‹ La valeur de l'artChapitre 13 sur 19 · L'HUMANITÉ · texte numérisé non relu

L'HUMANITÉ

Il faut au monde la continuation de l'espèce pour assurer la continuité de l'idée. C'est sans doute la seule et vraie fonction des êtres un peu supérieurs appelés hommes — en attendant le degré suivant. Et c'est probablement dans la nécessité physiologique, dans cette joie presque animale de créer des êtres, qu'est la source aussi de ce besoin de beauté qui enfante des œuvres. Des deux instincts parallèles, voisins peut-être — du plus sensible à coté du plus sensuel — c'est bien la part probable dans la manifestation de ce sentiment rare et particulier qui est proprement le don de l'Art. L'Art, considéré comme le plus ancien témoin et le plus beau, ai-je dû dire de la vie même, et le plus fraternel à l'éternel désir, n'est-ce pas encore la meilleure définition ? et de tous ces hommes incessamment renouvelés, on m'accordera bien en fin de compte, si ce livre a pu éveiller quelque intérêt et quelques réflexions, que, si les plus hauts sont les penseurs qui font les idées — qui ont fait les Religions et feront la Science — si les plus utiles, provisoirement encore, sont les chefs de peuples, bien qu'on puisse supposer qu'ils ne le seront pas indéfiniment, les plus instinctifs, les plus délicieux et les plus sincères — les plus explicateurs

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d'inconnu — ont toujours été les artistes, ces isolés qui parlent pour la masse.

Mais le reste, mais cette masse d'êtres qui respirent aussi et veulent déplus en plus savoir comment, sinon pourquoi, mais ce peuple enfin, quelle expression trouvera- t-il de son ardente volonté, de son poids énorme dans la balance des droits et du bonheur, des Beautés et de la Vérité ? Et en quelle forme nouvelle les déterminera-t-il, si l'on admet que les temps sont changés et que nous voyons la transition même d'un monde à un autre, d'un idéal à une réalité ou encore de la foi à la preuve ?

Toutes les grandes choses ont été faites, a-t-on pu dire, par et pour le peuple... oui, mais jusqu'à présent toujours dirigé par une volonté et une puissance : prêtre ou roi d'abord, art ou foi plus tard, demain, dit-on, conscience et savoir.

Il faut, avant de conclure, examiner ces affirmations avec scrupule, avec confiance aussi. Le peuple — la foule — est, en fin de compte, la force et l'espoir, si l'élite — l'esprit — est encore, dans la marche ininterrompue, la lumière qui, de temps à autres, indique la route. Et l'Art a été jusqu'à ce jour le foyer d'où venait cette lumière. Il paraît vrai — l'ai-je pu démontrer ou à tout le moins le faire pressentir en ce livre? — que, jusqu'à nos jours et, sans exceptions, chez toutes les races depuis la lointaine origine des civilisations connues, les monuments élevés en l'honneur d'une divinité ou construits autour d'un symbole ont été les premiers^ dans l'ordre chronologique — les plus grands, les plus complets et les plus beaux dans l'ordre esthétique. Par la suite, quand la foi sincère, la foi collective s'affaiblit sous l'effort

de causes tout humaines, luxe, gloire, plaisir, richesse ou servitude, et qu'il ne reste plus à célébrer, par la pierre, le marbre ou l'or, que la puissance visible d'un homme, roi ou chef, qui représente à son tour le point fixe de la direction — qui est le centre même de la nation, comme la divinité était le noyau de l'idée primitive — l'art s'humanise et s'attache au Roi, comme il s'était attaché au Dieu, perdant en grandeur ce qu'il gagne en individualisme et en émotion, et par conséquent d'impersonnel et de sublime devenant personnel, sensible, orgueilleux — fragile. Plus tard encore, quand le peuple, puissance incertaine et divisée, mais formidable en sa lente croissance, se rue à l'assaut du pouvoir et du bonheur, et veut des monuments ou des œuvres qui le contiennent et l'expliquent, c'est dans les formules d'art, qui partout éclatent sous l'ardente, sous la trop violente poussée de vie populaire, qu'on cherchera encore un temps — mais comment le fera-t-on dans un avenir étroitement rationnel et scientifique, dégagé de toute superstition peut-être mais privé de tout rêve? — qu'on cherchera, qu'on implorera, comme à la fin d'une inoubliable fête, les derniers témoignages d'une flamme qui s'éteint et d'un idéal qui meurt.

