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La valeur de l'art

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Publié à Paris, le vingt-deux juillet mil neuf cent huit. vilègc du droit d'auteur aux Etats-Unis, réservé en vertu de la loi sanctionnée le 3 mars 1905, par Ernest Flammarion, éditeur à Paris.

INTRODUCTION

L'Art est le grand témoin du monde, le plus sincère, le plus beau, et jusqu'à ce jour le plus véridique. La Science en sera-t-elle le juge définitif et souverain? A cette question, que se pose actuellement avec quelque curiosité le public, — avec quelque anxiété les artistes, — j'essaierai de répondre ici en invoquant les grands chefs-d'œuvre des mains humaines qui sont à travers les siècles les « points de repère » de la Beauté. Cette étude, œuvre d'artiste parlant au nom d'un idéal particulier à la famille des artistes, serait ainsi comme une sorte de pendant, non point certes de réponse, à un livre récent, très noble et très sincère, et signé du nom illustre d'un savant.

La rare et subtile sensibilité de l'artiste, qui est pour nous la raison première et peut-être unique de toute création d'art, est aussi la vivante preuve, en tous les temps, de la perpétuelle évolution des choses et des idées. L'artiste, l'âme isolée, devine des choses que la foule ne comprendra que plus tard. Il faudrait pouvoir, avec des mots, donner le sentiment et presque la sensation de cette « valeur de l'Art » par rapport à la valeur de la Science, et dire assez fortement comment

l'Art, à travers toute l'histoire des hommes, a toujours, avec le maximum de vérité — de densité — traduit en œuvres et exprimé la vie en visibles images, et par conséquent expliqué pour Lin temps l'énigme de l'univers.

Le monde ancien s'est glorifié, s'est enivre d'art. Le monde moderne se précipite avec passion dans le sillon prodigieusement ouvert parla Science. Mais encore cette Science, dont le merveilleux domaine s'accroît chaque jour et dont semble de notre temps grandir démesurément la puissance, sera-t-elle nécessairement exclusive de l'idée d'Art, ou viendra-t-elle au contraire la pénétrer, l'élargir et, de sa force mathématiquement accrue, diriger vers de nouvelles destinées cette force parallèle, le sentiment du beau, forme première de la Vérité? Enfin peut-on concevoir et faut-il espérer, au degré de connaissance où nous sommes parvenus, un état de conscience plus rigoureux, au sens scientifique, des lois générales qui semblent régir la vie et jusqu'à la pensée ?

Nous autres, artistes, nous croyons, quel que soit le nom que lui ait donné le passé ou que lui trouvera l'avenir, à la force initiatrice et sacrée de ce supérieur instinct qui, à toutes les époques et chez les races les plus différentes, a extériorisé en beauté sans cesse transformée les désirs, les rêves et les tendresses des hommes changeants et divers. Nous ne pensons pas que le « sentiment», si l'on veut maintenir ce nom à ces innés et indestructibles besoins d'art, puisse être remplacé par la « raison », au moins dans ce rôle de « faiseur de Beauté » — ni le génie par le nombre. Mais encore si le génie, merveille particulière et rare, peut-être accidentelle, semble

INTRODUCTION

être toujours une résultante de longs efforts collectifs et un aboutissement d'idées en puissance — une expansion nécessaire de forces latentes, quelque chose comme la fleur suprême d'un temps et d'une race — il n'en paraîtra que plus évident à tous que l'aspect esthétique des formes sera en tout temps la meilleure explication de la valeur des idées.

Toutes les époques significatives de l'humanité ont été exprimées — il faudrait dire consacrées — en une supérieure expression d'art. Il y a sans doute encore, pour le moment, une irréductible différence entre l'âme d'un savant et celle d'un artiste, si la sincérité leur est commune qui seule fait les esprits utiles à la suite du monde. L'explication définitive, l'analyse absolue, si jamais elle est faite par quelque savant des futurs laboratoires, du mécanisme particulier qui différencie les deux esprits, donnera sans doute la clef du mystère délicieux d'où sont sortis les œuvres de passion et de beauté qui ont depuis si longtemps réjoui ou consolé les hommes. Les savants, en attendant, exigent des preuves où les artistes n'apportent que des sensibilités. La Science prétend donner des certitudes où l'Art n'a jamais suggéré que des émotions. Mais il faudrait savoir si la sensation originelle n'est pas précisément l'embryon de la future raison, et cette émotion même l'aurore de la Vérité? Et c'est là toute la différence en valeur historique et morale, entre l'antique témoignage de l'Art et le futur jugement de la Science.

