TROISIEME PARTIE
LA VALEUR OBJEGTiVE DE LA SCIENCE
§ t. ~ LA PHILOSOPHIE DE M. LE ROY
Voilà bien des raisons d'être sceptiques; devonsnous pousser ce scepticisme jusqu'au bout ou nous arrclcr en chemin. Aller jusqu'au bout, c'est la tolulion la plus tentante, la plus commode et c'est celle que bien des personnes ont adoptée, désespérant de rien sauver du naufrage.
Parmi les écrits qui s'inspirent de cette tendance il convient de placer en première ligne ceux de M. Le Roy. Ce penseur n'est pas seulement un philosophe et un écrivain du plus grand mérite, mais il a acquis une connaissance approfondie des
sciences exactes et des sciences physiques, et même il a fait preuve de précieuses facultés d'invention mathématique.
Résumons en quelques mots sa doctrine qui a donné lieu à de nombreuses discussions.
La Science n'est faite que de conventions, et c'est uniquement à cette circon?lance qu'elle doit son apparente certitude; les faits scientifiques, et à fortiori, les lois sont l'œuvre arlificielle du savant ; la science ne peut donc rien nous apprendre de la vérité, elle ne peut nous servir que de règle d'aclioiÀ. "^
On reconnaît là la théorie philosophique coniàuo sous le nom de nominalisme ^ tout n'est pas Faux dans cette théorie; il faut lui réserver son légitime domaine, mais il ne faudrait pas non plus l'en laisser sortir.
•Ce n'est pas tout, la doctrine de M. Le Roy n'est pas seulement nominaliste; elle a encore un autre caractère qu'elle doit sans doute à l'influence de M. Bergson, elle est anti-intellectualiste. Pour M. Le Roy, Fintelligence déforme tout ce qu'elle touche, et cela est plus vrai encore de son instrument nécessaire « le discours ». Il n'y a de réalité que dans nos impressions fugitives et changeantes, et cette réalité même, dès au'on la touche, s'évanouit.
Et cependant, M. Le Rov n'est pas un sceptique;
s'il rorrarde l'intelligence comme irrémédiablement impnissanle, ce n'est que pour faire la part plus large à d'autres sources de connaissance, au cœur par exemple, au sentiment, à l'instinct un à la foi.
Quelle que soit mon eslimc pour le talent de }.[. Le Roy, quelle que soit l'ingéniosité de cette thèse, je ne saurais l'accepter tout entière. Certes je suis d'accord sur bien des points av^c M. Le Roy, et il a môme cité, à l'appui de sa manière de voir, divers passages de mes écrits que je ne suis nullement disposé à récuser. Je ne m'en crois que plus tenu d'expliquer pourquoi je ne puis le suivre jusqu'au bout.
M. Le Roy se plaint souvent d'être accusé de scepticisme. Il ne pouvait pas ne pas l'être, encore que cette accuç-ilion soit probablement injuste. Les apparences ne sont-elles pas contre lui? Nominaliste de doctrine, m.ais réaliste de cœur, il semble n'échapper au nominalisme absolu que par un acte de foi désespéré.
C'est que la philosophie anti-intellectualiste, en récusant l'analyse et <l le discours », se condamne par cela même à être intransmissible, c'est une philosophie essentieilem.ent interne, ou tout au moins ce qui peut s'en transmettre, ce ne sont que les négations; comment s'étonner alors que pour un observateur extérieur, elle prenne la figure du scepticisme?
C'est là le point faible de cette philosophie; si elle veut rester fidèle à elle-même, elle épuise sa puissance dans une négation et un cri d'enthousiasme. Cette négation et ce cri, chaque auteur peut les répéter, en varier la forme, mais sans y rien ajouter.
Et encore, ne serait-il pas plus conséquent en se taisant? Voyons, vous avez écrit de longs articles, il a bien fallu pour cela que vous vous serviez de mots. Et par là n'avez-vous pas été beaucoup plus « discursif » et par conséquent beaucoup plus loin de la vie et de la vérité, que l'animal qui vit tout simplement sans philosopher? Ne serait-ce pas cet animal qui est le véritable philosophe?
Pourtant, de ce qu'aucun peintre n'a pu faire un portrait tout à fait ressemblant, devons-nous conclure que la meilleure peinture soit de ne pas peindre? Quand un zoologiste dissèque un animal, certainement il « l'altère ». Oui, en le disséquant, il se condamne à n'en jamais tout connaître ; mais en ne le disséquant pas, il se condamnerait à n'en jamais rien connaître et par conséquent à n'en jamais rien dire.
Certes il y a dans l'homme d'autres forces que son intelligence, personne n'a jamais été assez fou pour le nier. Ces forces aveugles, le premier venu les fait agir ou les laisse agir; le philosophe doit en parler; pour en parler, il doit en connaître le
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peu qu'on en peut connaître, il doit donc les regarde agir. Comment? avec quels yeux? sinon avec son intelligence? Le cœur, l'instinct, peuvent la guider, mais non la rendre inutile ; ils peuvent diriger le regard, mais non remplacer l'œil. Que le cœur soit l'ouvrier et que rinteliigence ne soit que l'instrument, on peut y consentir. Encore est-ce un instrument dont on ne peut se passer, sinon [jour agir, au moins pour philosopher. C'est pour cela qu'une philosophie vraiment anti-intellectualiste est impossible. Peut-être devrons-nous conclure au « primat » do l'action ; toujours est-il que c'est notre intelligence qui conclura ainsi; en cédant k pas à l'action, elle gardera de la sorte la supériorité du roseau pensant. C'est là aussi un « primat » qui n'est pas à dédaigner.