C'est bien sous ces trois aspects successifs qu'il m'est apparu, à très longtemps regarder les monuments et les ouvrages de l'esprit et de la main des artistes — à les interroger dans leur intime structure qui est le phénomène merveilleux de la vie des choses — que s'est faite toujours larégulière et logique évolution de l'Art, d'abord dans chaque civilisation de son commencement à sa fin, puis dans l'histoire universelle, des races primitives aux modernes nations, enfin de l'Orient originel

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à l'Occident pensif — de l'instinct jusqu'à la raison — en un continuel et merveilleux échange du sang par la guerre, de l'or par le commerce, des idées par l'Art vainqueur.

J'ai voulu résumer ces trois états en trois mots représentatifs : l'Art et son rôle « religieux », « politique », « social », essayant, avec quelque témérité sans doute, d'encadrer toute l'histoire construite, sculptée, peinte ou chantée dans cette formule trinaire, chère aux dieux de tous les temps et peut-être symbolique des divisions et des mesures arbitraires de l'espace que l'homme s'est imaginées1, encore qu'il ne soit pas bien certain que nos sens ne nous aient pas, en cela déjà, trahis et abusés.

Les grandes civilisations asiatiques, dès l'antiquité la plus reculée, et particulièrement, à côté d'elles, l'Egyptienne en son développement extraordinairement lent et dogmatique, ont connu, comme les connaîtront toutes les autres jusqu'à nos jours, ces trois périodes, admirablement échelonnées en leur vie logique de races successivement croissantes, triomphantes, décadentes enfin etdestinées à mourir collectivement et àdisparaître comme les individus isolés. Et c'est par exemple ainsi que nous avons vu l'art du portrait sculpté, en Egypte, dont l'apparition à un certain moment paraissait contredire la loi constante du processus artistique, reprendre, dans l'histoire aujourd'hui mieux vérifiée, sa logique place et sa signification ethnique et morale, c'est-à-dire encore populaire. On pourrait de même vérifier, à n'importe quelle heure de l'histoire du monde, les dates exactes par quelques détails de cons-

1 C'est l'hypothèse de la quatrième dimension, de Poincaré.

truction comme par quelque tournure d'esprit. L'ouvrier est sincère toujours, en avons-nous conclu, et le monument ne ment jamais.

Le rôle religieux de l'Art et son rôle politique se lisent donc très clairement aux œuvres mêmes ; j'espère l'avoir prouvé. Son rôle social est évidemment plus obscur, et dans l'antiquité, tout symbolique ; et, depuis l'ère chrétienne seulement, plus fraternel et plus conscient. C'est néanmoins le seul développement que pourra espérer l'avenir, peut être la seule forme où il y ait encore à trouver des paroles — des mesures — qui n'aient pas été dites, l'unique progrès probable en beauté avant le règne, je voudrais ne pas dire : la tyrannie de la Science.

C'est, toujours aussi, à l'apogée de leur force et de leur intelligence, malheureusement plus près toujours de la décadence que de l'origine, que les races supérieures ont atteint ce troisième degré de leur évolution : la préoccupation de loger, de défendre, ou d'amuser le plus grand nombre, d'instruire, de distraire ou de libérer les foules — de s'occuper du peuple en un mot.

A Suze, à Ninive, ou à Babylone on lui mettait — probablement sans le consulter — l'histoire de ses ancêtres écrite sur les murs extérieurs des palais en beaux basreliefs coloriés, et surchargés d'écriture énorme — et c'était l'école publique, le livre démesurément illustré, toujours déployé devant la populace pour masquer le palais et la tyrannie d'ailleurs magnifiques de ses maîtres ; et très longtemps le peuple se contenta — il s'en contente encore de temps en temps — de regarder de loin passer quelque chose de beau.