Du moins ce témoignage, le plus sincère, — j'allais dire le seul honnête, — dans l'histoire des peuples, déjà si longue et dont nous ne voyons peut-être que les commencements, a été jusqu'à ce jour la meilleure promesse donnée à l'homme d'entrevoir la Vérité, et

l'espoir le meilleur de croire à son triomphe définitif. La découverte complète de la Vérité, qui est sans doute la seule chose intéressante de cette vie et cela seule digne de l'activité humaine 1 », sera probablement le rôle souverain, comme il est le but suprême de la Science.

Encore faudra-t-il, pour cela, admettre comme certain que la raison pure, un jour dégagée de toute erreur et de toute superstition, parviendra, par la seule Science, à cette complète possession du vrai. Et même alors elle arriverait seulement à connaître en toute réalité et à comprendre en toute plénitude ce que l'Art, par la seule puissance du sentiment, avait déjà fait pressentir aux époques plus jeunes de l'humanité. L'Art, en ce sens encore, aurait été vraiment un précurseur de vérité. L'instinct du beau aurait simplement, logiquement, précédé, dans l'âme des peuples, le raisonnement du vrai, comme chez l'enfant l'atavique instinct précède la raison enseignée.

S'il est vrai, en effet, comme je le crois, que la Beauté, partout offerte à nos yeux dans la nature, n'est que la radieuse apparence 2 de la Vérité future ; s'il est probable, comme je l'espère, que nous devons conquérir pas àpas, jourpar jour, dansle désir, dans l'effort, dans la douleur, cette suprême joie, que goûtera l'avenir, de connaître et de comprendre le sens mystérieux de l'universelle harmonie qui nous entoure ; s'il est possible enfin, comme naguère me l'enseignait ma foi, — comme

i Poincaré. La Valeur de la Science. Introduction. • 2 « Le beau est la splendeur du vrai », a dit Platon: et la supériorité morale, sinon esthétique, du Christianisme même, n'a pu détruire l'antique conception ; tout au plus Ta-t-elle transposée du corps à L'âme.

INTRODUCTION

l'attend encore mon rêve — que le merveilleux spectacle du monde ne soit qu'une lointaine image du ei divin magnifiquement donnée à des êtres encore enfants qu'un long et patient devenir élèvera jusqu'à une humanité supérieure — que la Science conduira jusqu'à la Conscience — ne nous lassons pas d'admirer ce spectacle, ouvriers d'une heure dans l'implacable et superbe évolution des choses, témoins mais juges d'une minute de l'éternité.

A l'heure où nous sommes, il y a eu déjà tant de belles œuvres faites, tant de sublimes paroles dites, en sens parfois contradictoires, ou qui nous semblent telles, et que l'avenir réconciliera dans l'unité finale ! En attendant, le temps, le désir ou le milieu expliquent tout. Tous les monuments des hommes sont des livres grands ouverts au « pèlerin passionné » qui y voudra chercher et comprendre le secret du passé. Aussi, j'ose espérer que cet essai d'un artiste qui a tenté seulement de regarder l'âme des choses à travers leurs formes, leurs couleurs ou leurs sons, etd'épeler l'histoire du monde aux monuments des siècles bien plus qu'aux livres des hommes, ne paraîtra ni trop superficiel, en son argumentation volontairement poétisée, et en quelque sorte de sentiment plus que de raisonnement; à ceux que seule attire et convainc une sévère mais souvent étroite érudition, ni trop froid à ceux qu'enthousiasme uniquement la bataille de la vie, la lutte éternelle de Thomme avec la matière.