Qu'on me pardonne ces courtes réflexions et qu'on me pardonne aussi de les faire si courtes et d'avoir à peine effleuré la question. Le procès de l'intellectualisme n'est pas le sujet que je veux traiter : je veux parler de la science et pour elle, il n'y a pas de doute; par définition, pour ainsi dire, elle sera intellects niiï^te ou elle ne sera pas. Ce qu'il s'agit précisém.ent de savoir, c est si elle Kera.
§ 2. - LA SCIENCE, RÈGLE D'ACTiCM
Pour M. Le Roy, la science n'est qu'une règle d'action. Nous sommes- impuissants à rien connaître et pourtant nous sommes embarqués, il nous faut agir, et à tout hasard^ nous nous sommes fixé des règles. C'est l'ensemble de ces règles que l'on appelle la science.
C'est ainsi que les hommes, désireux de se divertir, ont institué des règles de jeux, comme celle du tric-trac. par exemple, qui pourraient, mieux que la science elle-même, s'appuyer de la preuve du consentement universel. C'est ainsi égalemenl que, hors d'état de choisir, mais forcé de choisir, on jette en l'air une pièce de monnaie pour tirer à pile ou face.
. La règle du tric-trac est bien une règle d'action comme la science, mais croit-on que la comparaison soit juste et ne voit-on pas la difîerence? Les règles du jeu sont des conventions arbitraires et on aurait pu adopter la convention contraire qui n'aurait pas été moins bonne. Au contraire, la Scienceest une règle d'action qui réussit, au moins généralement et, j'ajoute, tandis que la règle contraire n'aurait pas réussi.
Si je dis, pour faire de l'hydrogène, failes ag?: un acide sur du 7inc, je formule une règle *'
réussit; j'aurais pu dire, faites agir de Teau distillée sur de Tor ; cela aurait été aussi une règle, seulement elle n'aurait pas réussi.
Si donc les « receltes » scientifiques ont une râleur, comme règle d'action, c'est que nous Savons qu'elles réussissent, du moins en général. Mais savoir cela, c'est bien savoir quelque chose et alors pourquoi venez-vous nous dire que nous ne pouvons rien connaître?
La science prévoit, et c'est parce qu'elle prévoit qu'elle peut être utile et servir de règle d'action. J'entends bien que ses prévisions sont souvent démenties par l'événement; cela prouve que la science est imparfaite et si j'ajoute qu'elle le restera toujours, je suis certain que c'est là une prévision qui, elle du moins, ne sera jamais démentie. Toujours est-il que le savant se trompe moins souvent qu'un prophète qui prédirait au hasard. D'autre part le progrès est lent, mais continu, de sorte que les savants, quoique de plus en plus hardis, sont de moins en moins déçus. C'est peu, mais c'est assez.
Je sais bien que M. Le Roy a dit quelque part que la Science se trompait plus souvent qu'on ^e croit, que les comètes jouaient parfois des tours aux astronomes, que les savants, qui apparemment sont des hommes, ne parlaient pas volontiers de leurs insuccès et que, s'ils en parlaient, ils
devraient compter plus de défaites que de tIctoires.
Ce jour-là, M. Le Roy a évidemment dépassé sa pensée. Si la Science ne réussissait pas, elle ne pourrait servir de règle d'action ; d'où tirerait-elle sa valeur? De ce quelle est « vécue », c'est-à-dire de ce que nous l'aimons et que nous croyons en elle? Les alchimistes avaient des recettes pour faire de l'or, ils les aimaient et avaient foi en elles, et pourtant ce sont nos recettes qui sont les bonnes, bien que notre foi soit moins vive, parce qu'elles réussissent.
Il n'y a pas moyen d'échapper à ce dilemme; ou bien la science ne permet pas de prévoir, et alors elle est sans valeur comme règle d'action; ou bien elle permet de prévoir d'une façon plus ou moins imparfaite, et alors elle n'est pas sans valeur comme moyen de connaissance.
On ne peut même pas dire que l'action soit le but de la science ; devons-nous condamner les études faites sur l'éloilc Sirius, sous prétexte que nous n'exercerons firobablement jamais aucune action sur cet astre?
A mes yeux au contraire, c'est la connaissance qui est le but, et l'action qui est le moyen. Si je me félicite du développement industriel, ce n'est pas seulement parce qu'il fournit un argument facile aux avocats d« la science; c'est surtout
parce qu'il donne au savanl la foi en lui-même et aussi parce qu'il lui offre un champ d'expérience immense, où il se heurte à des forces trop colossales pour qu'il y ait moyen de donner un coup de pouce. Sans ce lest, qui sait s'il ne quitterait pas terre, séduit par le mirage de quelque scholastique nouvelle, ou s'il ne désespérerait pas en croyant qu'il n'a fait qu'un rêve?