En Egypte c'était la leçon religieuse la doctrine de la mort et de la vie consécutive, dont le Christia-

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nisme a repris quelques éléments pour sa conception de la vie éternelle comme la philosophie de la belle époque grecque avait pris à l'Orient la première idée de l'immortalité de l'âme en Egypte, c'est toute la religion écrite en bas-reliefs, en pylônes, en pyramides qu'on bâtit pour subjuguer l'âme des foules dociles, asservies et patientes. Mais, en revanche, avec cette foule on fait des prodiges d'art et de mécanique. Le peuple rend en force ce qu'on lui donne en idéal.

Les monuments colossaux, les pyramides et les sphinx seraient des constructions inexplicables sans la présence et l'utilisation des masses d'hommes croyant à une idée ou la subissant — ce qui revient au même pour la construction des « pans inclinés » et le transport des matériaux. C'étaient des hommes-instruments,, comme on aura demain, comme nous avons déjà des machines-hommes.

En Grèce au contraire la superbe, l'étonnante transposition du centre de gravité intellectuel et moral, cette première libération de la conscience individuelle, pour laquelle on a fait le beau et imprudent nom de « liberté », renverse tout le problème. Du peuple esclave au peuple conscient et fier, toute la différence — toute la grandeur — est marquée en marbre pur et en pure beauté par le Parthénon. Quelques verticales que des lignes droites symboliques et calculées couronnent, la beauté de la silhouette sur l'azur, quelques êtres nobles et nus sculptés au fronton, qui regardent du haut du temple des Dieux passer des hommes enfin... c'est toute la loi ; mais l'on sent bien qu'il y a quelque chose de changé dans le monde. La conscience populaire est née certainement ce jour» là dans un baiser de l'Art vers l'absolu.

Où T Egypte avait exigé des hommes l'obéissance passive, la Grèce demande le consentement du peuple : aussitôt les proportions des monuments s'en ressentent; leur forme et leur mesure découlent de cette évolution et, par conséquent aussi, leur beauté. De colossal, tout se met à l'échelle humaine. L'agora est petite à Athènes, où vient le premier peuple libre parler de ses affaires au grand soleil. Le forum, à Rome, d'abord à peine plus grand, s'étendrapeu àpeu à droite et àgauche des rostres ; et sous l'Empire, dans le dédale des temples, des basiliques commerciales, des marchés, des arcs de triomphe et des colonnes augustales, on retrouvera, l'explication de la politique agrandie — de la cité élargie — et le symbole encore du succès et de l'orgueil du peuple-roi. Puis, à Bysance, nous l'avons vu, c'est au cirque, immense et encombré de richesses, qu'achève de s'exprimer l'antique force, déjà bien dégénérée en luxe et en prostitution impériale, de la populace qui sent vaguement grandir sa puissance et croître son audace, pendant qu'à Sainte-Sophie recommence quelque chose qu'on croyait aboli, cet indestructible mysticisme, forme invaincue du rêve éternel, qui élèvera de nouveau, un peu plus tard, dans un coin fortuné de l'Occident, des montagnes d'idées et d'interrogations, sur des murs démesurés en hauteur de pierre.

Et voici que de nouveau — toujours — l'âme du peuple est appelée à donner sa vraie signification — son sens d'amour — au temple, relevé pour d'autres rêves sous d'autres portées , comme est chargé son nombre de venir, à pied d'œuvre, apporter les matériaux, l'effort et les outils. L'idée n'est viable et féconde, l'œuvre n'est possible que lorsque la foule y met, avec sa force, son cœur. A Thèbes aux cent portes

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des légions d'esclaves s'échelonnaient le long du temple en construction. Pour élever les murs de Babylone, on a calculé qu'il avait fallu employer pendant plus d'une année, quatre cent mille hommes travaillant à la fois. Salomon avait réuni, pour bâtir le temple des Juifs, 70.000 manœuvres qui portaient les matériaux, et 80.000 hommes qui, pendant ce temps, taillaient les pierres à même les montagnes. Quand Justinien voulut reconstruire Sainte-Sophie, on fit venir de toutes les provinces de l'immense Empire les marbres précieux, et les colonnes et les sculptures dérobées aux temples, aux portiques et aux thermes, dans toutes les villes des pays d'Orient, d'Occident et des îles. C'était, en vérité, le grand déménagement de l'Empire. Et la foule ainsi changeait de lieu et de Dieux à la fois, et d'habitudes et, insensiblement d'idéal. Enfin, au xie siècle, plus de cent mille hommes furent employés, à la construction de la cathédrale de Strasbourg. Et à Tappel des évêques, on vit des ouvriers venir en bande des provinces de Leuctrie, et jusque du fond de l'Autriche, « qui donnèrent leur temps sans réclamer de salaire ».

