‹ La valeur de l'artChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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Les Romains préparaient ainsi, sans le savoir, L'organisme formidable fait des morceaux de toute l'histoire qui les avait précédés, où allait entrer d'abord secrètement,, puis triomphalement éclater la religion nouvelle, l'idée transformée, accrue peut-être, dont est fait le monde moderne. La société romaine au ier siècle, était mûre pour la contagion du Christianisme. Et l'Art encore, va montrer, dans toute son évolution, la marche de la maladie nécessaire. La nécessité de tenir en nouvelle servitude ce peuple qu'on avait accumulé autour de l'autre cité de la « Ville » par excellence, maîtresse du monde — de rallier aussi au centre civilisateur toutes ces provinces, toutes ces races si distantes, si différentes encore les unes des autres, que seul rattachait à Rome le lien fragile de la politique — obligea bien vite le peuple conquérant à créer d'autres moyens d'action sur les masses. Le pain assuré et les jeux offerts à la populace devinrent les plus forts moyens de gouvernement sur un peuple qui ne croyait plus guère aux Dieux. Aussitôt les arts traduisent le changement moral. Les temples romains peuvent être grands et riches, ils sont médiocres en

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beauté. Par contre, les cirques, les thermes, les marchés, les égouts deviennent admirablement significatifs des proportions exigées par les nouveaux besoins populaires. Et par une loi certaine , qui change toujours les formes en même temps que les idées — les unes n'étant en somme que les apparences des autres — les manières de construire se modifient complètement. On reprend par-dessus tout l'art grec, à de très anciennes leçons d'Orient, l'usage de bâtir avec des arcs et des voûtes, qui permet de bien plus immenses constructions, celles-là qu'exigeaient à l'heure même le changement des mœurs. En même temps le goût de la propreté, l'étude raisonnée, probablement assez nouvelle, des lois de l'hygiène, prend un développement immense dans l'Empire, et l'on voit alors se créer cette étonnante organisation de Pédilité romaine, que nos modernes Etats n'ont pas surpassée, qu'ils ont à peine égalée même, tant le Christianisme, pour des causes spirituelles et morales d'ailleurs fort importantes pour la transformation sociale — et belles aussi, mais dans l'autre sens, — avait déshabitué, pendant des siècles, le monde de ces soins, de ce respect, de ce culte du corps qui est encore, et plus même qu'une raison de splendeur et santé physiques, une des indispensables conditions de l'idée d art, Le peuple va au bain et au théâtre : c'est la dominante de l'histoire romaine. A côté? au-dessus, peuvent penser, écrire, chanter quelques esprits supérieurs; le. peuple s'en désintéresse, pourvu qu'il s'amuse ou parle politique. Le Christianisme, avec un idéal supérieur — très intérieur surtout — prendra vite ce peuple qui n'a plus de Dieux, qui n'a plus que des appétits et des plaisirs. La beauté du martyre

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achève de toucher et de convaincre les humbles; et comme ils sont — déjà — le nombre, — ils détruiront facilement la vieille et magnifique civilisation au profit de l'idéal nouveau, qui parlé d'un autre bonheur et d'une fraternité inconnue. A ce moment, en Occident du moins, on s'enfonce dans les ténèbres commencées du Moyen Age, comme s'il eut fallu entrer dans ce long recueillement — dans ce pensif sommeil de la vie populaire — pourattendre et mériter le réveil de tous les espoirs, transformés à leur tour comme la Beauté pendant cette séculaire nuit de la pensée.

Pourtant, à travers l'obscurité de l'histoire, se retrouve toujours dans l'âme des foules le chemin des dées, comme se devine aux monuments des hommes la transformation des arts. Les Romains n'ont en rien augmenté Tidéal grec, s'ils ont élargi les proportions des temples et des palais. Mais la densité de la foule avait augmenté, et sa force avait crû, sans qu'elle en eut encore bien conscience. La cité était en train de devenir nation. Ce sentiment déjà « national » que les Grecs avaient peut-être entrevu sous la forme d'une sorte d'Etat confédéré aux heures si belles des Jeux Olympiques et de la trêve des Dieux, ou au moment sublime de Salamine, cette puissance, cette beauté enfin du patriotisme naissant les Romains ont commencé de les former, et l'ont, dans le sang du peuple, inoculés au monde que nous achevons de constituer — quel que soit d'ailleurs l'avenir de ce très vieux monument d'idées qu'est la société moderne.

Les Romains ont vraiment façonné l'âme moderne au sens « civil ». Le Christianisme qu'ils ont, de fait, organisé — en le déformant malheureusement — dans le

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moule de leurs lois et de leurs habitudes, était d'origine, d'essence exclusivement orientale; et peut-être de ce reste d'aurore fait-il sa grandeur et son charme encore si puissants. — Au fond, les Romains, construisant comme ils pensaient ou pensant comme ils construisaient, avaient repris à l'antique Orient le système des architectures et celui du pouvoir absolu. Ils firent des nations avec des peuples, comme ils faisaient des ponts avec des pierres, les cimentant de même volonté et de même façon.