Sans doute toute vision de l'univers est, en quelque chose, personnelle. C'est même une des raisons d'être de l'artiste, et l'explication du charme toujours renouvelé d'œuvres nouvelles et dissemblables. Il doit y avoir autant de conceptions du monde que d'individus, j'en-

tends d'êtres qui vraiment pensent et vraiment voient. Ce serait donc une forte raison de douter de l'unité du monde, puisque nous n'avons pour arriver à le concevoir que notre propre pensée, et que — pour m'appuyer un moment sur l'autorité d'un savant — « tout ce qui n'est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée, et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des pensées » x. Ce serait encore plus douter de l'existence d'une vérité absolue, préexistante au-dessus d'une réalité si complètement extérieure à notre jugement, si je ne sais quel vague besoin de l'esprit humain, supérieur — peut-être antérieur aussi - — à tout raisonnement, ne nous inclinait invinciblement à croire, à espérer pour le moins, en cette unité d'idéal, malgré les diversités des beautés successives, comme en l'immanente justice, malgré les incertitudes des jugements passagers. Il faudrait plutôt dire que c'est, en tout temps, ce qu'il y a eu de « commun » à plusieurs êtres, de commun parfois à toute une époque, à tout un peuple, qui a toujours constitué, et sans doute constituera longtemps, sinon toujours, cette réalité objective, cette « harmonie, seule vérité que nous puissions atteindre », .dont l'Art est précisément la perpétuelle apparencetdont la seule apparition, de temps à autre, parmi les hommes, est vraiment leur unique raison de confiance et leur meilleure joie.

Et cette vérité-là, l'Art seul l'a exprimée sincèrement et honnêtement, et transmise à la postérité, en la condensant, pour ainsi dire, en chefs-d'œuvre, alors que le mensonge politique ou l'illusion religieuse — l'erreur

1 Poincaré. La Valeur de la Science, p. 276.

INTRODUCTION

royale ou populaire — servant l'égoïsme des uns, exploitant l'intérêt des autres, séparait de la réalité les meilleurs des contemporains, et, leur dissimulant à euxmêmes leur propre vie, préparait pour l'avenir, avec leur consentement, une fausse image du présent. Je crois au contraire que les œuvres matérielles des hommes, échappant presque absolument à ces contingences du moment pour des lois générales de statique, de poids ou de mesure1, et parce qu'elles étaient comme inconsciemment logiques avec le temps et nécessaires à l'heure où elles se produisaient, avaient, en quelque sorte, dans leur immuable beauté, plus de valeur et de sincérité historiques. Les beaux monuments ne mentent pas. La magnifique inconscience des pierres sera toujours plus sincère que les meilleurs livres des hommes.

Seul, au moins dans les tefrnps révolus, l'Art, plus encore qu'une cristallisation du réel, aura été cette promesse de vérité laissée aux enfants de la Terre ; et <( les chefs-d'œuvre, jalonnant la route humaine, nous apparaîtront alors un peu plus semblables entre eux danslafraternité dubeau etcommevoisinsdansl'espace, dans les altitudes, — dans l'atmosphère de l'absolu, — parmi les grands témoins du temps » K

J admets encore comme possible, comme probable même que la Science, un jour, — plus tard, — résoudra le problème, au fond l'unique problème humain, et, de cette Vérité entrevue par les artistes, déterminera l'existence absolue et la définitive loi. En ce sens, y aura-t-il quelque jour, en quelque moment de la vie de la très petite planète qui nous porte

* Omnia fecerunt numéro, pondère et mensura.

2 Art et Métier. Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1903.

et où nous nous efforçons de voir et de penser, y aura-t-il une Beauté et par conséquent une Vérité commune à tous les hommes, alors qu'elle leur est, jusqu'à présent, toujours apparue si variable, et si merveilleuse en sa variété même, c'est-à-dire changeante avec les époques, avec les races, avec les latitudes? Y aura-t-il jamais une Vérité unique en ces trois formes, en ces trois espèces — étrange vérification faite peut-être par la Science de l'avenir du grand dogme trinitaire, si ancien dans les religions du monde — vérité artistique, vérité scientifique, vérité morale — beauté, réalité, justice?