A quelle œuvre nouvelle — j'entends à quel ouvrage nécessaire, consenti, aimé, définitif — travaillent aujourd'hui ou demain travailleront des milliers et des milliers de bras — et quelques cerveaux? Vers quel idéal, vers quel Art enfin va la marée montante de nos ouvriers, et par quels chemins?

Poser la question, c'est, à coup sûr vouloir parle passé préjuger de l'avenir, espérer de cette puissance en commençante puberté, le peuple, un viril effort, et une plus logique conception de ses droits et de ses devoirs. C'est chercher enfin dans quelle mesure il pourra

encore faire de l'art comme on fait du sang, et s'il y aura, en son hon.neur, une conciliation possible entre les anciennes conditions de mesure, de force et de grâce — raison triple de vérité et de vie intellectuelles dans le passé — et les besoins de plus en plus sommaires, hâtifs et laids de l'avenir.

Il serait, à cette heure, prodigieusement intéressant et combien utile, de savoir, par quelque preuve d'art, s'il y a, s'il peut y avoir — en laissant du moins au mot de « Beauté » le sens que lui ont donné toute l'antiquité et une suite ininterrompue de traditions, — une possible beauté à la force remplaçant la foi, à la machine remplaçant l'homme, à l'usine remplaçant lè temple, à l'usine enfin considérée comme la maison légitime de la Science, le nécessaire, le logique sanctuaire de la Vierge future ?

A ces questions encore si récentes, mais si hautes et si passionnantes, l'Art doit et va répondre encore. Artistes, nous ne voulons pas qu'on dise que l'Art n'est qu'un luxe inutile et vain, un bel accident ou même un plaisir supérieur, destiné à disparaître devant une théorie plus forte ou plus précise, — plus scientifique — de la vie. Et nous souvenant de son rôle admirable jusqu'à ce jour, nous voulons croire encore à sa durée, au moins aussi longtemps que l'exigera l'instinct primitif qui en est la source, et espérer en son avenir pour la plus grande gloire et pour le charme du monde à travers les transformations nécessaires de la pensée continue, dont il n'est sans doute que l'enveloppe sacrée.

Mais au point de vue moral — et encore dans le sens religieux — que fera par exemple cet art primordial, l'architecture, devant la réalisation de cette parole divine : ce En vérité, un jour viendra où nous n'adorerons

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plus Dieu dans ce temple, ni dans aucun temple, mais seulement en esprit et en vérité ? » Et, si ces mots lumineux contiennent toute la splendeur des évolutions possibles de la foi et de la pensée religieuse et philosophique, quelle espérance laissent-ils à l'Art continuant d'extérioriser des idées en formes vaines? Et de l'autre côté de l'idée — du côté matière — que fera encore cette belle architecture de la transposition par l'emploi du fer, du moderne et mathématique fer que toute modification atmosphérique allonge ou rétrécit, que la rouille ronge et que fuitl'esprit, de la transposition en résistance et en portée de ses plus antiques lois? Je demande de même quel bénéfice retirera la sensible peinture des plus récentes inventions de reproduction mécanique, dont l'usage a déjà modifié, sans nul profit, par l'analyse de l'inaperçu, la vision d'intuition et de synthèse de l'œil artiste. Seule peut-être l'ardente, la souple, la fugitive musique pourra échapper, à la fois par sa fluidité toute psychique et sa secrète constitution mathématique, à la moderne, à la dangereuse épreuve.