L'influence sémitique, qui a toujours laissé sur les arts et sur les idées je ne sais quel charme de mystique et incertaine beauié, même chez les Grecs d'esprit si rationnel et si réaliste, cette survivance du rêve dont le peuple romain, peu artiste, ai-je dit, mais conquérant tout puissant, légiste avisé, orateur disert et très bon militaire, semble s'être complètement dégagé, et dont le Christianisme n'est au fond qu'un retour offensif, est bien le plus curieux exemple de la persistance à travers les siècles de certains types d'idées — le levain sans doute nécessaire de l'éternel recommencement des forces et des formes. Les Juifs ont transporté ainsi d'une époque ou d'une nation à une autre, continuellement, le germe religieux, comme les Grecs avaient, un jour, pris et sauvé des barbares et fécondé le germe d'art dont l'humanité fait encore sa parure. Mais L'art ne progresse pas, puisqu'il donne seulement à de grandes distances de temps et de lieu, des « égalités » en hauteur morale, sous des apparences toujours variables. Sa grandeur même, ai-je osé dire, est dans ces limites même, atteintes, pour chaque époque de l'évolution continue, mais avec des moyens différents, par toute race supérieure; car il faut bien dire,

malgré l'apparente injustice, qu'il y a, comme des individus, des races supérieures, privilégiées, qui aident un peu plus à la marche du monde. Et dans l'histoire de l'Art, tout génie complet, phénomène individuel, très rare dans le temps et dans l'espace, détermine précisément et illustre cette limite. Or, la Science, tout au contraire,semble progresser régulièrement, et, sur l'humus accumulé des ruines qu'elle fait de ses systèmes successifs, abolis l'un par l'autre, elle marche régulièrement vers quelque chose. Certainement, elle avance. L'Art demeure.

11 faut donc, dès aujourd'hui, se demander sous laquelle de ces deux formes de la pensée se traduira le plus précisément, s'extériorisera le plus magnifiquement l'avenir. Deux grandes étapes sont faites, que les hommes — c'est indéniable — ont franchi avec ces deux seules forces, ces deux seuls « moteurs », la Religion et l'Art ; et ces étapes, comme visibles aujourd'hui d'un recul déjà presque suffisant, sont l'Antiquité païenne et le Christianisme. Les autres formes, les formes secondaires de civilisation ou de religion, si même en quelque partie du monde elles ont eu pour elles le nombre, ne sont que des accidents sans action décisive sur la marche des idées.

J'ai essayé de montrer, en passant, en saluant, sur les sommets, les hommes, les idées, les œuvres par quelles splendeurs le rêve humain avait passé, par quelles douleurs sublimes aussi, pour venir jusqu'aux jours de doute, d'éveil peut-être où nous sommes. Les religions, en se transformant sans cesse, en gardant aussi, toutes, quelque chose de fixe, de permanent, de semblable — par conséquent de probablement immuable et éternel — ont donné jusqu'à ce

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jour aux peuples en chemin la force et le courage de continuer. Les arts, en s'ajoutant, en se modelant aux désirs mêmes et aux sentiments les plus instinctifs et les plus nobles à la fois de chaque race, les ont occupées tour à tour et consolées, ainsi que des enfants qui grandissent, et par dessus tout — et décidément mieux que tout autre forme de la pensée — les ont exprimées, signifiées en beauté, représentées enfin en témoignage moral dans le procès qu'instruit indéfiniment l'histoire, et qu'il s'agira de juger un jour et de conclure, si la victoire de l'idée est possible, ou si le refroidissement de la planète en laisse le temps.

Parmi les faits acquis, il reste constant que, suivant la belle et séculaire croissance de l'esprit humain, la splendide Antiquité a mené la famille humaine de la tribu à la cité, et le monde moderne de la cité à la nation. Le Christianisme aura sans doute entrevu, et le premier apporté le rêve de cette fraternité élargie qui, des nations — des morceaux de l'ancien monde — fera peut-être un jour l'humanité. Mais cela ne va pas si vite, et ne saurait se faire sans le temps ni sans la douleur, qui est la véritable rédemption de toutes les naissances. Et si la religion, au moins sous la forme actuelle bien dégénérée de l'originelle beauté, s'affaiblit à l'heure nécessaire, il est permis de se demander, avec quelque inquiétude, quelle force, Science ou Foi, prendra la direction de la conscience, et quelle forme encore, Science ou Art, l'exprimera désormais en visible beaulé.

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