Une implacable et majestueuse unification, un irrésistible, un « divin » besoin d'unité semble bien le but de la nature. Et il se pourrait, soit dit en passant, qu'il fût la mort de l'Art comme il est une des espérances de la Science, et l'inconscient, l'inassouvi désir de l'âme humaine ; à moins que l'Art, conçu jusqu'à présent comme une forme supérieure d'idéal personnel, n'atteigne aussi, par une semblable évolution, l'impersonnelle grandeur des théorèmes mathématiques. Mais encore, au charme tout-puissant de la création d'une forme, d'un type, par la sensibilité rare d'un être, comment substituer îa collective et par conséquent uniforme expression d'un besoin commun à tous, au moins sous forme de beauté extériorisée ?

Quoi qu'il en soit, la conception d'art qu'a si magnifiquement édifiée l'Antiquité toute entière — à ne la considérer un moment que dans son ensemble historique par rapport au monde moderne, et sans subdivisions d'époques ou de races — et dont, sans conteste, nous subissons encore, malgré le brûlant passage du Christianisme, et l'idéal et les lois, n'a vécu que de

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l'extrême et charmante diversité des émotions humaines, inlassablement exprimée par la sensible et toujours changeante individualité des artistes. J'imagine, à la vérité, que les artistes, semblables à ces arbres plus grands qu'on voit, de place en place, pousser dans l'immense forêt, comme pour en donner la mesure et la distance, isolés, eux aussi, dans la foule sans cesse renouvelée des inconnus qui passent, ont participé à l'aspect d'ensemble de la forêt humaine, et qu'ils en ont ainsi indiqué seulement la place et la grandeur, comme ils en avaient, au même azur, respiré l'athmosphère, et, du même sol, assimilé la substance. Ils n'existeraient pas sans la forêt, mais la forêt n'a d'âge et de nom que par eux. Révélateurs du temps et du lieu, ils sont de la famille commune, mais ils sont plus beaux par leur taille, étant l'exception. L'Art est aussi la sublime exception dans le monde normal. Et le chefd'œuvre, phénomène imprévu, naturel pourtant et nécessaire sans doute à son heure, n'en est pas moins, comme tous les phénomènes, un accident rare et magnifique dans l'ordre des faits réguliers qui constituent la vie et l'apparence de l'humanité, forêt des hommes, ou océan des idées.

« L'Art — ai-je pu dire 1 — cette parure d'une humanité-enfant, qui a contenté pendant tant de siècles et qui charme encore cette pauvre humanité devenue adulte, aura été la fleur du monde à qui le fruit de l'arbre symbolique estpromis. Le monde, au jour final, le monde, arrivé à sa conclusion, se souviendra-t-il et gardera-t-il trace des promesses parfumées de l'origine ? »

1 Art et Métier. Revue des Deux Mondes, 15 août 1896.

Tout cela, sans doute, n'est encore que « de la pensée )). Pourtant, quelqu'idéal qu'on ait de l'avenir, quelque conception qu'on se fasse du problème de la vie, et de l'évolution du monde, il doit rester, en fin de compte, au fond de tout esprit sincère, qu'il soit religieux ou incrédule — car il n'y a pas, il ne doit plus y avoir d'indifférents, et la logique prochaine des événements, si la marche en est régulière et constante, supprimera peu à peu les esprits comme les êtres inutiles — il doit rester au fond de toute âme, je ne dirai pas plus savante, mais un peu moins ignorante du sens intérieur des choses, une égale admiration pour l'effort inépuisé de l'homme. Ce que nous en avions connu par les traditions, ce que nous en découvrons chaque jour par l'histoire mieux faite, nous en apparaît toujours plus intéressant, surtout plus touchant en son inlassable courage à recommencer sans cesse la besogne sans cesse détruite. Ce qui n'était peut-être qu'un reste d'instinct a été rendu sublime par la conscience, à mesure que l'atavique effort se transformait en raison et en volonté. Et, sans doute, ce n'est là qu'une enfance. Gomme le père insensiblement voit grandir ses fils, l'Homme-individu regarde grandir l'Homme-humanité. Si déjà, par moments, il lui apparaît si haut, c'est qu'il est debout sur des ruines. La tête levée vers le ciel, il chante sur les tombeaux de ses innombrables ancêtres. Des débris merveilleux de tant d'œuvres — de tant d'idées — brisées, profanées ou détruites, il achève à peine de construire le piédestal de son rêve ou de son orgueil. Quelle sera donc la statue ?