Nous n'avons plus qu'à examiner cette hypothèse, et à tâcher de savoir lequel des arts résistera le plus longtemps à la poussée scientifique, d'autres disent: à la fatigue de la marche du monde. En résumé, il est évident que l'architecture a exprimé, — expliqué — magnifiquement les Dieux, réalisant en matériaux visibles et tangibles l'idéal religieux par le temple dans l'antiquité, et par la cathédrale dans le Moyen Age, ce qui explique du même coup et sa supériorité inimitable, et sa suprématie en ces temps sur les autres arts. Il est très clair aussi que la sculpture a été jusqu'à ce jour l'expression historique d'un idéal plus réel — plus

près de l'homme — l'art souverain d'époques plus occupées d'extérieure beauté, de même que la peinture, en sa complexité de plus en plus sensibilisée, en sa vibration colorée, a trahi l'inquiet changement des esprits en perpétuelle émotion devant la nature plus aimée ou mieux comprise, et, en cela, a bien probablement touché son apogée dans les temps modernes. La musique vient à peine d'épanouir ses ondes immenses sur le monde, agitant les cœurs les plus lointains d'une voisine et fraternelle harmonie. Sans doute, on aime à penser qu'elle avait déjà fait, il y a des siècles, le peu de fraternité que comprenait, — que comportait — l'antiquité, de son harmonie douce, et cle l'instinctif entraînement qui vient des sons. Mais son intime, sa complète beauté, en vérité objective et en signification morale, ne commence qu'avec l'augmentation de sa valeur morale et le développement consécutif et logique de ces moyens matériels.

Ainsi tout art, arrivé à sa complète signification, voit en même temps s'augmenter ses moyens d'action. La puissance de matérialisation, la puissance toujours accrue du métier, s'ajoute à la force morale de l'idée, et donne la véritable valeur de l'Art. Le prodigieux orchestre moderne en est un témoin tout nouveau. Une oeuvre comme la symphonie avec chœurs de Beethoven, qui est par ses moyens même une nouveauté, pourra encore être considérée, en ce sens, comme le monument type de la nouvelle « idée-art » et devenir le temple moderne — admirable pour d'autres êtres mais pour les mêmes raisons qui nous font admirer le Parthénon. Ce sera la cathédrale sonore, où nous est expliquée en sons la nouvelle loi, comme l'avait été, en pierres, l'ancienne. La musique sera ainsi le

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nouvel état, en esthétique, de la conscience universelle. Elle sera aussi, de tous les arts — s'il en reste, — celui qui servira le mieux ou qui traduira le plus fidèlement en beauté la possible humanité de demain et peut-être un jour l'union inespérée et invraisemblablement forte de l'idée de Science et de l'idée d'Art. Les deux pôles rejoints feront de nouveau de la lumière.

Mais l'Art, pris entre l'instinct et la Science, supportera-t-il l'extrême tension de l'idée ? Y aura-t-il même des arts dans une société organisée selon certaines conceptions nouvelles, à supposer du moins que la Science triomphante en soit le soutien et l'explication — ou l'excuse. Toute la question est là pour l'avenir de l'Art.

Toute l'antiquité a vécu sur deux ou trois idées principales, de très belles proportions et quelques rythmes rares. L'évolution chrétienne a seulement transposé ces éléments. L'idéal moderne est en train de les augmenter considérablement en nombre ; mais va-t-il les agrandir en partie morale ?

Nous avons vu que toutes les races ont passé successivement des formes premières et intuitives de l'Art aux formes rationnelles du savoir — de l'instinct au raisonnement. Nous savons que, en même temps, par les mêmes lois sans doute, les civilisations, même les plus belles, celles que nous avons appelées les seules intéressantes, dans le grand déchet humain, parties des idées religieuses ont abouti à l'idée sociale et venues de l'idée ((divine», sont arrivées fatalement au bout de la course, au problème « humain ». Les arts plastiques, indicateurs fidèles des sentiments de la foule, ont été, dans le même temps, du temple au cirque, de îa cathédrale àl'école — du palais souverain jusqu'à îa gare populaire. On pourrait presque dire, donnant à chaque

