LA ROTATION DE LA TERRE
«... Dès lors, ai-je dit dans Science et flypothèie, cette affirmation la Terre tourne n'a aucun sens... ou plutôt ces deux propositions, la Terre tourne, et, il est plus commode de supposer que la Terre tourne, ont un seul et même sens. »
Ces paroles, ont donné lieu aux interprétations les plus étranges. On a cru y Toir la réhabilitation
2VZ LA VALEUR DE LA SCIENC5
du système de Ptolémée, et peut-être la justification de la condamation de Galilée.
Ceux qui avaient lu attentivement le volume tout entier ne pouvaient cependant s'y tromper. Cette vérité, la Terre tourne, se trouvait mise sur le même pied que le postulatum d'Ëuclide par exemple; était-ce là la rejeter. Mais il y a mieux; dans le même langage on dira très bien ; ces deux propositions, le monde extérieur exisio, ou, il est plus commode de supposer qu'il existe, ont un seul et même sens. Ainsi l'hypothèse de la rotation de la Terre conserverait le même degré de certitude que l'existence même des objets extérieurs.
Mais après ce que nous venons d'expliquer dans la quatrième partie, nous pouvons aller plus loin. Une théorie physique, avons-nous dit, est d'autant plus vraie, qu'elle met en évidence plus de rapports vrais. A la lumière de ce nouveau principe, examinons la question qui nous occupe.
Non, il n'y a pas d'espace absolu ; ces deux propositions contradictoires ; « la Terre tourne » et « la terre ne tourne pas » ne sont donc pas cinématiquement plus vraies l'une que l'autre. Affirmer Tune, en niant l'autre, au $ens cinématique, ce serait admettre l'existence de l'espace absolu.
Mais si l'une nous révèle des rapports vrais que l'autre nous dissimule, on pourra néanmoins la regarder comme physiquement plus vraie que
l'autre, puisqu'elle a un contenu plus riche. Or à cet égard aucun cloute n'est possible.
Voilà le mouvement diurne apparent des étoiles, et le mouvement diurne des autres corps célestes, et d'autre part l'aplatissement de la Terre, la rotation du pendule de Foucaut, la giration des cyclones, les vents alizés, que sais-je encore? Pour le Ptoléméien, tous ces phénomènes n'ont entre eux aucun lien ; pour le Copernicien, ils sont engendrés par une même cause. En disant, la Terre tourne, j'affirme que tous ces phénomènes ont un rapport intime, et cela est vrai^ et cela reste vrai bien qu'il n'y ait pas et qu'il ne puisse y avoir d'espace absolu.
Voilà pour la rotation de la Terre sur elle-même ; que dire de sa révolution autour du Soleil. Ici encore, nous avons trois phénomènes qui pour le Ptoléméien sont absolument indépendants et qui pour le Copernicien sont rapportés à la même origine ; ce sont les déplacements apparents des planètes sur la sphère céleste, l'aberration des étoiles fixes, la parallaxe de ces mêmes étoiles. Est-ce par hasard que toutes les planètes admettent une inégalité dont la période est d'un an, et que cette période est précisément égale à celle de l'aberration, précisément égale encore à celle de la parallaxe? Adopter le système de Ptoléinée, c'est répondre oui ; adopter celui de Copernic c'est
répondre non ; c'est affirmer qu'il y a un lien entre les trois phénomènes et cela encore est vrai bien qu'il n'y ait pas d'espace absolu.
Dans le système de Ptolémée, les mouvements des corps célestes ne peuvent s'expliquer par l'action de forces centrales, la Mécanique Céleste est impossible. Les rapports intimes que la Mécanique Céleste nous révèle entre tous les phénomènes célestes sont des rapports vrais ; affirmer l'immobilité de la Terre, ce serait nier ces rapports, ce gérait donc se tromper.
La vérité, pour laquelle Galilée a souffert, reste donc la vérité, encore qu'elle n'ait pas tout à fait le même sens que pour le vulgaire, et que son vrai sens soit bien plus subtil, plus profond et plus riche.
f g. -- LA SCIENCE POUR LA SCIENCE
Ce n'est pas contre M. Le Roy que je veux défendre la Science pour la Science ; c'est peutêtre ce qu'il condamne, mais c'est ce qu'il cultive, puisqu'il aime et recherche la vérité et qu'il ne saurait vivre sans elle. Mais j'ai quelques réflexions à faire.
Nous ne pouvons connaître tous les faits et il faut choisir ceux qui sont dignes d'être connus. Si l'on en croyait Tolstoï, les savants feraient ce
choix au hasardj au lieu de le faire, ce qui serait raisonnable, en vue des applications pratiques. Les savants, au contraire, croient que certains faits sont plus intéressants que d'autres, parce qu'ils complètent une harmonie inachevée, ou parce qu'ils font prévoir un grand nombre d'autres faits. S'ils ont tort, si celte hiérarchie des faits qu'ils postulent implicitement, n'est qu'une illusion vaine, il ne saurait y avoir de Science pour la Science, et par conséquent il ne saurait y avoir de Science. Quant à moi, je crois qu'ils ont raison, et, par exemple, j'ai montré plus haut quelle est la haute valeur des faits astronomiques, non parce qu'ils sont susceptibles d'applications pratiques, mais parce qu'ils sont les plus instructifs de tous.
Ce n'est que par la Science et par l'Art que valent les civilisations. On s'est étonné de cette formule : la Science pour la Science; et pourtant cela vaut bien la vie pour la vie, si la vie n'est que misère ; et même le bonheur pour le bonheur, si Ton ne croit pas que tous les plaisirs sont de môme qiialité, si l'on ne veut pas admettre que le but de la civilisation soit de fournir de l'alcool aux gens qui aiment à boire.
Toute action doit avoir un but. Nous devons souffrir, nous devons travailler, nous devons payer notre place au spectacle, mais c'est pour voir; ou tout au moins pour que d'autres voient un jour.
Tout ce qui n'est pas pensée est le pur néant; puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des pensées; dire qu'il y a autre chose que la pensée, c'est donc une affirmation qui ne peut avoir de sens.
Et cependant — étrange contradiction pour ceux qui croient au temps — l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.
Mais c'est cet éclair au! ô£l tout