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L'ENFANCE

§ I. — L'aurore.

On a souvent demandé aux érudits — l'a-t-on quelquefois demandé, aux artistes, ou simplement aux œuvres d'art elles-mêmes ? — qu'est-ce que l'Art, et d'où vient-il? Quelle force mystérieuse, ou quel instinct — on disait jadis « inspiration divine» ; on aime mieux dire aujourd'hui ((animalité supérieure»... peu importe ! les^noms seuls changent; la secrète, l'encore inconnue origine est certainement la même, — quelle particulière et rare sensibilité anime ceux qui, de tout temps, ont essayé de rendre en images ou en sonorités des sensations nées en eux du choc de toutes les causes extérieures, que le reste des hommes traversent sans les voir ou rencontrent sans les entendre, alors qu'ils s'imaginent les regarder, les écouter ou les sentir? A quel moment, dans chaque civilisation prise à ses origines, sont apparues les premières tentatives d'Art ? Quel-

les raisons profondes, quel état intellectuel, moral ou social,' les ont fait éclore ? ou bien encore quelles causes ethnologiques ou géographiques les expliquent? Pourquoi même l'apparition historique de certaines formes de la pensée en des pays déterminés, presque ce élus », semble-t-il, et non en d'autres ? Pourquoi l'éelosion, à quelques heures du monde et non à d'autres, de ces fleurs d'idée, comme les autres fragiles, embaumées et passagères ?

Il semble, à première vue, qu'aucune suite ou aucune logique ne règle la vie des arts, et qu'ils apparaissent avec une fantaisie arbitraire et dans un si merveilleux désordre qu'on chercherait en vain à relier les chaînons de leur histoire, à chaque moment du monde Jn 1er rompue. Imagine-t-on, tout d'abord, une parenté entre le temple grec et la cathédrale gothique? Et pourtant, sous la croissance des formes, se retrouve, à une plus subtile analyse, la permanence de l'idée, comme l'être, conscient de sa personnalité, demeure et se reconnaît sous les perpétuelles modifications de la vie. De même que les types zoologiques ont continuellement évolué, au point de devenir méconnaissables, mais où « un œil exercé retrouve les traces du travail antérieur des siècles », l'Art a constamment changé de forme; sa raison d'être, son essence, est unique. Ainsi l'œuvre prendra, en changeant de milieu, toutes les apparences, tous les « visages » successivement nécessaires ; des raisons toujours semblables, des forces préexistanteset en cela symboliques, en régiront impitoyablement les éléments, sous les aspectslesplus divers. Et l'architecte, plus sûrement que le philosophe à l'étude de l'homme, retrouvera, à l'examen attentif du monument, des analogies entre le temple et la cathédrale et des similitu-

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des qui sont, par la nécessité des lois de poids, de nombre et de mesure, de la fraternité en absolu.

En effet, des lois précises, indéfinissables souvent et comme encore pour un temps mystérieuses, préparant sans doute, annonçant la loi générale de Beauté, autour de laquelle chaque époque et chaque race tourne comme autour d'un centre unique dont elles n'ont pas encore le droit d'approcher, des lois mathématiques règlent aussi peut-être l'évolution des Arts, en la modifiant sans cesse et comme insensiblement sous la pression des matérielles nécessités. Toute œuvre d'art sera une victoire plus ou moins grande, mais toujours semblable, de la pensée sur i' obscure résistance de la matière. Toujours, une idée s'étant levée sur le monde, un artiste « vaincra en ce signe 1 » ; d'autres lui auront préparé la voie, et d'autres encore le suivront, et, de ces artistes, le nombre, ou la grandeur, ou la durée, importent peu àla logique signification de cette phase de l'évolution, jusqu'à ce que surviennent, avec d'autres désirs et d'autres hommes, une idée « autre », ou que la lente nuit des décadences abolisse pour un temps l'effort superbe. C'est l'éternel recommencement du monde et l'éternelle marche vers le « centre » symbolique, qui serait la Beauté, cellule initiale de la Vérité peut-être.

De fait, cette mise en marche des Arts est un des plus intéressants phénomènes de la vie des peuples civilisés. Use produit, àce qu'il semble, d'une façon régulière et logique, si l'on en cherche attentivement les origines, dans toute civilisation arrivée à un certain degré de

1 « In hoc signo vinces » est le mot symbolique que vit et que devait voir Constantin le jour de bataille où il « fallait » vaincre pour qu'avauçât le monde.

cristallisation, pourrait-on dire, chez tout peuple qui a conquis son sol et choisi sa religion. Jusqu'à présent et jusqu'ànouvel ordre, pasune grandeur artistique n'a pu être isolée d'une idée divine : Dieux antiques, ou Dieu chrétien, polythéisme chez les races les plus anciennes, monothéisme — ce qui semble un degré de croissance — chez les plus récentes oulesplusavancées. LesDieuxont souvent changé; il se peut qu'ils changent encore — moins facilement, certainement, qu'on ne croit, et de noms seulement sans doute — mais sans que jamais l'indestructible besoin d'au-delà cesse de donner à l'homme, errant sur la planète àlarecherche de quelque chose, son courage, son idéal et son art.

Et je dis bien « son » art, l'art qu'il méritera tour à tour, c'est-à-dire encore celui qui successivement extériorisera son rêve éternel, ou charmera son ennui, et toujours différent et renouvelé sans cesse, sera, en chaque âge du monde, celui-là seul qu'il lui faudra : l'expression inconsciente mais sincère de son âme momentanée, le témoin de l'heure, dont la véracité certaine le racontera mieux que tous les rapports de l'histoire, et dont la trace sera peut-être, dans l'avenir, sa seule immortalité ou tout au moins son seul moyen, à travers les choses — mortelles à la longue comme les êtres,, mais un peu moins vite — de communiquer avec son frère d'hier et son frère de demain.

Si l'Art apparaît donc toujours lié, à l'origine des belles civilisations, invinciblement lié à la forme des croyances — ce qui est un fait, et non une simple opinion — et s'il est constant aussi qu'il s'en dégage progressivement et s' « humanise » peu à peu, c'est-àdire encore qu'il se libère de lois plus dogmatiques et par conséquent plus symboliques, pour se rappro-

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cher de proportions plus logiques, d'idéal plus rationnel , partant plus humain , ce qui a été presque toujours une croissance, puis d'impersonnel devienne de plus en plus individualisé — ce qui a été souvent une diminution et une décadence — quel ordre préside à cette évolution depuis l'aurore merveilleuse ? Quels enseignements de la nature, plus ou moins inconnus et mystérieux, ont formé les premiers artistes ? Ou encore, et plus probablement, quels renseignements très précis et très historiques, mais dont on connaît mal encore et l'époque et les moyens de transmission, leur sont venus de plus ou moins lointains voisins, plus avancés qu'eux dans l'intelligence des choses extérieures, ou plus près de l'antique instinct ?

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