race, en soft temps, son rôle précis — ce qui serait une organisation de l'histoire aussi admissible qu'une autre, et tout aussi probable — que l'Egypte, préoccupée de l'idée de mort et d'éternité, avait commaridéà ses artistes des tombeaux, parce qu'elle ne voulait que cette idée, comme les Grecs des temples et des statues, et les Romains des cirques, des marchés et des thermes, selon que l'idéal devenait de beauté ou d'utilité. Il est possible que l'idéal moderne soit très suffisamment exprimé — cristallisé — en un musée ou en un théâtre, en une halle ou un hôpital, c'est-à-dire en ce qui abrite, nourrit, instruit ou distrait des collectivités. Et de ces collectivités vivantes ou mortes, dont la signification et la puissance renouvelées sont des phénomènes les plus intéressants de la vie moderne, sera sans doute fait le caractère principal de notre société. Le musée

— admirable cimetière des choses qui achèvent de mourir — est très significatif de ce temps qui classe beaucoup de choses et d'idées, peut-être avant de repartir pour l'éternel voyage.

On serait tenté, en relisant ainsi — si rapidement

— l'histoire des arts, d'en conclure tout simplement que les sociétés et la moderne comme les autres, auront eu leur parfaite évolution, leur vie normale, assez semblable en somme à celle d'un individu, en quelques mouvements d'idée, d'où sont nés quelques chefs-d'œuvre gardés le plus longtemps possible, comme leçons et comme points de repère, pour les suivantes; et encore que, à celles qui meurent en succèdent et en succéderont d'autres tout aussi intéressantes, sans qu'on ait besoin de se passionner et de combattre pour telle ou telle forme de la continuelle et patiente humanité. Ce raisonnement de « spectateur »

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de philosophe un peu désabusé qu amuse le théâtre des âmes — aurait pu être de mise à d'autres époques de l'histoire, où le monde devait avoir moins conscience de son évolution, ou s'abandonner plus confiant à la direction des religions, des souverainetés, des arts, c'est-à-dire des formes anciennes.

Je crois sincèrement qu'il n'en saurait être de même aujourd'hui. Tout homme, sous peine de perdre sa raison d'être, et son droit à la vie, devra désormais travailler, à l'édifice commun, — à la nouvelle cathédrale — selon sa place marquée par le destin, selon ses forces proportionnées sans doute à forme de son cerveau. De plus un facteur nouveau, que le monde ne paraît pas avoir connu avant ce temps, est venu changer profondément les termes du problème. Un développement prodigieux, et surtout presque subit, si on compare la lente transformation rationnelle de l'esprit humain dans le passé avec l'éclosion inouïe des faits scientifiques en ce dernier demi-siècle a surpris et secoué le monde ; et la brusque domination — j'ai osé dire la tyrannie superbe de la Science — permet d'espérer que la mort des idées ne brisera plus si vite ni si complètement l'effort des peuples, laissant d'eux à tout le moins, ou plutôt laissant entre eux un lien plus visible que parle passé, et cette chaîne de la pensée continue et du labeur ininterrompu de l'homme.

Les arts mouraient — provisoirement — dans la nuit des décadences et des barbaries passagères. La science ne mourra plus.... c'est possible, c'est même probable. Elle se fera, elle est déjà universelle. Elle sera sociale; et c'est la seule chance qu'auront les hommes de se comprendre un peu mieux — ce qui pourrait même les amener, et par un autre chemin que celui des

religions, à s'aimer un peu plus. Mais encore quel-art momentané, c'est-à-dire quelaspect nouveau de l'unité esthétique traduira le nouvel état humain ? Quelle idée, quel monument, quel chef-d'œuvre sera « peuple »?

Tout étant symbole dans la pensée, comme tout est signe dans la nature visible, il faudra trouver une autre apparence de la beauté, et peut-être voir ce qu'il y a de vrai, de possible dans ce qu'un esprit distingué appelait hier la Beauté de la machine, substituée à la beauté de l'être — ce qui serait encore la valeur du chiffre substituée à la valeur de l'idée. Mais il faudra attendre encore. Naguère dans la campagne immense et saine, où ce peuple naissait, travaillait, mourait au milieu des choses fraternelles, le clocher était le centre et le signal. C'était Dieu protégeant le village. Et, aujourd'hui encore, pas une silhouette ne s'achève/ ne s'explique, ne parle au passant qui songe, et ne vit enfin en sa signification charmante dans la campagne, sans la fine pointe du clocher ou le signe de la tour sur le ciel, au-dessus des humbles toits. Il est aussi long et difficile de changer un paysage .qu'une idée. Dans combien de temps le mystique clocher sera-t-il remplacé dans le tableau du peintre ou du poète — dans le rave de l'humble peuple — par la cheminée de l'usine, ce clocher laïque, comme l'appella un jour Maupassant?