Mais encore ces matériaux augustes, marbres sacrés des temples superbes, ou plus humbles pierres des de-

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meures inconnues, matière muette où vit, seulement endormie, l'âme de tant de souvenirs, de tant de désirs, de tant d' «amour», pour tout dire du mot unique et rayonnant, ce résidu de l'Art est de la poussière de Vérité.

Au milieu du perpétuel mensonge de l'histoire, savamment ordonné par l'absolutisme du prêtre, la fantaisie du souverain, ou même la nécessité du moment — si l'on préfère, inconsciemment organisé par l'illusion magnifique d'une religion, le puissant orgueil d'une politique ou l'ignorance générale, qui était une dés formes premières de l'obscur « consentement » des foules, — par dessus les haines etles lâchetés des hommes qui passaient, s'élevait le monument qui demeure, nécessaire, logique et beau, et beau seulement parce qu'il fut logique, et significatif enfin dans l'avenir parce qu'il avait été nécessaire dans le temps. Ainsi, malgré la lente mort des choses, l'énigme du passé reste attachée à ces pierres violées et mortes plus qu'au livre orgueilleux et factice du maître qui l'ordonna, peuple, roi ou prêtre. Je crois donc profondément à la sincérité de la Beauté construite, peinte ou chantée, dont le son ou l'image n'arrive que par les sens à l'esprit qui les doit juger. Et j'affirme que l'artiste qui concevait en chantant ou en pleurant la pensive statue ou le vivant monument, aujourd'hui vide mais qui fut un jour plein de la vie contemporaine des êtres et des choses, et que l'ouvrier ignorant et docile qui en animait patiemment les matériaux silencieux, seuls étaient honnêtes, seuls étaient sincères au milieu de la foule des hommes d'alors, occupés à défendre leurs intérêts, à composer leurs figures, à arranger enfin pour l'avenir le mensonge officiel de leur existence. Ainsi, dans l'amas de légendes,

de contradictions, d'erreurs qui nous arrivent de la lointaine histoire et plus encore peut-être de la plus récente et de la plus voisine, seul le chef-d'œuvre ne mentira pas, qui n'est que le résultat merveilleux de la rencontre rare et fortunée, à un moment de l'histoire, de l'homme de génie attendu, nécessaire, avec l'idée en puissance.

L'œuvre d'art sera donc la petite parcelle de vérité qui nous renseignera le mieux. Le monument sera cet « honnête témoin» dont j'ai, au commencement de ces pages, invoqué la disposition. L'artiste, le poète, sera ce prophète d'un jour qui nous fera comprendre, comme à la lueur brusque d'un éclair, tout ce passé dormant dans la nuit.

II faut croire à la sincérité des artistes, de presque tous les artistes, à tout le moins pendant la minute sacrée où, créateurs inconscients et purs, ils donnent le meilleur de leur cœur. Eux aussi, parfois hélas ! composent leur visage et « arrangent » leur cœur pour le monde. Mais ils sont tout de même un peu plus près de la nature, c'est-à-dire encore de la vérité, que le politique ou que le philosophe. Et l'œuvre, même la plus simple du plus humble d'entre eux, si elle est vraiment fille de la sincérité et de l'amour — de cet amour des choses qui est vraiment un des sens les plus délicats et les plus secrets de l'animal humain — l'œuvre, éclosion logique de tant de causes ambiantes: sensibilité de l'individu, atavisme de la race, influence du milieu, nécessité du moment, aura toujours une signification profonde ; et c'est bien ce sens mystérieux des choses touchées, animées par l'esprit de l'homme qui ne se définit et ne se comprend complètement qu'en l'exquise pénétration de la Beauté.

