencer les acquéreurs ruraux.
La constitution culturale de la Bretagne (fermes ou métairies de 10 à 30 hectares d’un seul tenant) permet à la propriété paysanne de se développer naturellement et de façon parfaite.
Les mutations effectuées n’entraînent pas une division des exploitations, mais seulement une division des propriétés en autant d’exploitations qu’elles en comportent actuellement Le type qui tend à s’imposer, c’est l’exploitation paysanne que le chef de famille peut cultiver seul avec ses enfants.
On ne constate des ventes parcellaires que dans le voisinage des agglomérations ; elles se prêtent à des prix de spéculation. Les acquéreurs sont alors les habitants des bourgs ou des cultivateurs cherchant à arrondir leurs exploitations.
L’importance des transactions immobilières a plus que doublé depuis l’armistice par rapport à la période d’avantguerre. L’intensité de ce mouvement semble devoir se maintenir facilement quelques années encore. En Bretagne peut-être plus qu’ailleurs, en raison de la constitution culturale du pays, l’expropriation naturelle des propriétaires ruraux non exploitants par leurs fermiers est en voie de réalisation.
IL — Nivernais et Bourbonnais.
Dans le Nivernais , la hausse ne dépasse guère 20 à
25 0/0 pour les propriétés d’une étendue normale ; dans certains cas, assez exceptionnels : bons domaines d’élevage bien situés, bonnes prairies vendues en détail, la hausse va jusqu’à 50 0/0. Par contre, on trouve des cantons où elle est très peu accentuée et où les ventes sont seulement beaucoup plus aisées.
Le Nivernais est une région de grandes fermes, moins facilement accessibles aux cultivateurs que les métairies moyennes du Bourbonnais, d’une étendue moitié moindre. Une ferme ordinaire de 120 hectares dans le Bazois peut se vendre 250.000 francs ; à ce capital foncier il faut joindre un capital d’exploitation dépassant 180.000 francs. Cela fait, pour un fermier acquéreur, une immobilisation de 450.000 francs. Malgré les profits actuels, le nombre de cultivateurs qui peuvent disposer de capitaux aussi importants est relativement restreint.
Ici, comme presque partout en France, la terre n’a pas encore retrouvé la valeur qu’elle avait atteinte dans la période 1875-1885 (période de la valeur maximum).
Quant aux fermages, leur augmentation est, jusqu’ici, peu sensible. Les fermiers opposent une forte résistance aux tentatives de relèvement des propriétaires. Cependant il semble qu’une sérieuse tendanceà la hausse tend à se manifester. Il ne faut pas oublier qu’un relèvement assez important est nécessaire pour simplement compenser les charges nouvelles que les propriétaires vont avoir à supporter.
Ces charges vont être particulièrement lourdes du côté des bâtiments. Aussi leur état joue un très grand rôle dans les ventes. Un domaine dont les bâtiments sont en mauvais état ne trouve encore que difficilement acquéreur.
Quoi qu’il en soit, les ventes sont aisées à des prix élevés, et l’on constate beaucoup plus de demandes d’achat que d’ofïres de vente.
Un domaine d’élevage du canton de Saint-Saulge (Bazois) de 83 hectares, évalué 214.000 francs en 1889, 160.000 fr. en 1913, vient de se vendre 210. OuO francs (hausse de 30 0/0). Ce domaine est loué 7.000 francs. Cela fait un placement net inférieur^ 3 0/0.
Les bois ont dans le Nivernais une très grande importance ; mais beaucoup sont exploités trop jeunes (dixhuit ans) et comportent peu de réserves. Les taillis se sont bien vendus pendant la guerre ; la charbonnette a atteint, sur pied, jusqu’à 10 francs la corde (2 st. 33). Cette année elle a subi une très forte diminution, et elle revient aux prix d’avant guerre (2 à 3 francs la corde sur pied). Le charbon de bois, qui valait 70 francs la tonne avant la guerre, et qui s’est vendu jusqu’à 350 francs pendant la.; guerre, n’est plus demandé ; il en existe des stocks consi* dérables offerts à 250 francs, et ces prix peuvent fléchir encore. L’usine de distillation de Prémery est arrêtée pour un certain :temps, ce qui indique une crise des menus bois.
Aussi les marchands de bois délaissent de nouveau les taillis jeunes et peu réservés, et bien des coupes n’ont pas trouvé preneur cette année.
En raison de la crise du charbon, la moulée se vend encore bien. Cette situation peut durer quelque temps, mais il faut notèr que la façon d’une corde de bois est passée de 3 fr. 50, en 1914, à 12 francs, en 1919.
Seuls les bois d’œuvre paraissent présenter une hausse solide et stable, susceptible même de s’accroître. En 1914, le mètre cube de chêne (sur pied au cinquième déduit) ne dépassait pas 80 francs ; il atteint 120 francs en 1919.
En résumé, les taillis, mal réservés du Nivernais, qui ont bénéficié de prix exceptionnels pendant la guerre, semblent revenir à la mauvaise situation de 1914. Les marchands de bois les achètent d’autant moins volontiers que la crise des transports leur cause de gros déboires et que des quantités considérables de bois de feu restent sur le parterre des coupes faute de moyens de transport.
Les taillis sous futaie pourvus de bonnes réserves et coupés à vingt-cinq ans se vendent au contraire facilement à des prix très supérieurs à ceux de 1914. Il faut malheureusement remarquer que les acquéreurs sont des spéculateurs qui achètent pour couper à blanc. Il se manifeste, , dans ce sens, un effort de destruction très inquiétant, qui
menace la productivité en bois d'œuvre des forêts particulières françaises.
Dans le Bourbonnais , la hausse est plus accentuée que dans le Nivernais, en raison de la division de la propriété en métairies ou fermes de 40 à 70 hectares, plus facilement accessibles aux fermiers et aux métayers. La hausse varie de 20 à 40 0/0. Certains spéculateurs poussent frénétiquement les prix. La valeur des propriétés rurales, qui était comprise, avant la guerre, entre 1.000 et 1.600 francs l’hectare, s’oriente vers 1.800 francs.
Comme dans le Nivernais, on note certains cantons où la hausse est à peine sensible et ne dépasse guère 10 0/0.
Si l’on pouvait construire à des prix normaux et si, par conséquent, les fermes pouvaient être facilement divisées en propriétés paysannes, il n’est pas douteux que la hausse de la terre s’accentuerait encore en Bourbonnais, malgré les efforts de certains politiciens pour créer, dans cette paisible province, une sorte de bolchevisme agraire.
Cette agitation pèse néanmoins sur la situation foncière et peut-être amène-t-elle certains grands propriétaires à vendre.
L’activité des transactions est intense. Un notaire de nos amis, qui versait annuellement, avant la guerre, 150.000 fr. à l’enregistrement, va verser cette année 600.000 francs au moins, et cette augmentation porte à peii près uniquement sur les ventes.
Les acquéreurs sont surtout les fermiers elles métayers. Au début, certains nouveaux riches lyonnais et stéphanois ont acheté à n’importe quels prix, et ils ont précipité le mouvement de hausse. Aujourd’hui ils sont remplacés par les cultivateurs.
Il existe dans cette région, dont la puissance de productivité agricole est très grande, de grosses réserves de capitaux chez les cultivateurs, et la hausse semble devoir se maintenir et peut-être même s’accentuer plus ou moins fortement.