En ce sens, on peut voir déjà, à certains aspects des machines mêmes, locomotives ou automobiles, bateaux ou ballons dont les transformations imprévues correspondent évidemment à des transpositions des forces et des idées, c'est-à-dire des points d'appui sur les nécessités nouvelles, que la Science pourra

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peut-être un jour transformer absolument des lois; de la forme qui semblaient irréductibles. De là à changer les formes des cerveaux, il n'y a qu'un pas. Le tout est de trouver le moyen de le franchir, et apparemment il y faudra plus de temps qu'on ne suppose.

. Et les arts, encore très longtemps, seront de ces changements les témoins silencieux, sublimes, sincères.

Je terminerai par un mot qui est dans ma pensée un acte d'humilité sincère et joyeuse devant la nature, source de toute beauté — une prière très libre à l'absolu. L'Art est « divin » parce qu'il vient de la source inconnue, où l'homme a pris le désir de connaître, et le courage — même en dehors de tout espoir — de penser. C'est sans doute dans le même sens que le noble savant, sous l'autorité de qui j'ai voulu abriter quelques idées de ce livre, a pu dire, au nom de la science et de la conscience la plus libérée, que « si les hommes demandent encore à leurs Dieux de prouver leur existence par des miracles, la merveille éternelle c'est qu'il n'y ait point sans cesse des miracles. Et c'est pour cela que le monde est divin puisque c'est pour cela qu'il est harmonieux. Et s'il était régi par le caprice, qu'est-ce qui nous prouverait qu'il ne l'est pas par le hasard 1 ?

« Une fautpas avoir peurde la vérité, ajoute-t-il, parce qu'elle seule est belle. » J'oserai dire, en retournant la proposition, en lui rendant plutôt la valeur que lui avaient donnée la priorité historique dans le temps et la primauté morale dans l'ordre psychologique ; il ne faut pas avoir peur de la beauté parce qu'elle seule est vraie.

^ Poincaré. — La Valeur de la Science, p. 7.

En effet, à côté de la vérité scientifique qui sera, un jour sans doute, en la seule réalité objective « l'harmonie complète exprimée par des lois mathématiques»; à côté de la vérité morale, «dont ce qu'on appelle la Justice n'est qu'un des aspects », il y a — et il y a eu probablement avant ces deux vérités — une vérité sensible, une vérité « esthétique » chère à l'enfance sacrée/à la superbe puberté de l'homme qui grandit. C'est elle qui s'est confondue si longtemps avec l'idéal religieux, en cette émotion pure, toujours renouvelée selon les temps, les climats, les races, qui a si longtemps suffi à « relier » — c'est l'étymologie et le sens exact du mot religion — les rêves et les désirs des hommes, comme il relie secrètement les rapports des faits et des objets entre eux.

Mais « la Morale et la Science — j'ajouterai expressément : et l'Art — ont leur domaine propre qui se touchent mais ne se pénètrent pas. Ils ne peuvent donc se contrarier puisqu'ils ne peuvent se rencontrer. »

Ils peuvent cependant s'exclure, à tout le moins pour un temps, et même peut-être en apparence seulement, avant de s'unir pour aider l'homme en sa libre et courageuse ascension.

ce Enfin, ajoute le savant qui se fait philosophe, il ne peut y avoir de science immorale, pas plus qu'il ne peut, y avoir de morale scientifique. » C'est sans doute en ce sens, qu'on a pu dire aussi qu'il n'y a pas d'art immoral, à la seule condition de la sincérité et de l'amour — du don aussi, il faut le dire, du don inconnu, inanalysable, intransmissible et — je ne trouve pas d'autre mot décidément — divin.