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Mais c'est aussi par là que l'Art, en l'impossibilité de donner à tous encore cette faculté de comprendre le mystère sacré des rythmes et des formes, qui est une véritable initiation — le droit sacré d'accès au temple, décidément interdit aux ignorants, aux sots et aux profanes, c'est par là que l'Art s'enferme et s'isole en apparence de la foule, alors qu'il est pourtant et avant tout significatif de ce que j'ai appelé le « consentement du peuple », dans le temps et dans la race, consentement nécessaire à toute œuvre durable. Par là, enfin, il échappe encore — y échappera-t-il toujours ? — à la compréhension profonde, sinon à l'admiration de cette foule, jadis troupeau, hier cité, aujourd'hui nation, demain humanité.

Il se peut que l'admiration, qui est une forme de l'amour , soit encore le meilleur guide , s'il est le plus humble, vers l'intelligence. Il faudra de plus en plus, dans les temps qui viennent, apprendre à tous à admirer, si l'on veut être compris, surtout si l'on veut comprendre en retour l'âme du peuple, de plus en plus épanouie à la vie, à l'espoir, au désir. Il faudrait lui apprendre à respecter, à aimer la Beauté, cette inutile Beauté au dire de nouveaux prophètes qui ne sont sans doute que d'éternels ignorants, cette Beauté purifiante et féconde qui sera peut-être un jour l'unique contre-poids d'une science souveraine et sans pitié. Est-ce possible? Peut-on démocratiser, c'est-àdire vulgariser la Beauté, dont l'essence même, si rare et si pure, est si fugitive aussi, qu'elle semble s'évaporer seulement à changer de main — à changer d'âme? Et, d'unautre côté, la négation de l'art, «la peur de la Beauté », même dans la société future, supposée la mieux organisée — matériellement, scientifiquement

et socialement organisée — ne serait-elle pas chose aussi grave que la faillite, dénoncée jadis, de l'orgueilleuse Science, puisqu'elle aboutirait à l'autre faillite, celle de ces secrètes ce raisons du cœur que la raison ne connaît pas » et dont l'humanité semble avoir fait sa plus forte chance d'espérer et de comprendre ?

Un jour ou l'autre, peut-être assez prochain, le problème se posera aussi nettement entre l'Art et la Science, entre le passé et l'avenir. En tous cas, jamais l'épisode de l'éternelle lutte n'aura été plus intéressant. Pour moi, je serais, en attendant, récompensé bien au-delà de mes mérites, si j'avais pu faire entrevoir, à ceux qui voudront bien lire jusqu'au bout cette étude, le sens particulier que nous attachons, nous autres artistes, par opposition à la « lettre» un peu étroite des historiens et des critiques, à « l'esprit » des formes, des couleurs, des sons, à ce verbe muet, oserai-je dire, et pourtant prophétique d'un chefd'œuvre, témoin superbe et tranquille dénonciateur d'une époque, d'un pays, d'une race. Oui ! là où l'écrit a pu trahir, où l'homme a menti, la pierre toujours dit vrai, Le seul regard d'un portrait peut démentir tout le roman d'une histoire. Tout le symbole des passions ou des rêves d'un temps peut tenir en la façade d'un temple, qui est le visage d'une idée.

Et c'est ainsi que le temple antique a vraiment signifié la beauté humaine, comme la cathédrale chrétienne a pu exprimer la divine pitié, comme pourra jaillir un jour la fraternité de la sublime musique.

Sans doute, l'Art ainsi cherché partout, ainsi partout aimé et compris, du fond des temps anciens, bi beaux! jusqu'à nos jours si inquiets ou si complexes, si gros d'avenir peut-être, l'Art apparaîtra comme le plus mer-

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veilleux, le plus sensible instrument de découverte du vrai sens des choses et des idées dans le passé. Ce sera lestéthoscope du médecin, dans lequel on sentira battre, un moment réveillé, le cœur même d'un peuple dans le cadavre des civilisations mortes. Et combien plus passionnant encore semblera le spectacle du présent, où, dans la lutte des idées, tant de forces de laideur conjurées semblent montera l'assaut des dernières beautés.

Mais pour bien sentir la valeur morale d'une si belle ce expérience », il faudrait, à la patiente analyse du chimiste en son laboratoire, joindre — superposer plutôt — l'émotion particulière de l'artiste. Car il y a encore un peu d'art, c'est-à-dire d'hypothèse, dans la science la plus exacte. Cette sensibilité plus vive de l'artiste, qui est presque une maladie particulière, ce mécanisme plus actif ou plus délicat d'un cerveau plus parfait — plus dense — qui devine en quelque sorte les « rapports » des choses entre elles, que le patient labeur des autres hommes seulement enregistre et catalogue ; cette faculté innée de pressentir délicieusement ce qui ne sera prouvé que plus tard, c'est bien le don des êtres supérieurs, peutêtre aussi le point de ressemblance ou de contact, entre un grand savant et un grand artiste, le chaînon encore invisible entre l'Art du passé et la Science de l'avenir.

En vérité, tout n'est pas dans le chiffre, puisque le chiffre lui-même n'est peut-être qu'une relativité ; et l'idée est encore supérieure au fait. Car, a-t-on dit *> « il ne suffit pas d'observer ; il faut se servir de ses observations, et pour cela il faut généraliser ». Ou encore 2 : « on fait la science avec des faits comme on

1 Poincaré. Science et Hypothèse, p. 167. - Idem.

fait une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n'est pas plus une science qu'un tas de pierres n'est une maison. « Après avoir observé, il faut coordonner, il faut penser ; j'oserai dire : il faut aimer.

Aimons encore l'inconnu. Ne doutons pas du mystère. Et l'Art est l'explication provisoirement la meilleure de ce mystérieux inconnu, où chaque jour nous pénétrons plus avant. Il faut avoir seulement la patience d'attendre, en regardant et en écoutant — en admirant. Car le monde est admirable, et on peut regarder encore de l'autre côté du réel. Mais pour cela il faudra, comme fait l'artiste, aimer les choses à l'égal des êtres. Tl faudra lire patiemment — amoureusement — au livre des monuments sublimes, écouter de toute l'âme le chant des œuvres éternelles. Et, au retour du divin voyage, seul dans l'atelier sacré, dans la chambre gardée à la pensée et au désir, ou dans « ce vieux cabinet d'étude )) que retrouvait si joyeux le poète blessé, on sentira plus voisine l'amitié des choses anciennes, et la vie de tout ce qui fut jadis un moment ressuscitée au cœur sous l'intense suggestion du souvenir. Le cerveau sera cette plaque sensible où l'on verra — les yeux clos — se former l'image merveilleuse. Et de cette apparition claire du passé il restera quelque chose de vivant dans l'esprit, et la conception nette, comme s'ils étaient de nouveau vécus pour nous, des jours anciens que vivaient les grands artistes d'autrefois. Nous serons, pour une heure, à notre gré, l'ami invisible du sculpteur grec qui travaillait sur l'échafaudage du Parthénon, ou le compagnon muet de l'imagier gothique suspendu au flanc des pinacles éperdus. Nous serons celui « qui leur ressemblait comme un frère », obstinément présent

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dans l'ombre de leur ombre. Nous croirons être un moment, dans un coin de l'atelier prodigieux, et toucher vraiment la palette dû beau Véronèse, ou regarder penser les yeux fixes de Rembrandt; nous aurons envie de voir Raphaël et nous aurons peur de déranger Michel-Ange ; mais nous comprendrons ce qu'ils faisaient etpourquoi ilsle faisaient; et, à travers leur âme devinée, leur temps, tout à coup, aura pour nous un sens aussi clair que la réalité que nous vivons nous-mêmes.

Souvent, en passant près d'un endroit oublié ou cher, il suffit qu'un parfum se lève pour réveiller brusquement jusqu'au fond du cœur le souvenir qui dormait d'un ami disparu, d'un rêve fini, d'un désir aboli. Et, tressaillant comme au chant du passé, l'âme, la pauvre âme humaine recommence un moment la joie ancienne ou l'ancienne douleur. Au vent d'admiration et d'amour qui s'élève des ruines, le penseur peut revivre un moment les jours lointains de l'Homme, et, dans ce grand voyage à travers la Beauté, vraiment sentir — plus que la connaître, plus que la voir même, — l'âme harmonieuse de l'univers. Quel que soit l'avenir, l'Art aura été ce parfum du monde adolescent. .

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