La Beauté a purifié tout ce qu'elle a touché. Les grands, les vrais, les seuls artistes sont ceux qui ont

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été trouvés porteurs d'un peu de beauté — d'une parcelle, si petite qu'elle soit, de cette vérité objective dont nous avons vu qu'elle devait être notre unique supériorité, notre éternel désir, et peut-être en fin de compte, notre meilleure, notre seule récompense.

Il est possible que rien ne soit tout à fait certain ici-bas. Il est probable que rien n'est tout à fait vrai, au sens absolu du mot, en dehors des rapports harmoniques ce que l'intelligence humaine croit découvrir dans la nature », et dont notre esprit, par nos sens, reste à la fois l'unique juge et le perpétuel témoin. L'Art, sans nul doute, n'est qu'une conception passagère, une organisation heureuse, des apparences, comme la Science n'est qu'un « système de relations ». Mais on peut se consoler en pensant que toute harmonie, toute beauté, toute dignité enfin, en face du destin, vient de la splendeur de ces apparences, comme de la permanence de ces relations.

Je voudrais seulement ajouter, au terme de cet essai — pour mieux faire comprendre le sens que nous donnons, nous autres artistes et enfin la valeur du sentiment que nous attribuons à cette recherche passionnée de la Beauté que j'ai pu comparer à un sens passionnel— que la supériorité seulement, ou si l'on veut, l'antériorité, le privilège d'ancienneté morale de l'Art, en son rôle si pur et si actif pour la meilleure explication du monde, vient pour nous, de son origine dans l'instinct le plus secret, le plus libre, le plus extrahumain de l'homme et qu'il est bien, en ce sens, particulier, une forme de l'amour, s'il est constant que le désir des formes, des couleurs et des sons ressemble étrangement dans l'instinct profond de l'artiste à Tardent désir des êtres.

Ainsi du premier coup, par la seule force de ce sentiment, l'Art a indiqué, a ouvert le périlleux chemin de la Vérité, où nous commençons à peine a découvrir quelques lueurs de certitude. Ce que peu à peu découvriront pour l'intelligence de l'universelle harmonie — pour la future, la prochaine explication de l'univers — ce que diront, en mots prophétiques, un Archimède, un Kepler, un Galilée, un Pasteur; ce que tenteront demain de démontrer de purs mathématiciens à la lueur des sciences physiques démesurément accrues et riches en expériences accumulées, les simples artistes du vieux monde l'avaient tranquillement pressenti, deviné a passionément, et, en œuvres sublimes, donné, avec leur cœur, en pâture à la foule inconstante et fugitive. Ils achèvent à peine de tracer, en chef-d'œuvres, la préface du livre de l'avenir. — Qui fera le livre ?

En attendant, cette « préface de l'Art pour la Beauté et par la vie » est admirable, et logique. Le sens de l'univers a tenu dans ce pur symbole. L'Art donnait la gloire et la joie, et, par surcroît, une explication très suffisante du monde. En vérité, le rythme était superbe de cette annonce de l'inconnue, et, quel que soit l'avenir, il en restera de l'espoir et de la grandeur au cœur des hommes. Les œuvres d'art apportent, affirment en Beauté des vérités qui restent h expliquer. Les artistes sont les meilleurs agents de transmission du perpétuel désir, et devant l'immense vanité des choses, les grands accumulateurs d'espoir. C'est ainsi qu'un Phidias a pu sculpter, un Raphaël peindre, un Beethoven chanter d'avance tout ce qu'on arrivera à prouver un jour. Us sont, sans doute, les seuls miracles de l'histoire car ils marquent, de temps.en temps,

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les sommets. Ils font enfin, bien avant le temps, la preuve de l'infini, étant les seuls témoins véridiques de cette recherche de l'absolu qui est la dignité même et peut-être la seule raison d'être de l'effort humain. Instinctivement, nécessairement, — providentiellement peut-être — ils ont édifié, ils ont sanctifié en œuvres plus durables que des raisonnements et plus pures que des preuves, l'éternelle, la divine illusion de l'homme.

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