‹ La valeur de la scienceChapitre 31 sur 32 · S 6. - OBJECTIVITÉ DE U SCIENCE · texte numérisé non relu

S 6. - OBJECTIVITÉ DE U SCIENCE

J'arrive à la question posée par le titre de cet article : Quelle est la valeur objective de la science? Et d'abord que devons-nous entendre par objectivité?

Ce qui nous garantit l'objectivité du monde dans lequel nous vivons, c'est que ce monde nous est commun avec d'autres êtres pensants. Par les communications que nous avons avec les autres hommes, nous recevons d'eux des raisonnements tout faits; nous savons que ces raisonnements ne viennent pas de nous et en même temps nous y reconnaissons l'œuvre d'êtres raisonnables comme nous. Et comme ces raisonnements paraissent s'appliquer au monde de nos sensations, nous croyons pouvoir conclure que ces êtres raisonnables ont vu la même chose que nous; c'est comme cela que nous savons pas que nous n'avons pas fait un rêve.

Telle est donc la première condition de l'objectivité: ce qui est obJGctifdoit être commun à plusieurs esprits, et par conséquent pouvoir être transmis .de l'un à l'autre, et comme cette transmission ne peut se faire que par ce « discours » qui inspire tant de défiance à M. le Roy, nous sommes bien forcés de conclure : Pas de discours, pas d'objectivité.

Les sensations d'autrui seront pour nous un monde éternellement fermé. La sensation que j'appelle rouge est-elle la même que celle que mon voisin appelle rouge, nous n'avons aucun moyen de le vérifier.

Supposons qu'une cerise et un coquelicot pro-

duisent sur moi la sensation A et sur lui la sensation B et qu'au contraire une feuille produise sur moi la sensation B et sur lui la sensation A. Il est clair que nous n'en saurons jamais rien; puisque j'appellerai rouge la sensation A et vert la sensation B, tandis que lui appellera la première vert et la seconde rouge. En revanche ce que nous pourrons constater c'est que, pour lui comme pour moi, la cerise et le coquelicot produisent la même sensation, puisqu'il donne le même nom aux sensations qu'il éprouve et que je fais de même.

Les sensations sont donc intransmissibles, ou plutôt tout ce qui est qualité pure en elles est intransmissible et à jamais impénétrable. Mais il n'en est pas de même des relations entre ces sensations.

A ce point de vue, tout ce qui est objectif est dépourvu de toute qualité et n'est que relation pure. Je n'irai certes pas jusqu'à dire que l'objectivité ne soit que quantité pure (ce serait trop particulariser la nature des relations en question), mais on comprend que je ne sais plus qui se soit laissé entraîner à dire que le monde n'est qu'une équation différeiUieile.

Tout en faisant des réserves sur cette proposition paradoxale, nous devons néanmoins admettre que rien n'est objectif qui ne soit transmissible, et par conséquent que les relations entre les sen-

salions peuvent seules avoir une valeur objective.

On dira peut-être que l'émotion esthétique, qui est commune à tous les hommes, est la preuve que les qualités de nos sensations sont aussi les mêmes pour tous les hommes et par là sont objectives. Mais si l'on y réfléchit, on verra que la preuve n'est pas faite ; ce qui est prouvé, c'est que cette émotion est provoquée chez Jean comme chez Pierre par les sensations auxquelles Jean et Pierre donnent le même nom ou par les combinaisons correspondantes de ces sensations ; soit que cette émotion soit associée chez Jean à la sensation A que Jean appelle rouge, tandis que parallèlement elle est associée chez Pierre à la sensation B que Pierre appelle rouge; soit mieux parce que cette émotion est provoquée, non par les qualités mêines des sensations, mais par l'harmonieuse combinaison de leurs relations dont nous subissons l'impression inconsciente.

Telle sensation est belle, non parce qu'elle possède telle qualité, mais parce qu'elle occupe telle place dans la trame de nos associations d'idées, de sorte qu'on ne peut l'exciter sans mettre en mouvement le « récepteur » qui est à l'autre bout du ni et qui correspond à l'énaotion artistique.

Qu'on se place au point de vue moral, esthétique ou scientifique, c'est toujours la même chose. Rien n'est objectif que Cv^ qui est identique pour

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tous ; or on ne peut parler d'une pareille identité que si une comparaison est possible, et peut être traduite en une ,« monnaie d'échange » pouvant se transmettre d'un esprit à l'autre. Rien n'aura donc de valeur objective que ce qui sera transmissible par le « discours », c'est-à-dire intelligible.

Mais ce n'est là qu'un côté de la question. Un ensemble absolument désordonné ne saurait avoir de valeur objective puisqu'il serait inintelligible, mais un ensemble bien ordonné peut n'en avoir non plus aucune, s'il ne correspond pas à des sensations eflectivement éprouvées. Il me semble superflu de rappeler celte condition et je n'y aurais pas songé si on n'avait soutenu dorni''Tement que la physique n'est pas une science expérimentale. Bien que cette opinion n'ait aucune chance d'être adoptée ni par les physiciens, ni par les philosophes, il est bon d'être averti, afin de ne pas se laisser glisser sur la pente qui y mènerait. On a donc deux conditions à remplir, et si la première sépare la réalité ^ du rêve, la seconde la distingue du roman.

Maintenant qu'est-ce que la science? Je l'ai expliqué au § précédent, c'est avant tout une classification, une façon de rapprocher des faits

1. J'emploie ici le mot réel comme synonyme d'objectif; je me conforme ainsi à l'usage commun ; j'ai peut-être tort, nos rcvcs sont réels, mais ils ne sont pas objoct'fs.

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que les apparences séparaient, bien qu'ils fussent liés par quelque parenté naturelle et cachée. La science, en d'autres termes, est un système de relations. Or nous venons de le dire, c'est dans les relations seulement que l'objectivité doit être cherchée ; il serait vain de la chercher dans les êtres considérés comme isolés les uns des autres.

Dire que la science ne peut avoir de valeur objective parce qu'elle ne nous fait connaître que des rapports, c'est raisonner à rebours, puisque précisément ce sont les rapports seuls qui peuvent être regardés comme objectifs.

Les objets extérieurs, par exemple, pour lesquels le mot objet a été inventé, sont justement des objets et non des apparences fuyantes et insaississables parce que ce ne sont pas seulement des groupes de sensations, mais des groupes cimentés par un lien constant. C'est ce lien, et ce lien seul qui est objet en eux, et ce lien c'est un rapport.

Donc quand nous demandons quelle est la valeur objective de la science, cela ne veut pas dire : la science nous fait-elle connaître la véritable nature des choses? mais cela veut dire; nous fait-elle connaître les véritables rapports des choses?

A la première question, personne n'hésiterait à répondre, non; mais je crois qu'on peut aller plus loin : non seulement la science ne peut nous faire connaître la nature des choses; mais rien n'e»l

capable de uous la faire connaître et si quelque dieu la connaissait, il ne pourrait trouver de mots pour l'exprimer. Non seulement nous ne pouvons deviner la réponse, mais si on nous la donnait, nous n'y pourrions rien comprendre; je me demande même si nous comprenons bien la question.

Quand donc une théorie scientifique prétend nous apprendre ce qu'est la chaleur, ou que l'électricité, ou que la vie, elle est condamnée d'avance; tout ce qu'elle peut nous donner, ce n'est qu'une image grossière. Elle est donc provisoire et caduque.

La première question étant hors de cause, reste la seconde. La science peut-elle nous faire connaître les véritables rapports des choses? Ce qu'elle rapproche devrait-il être séparé, ce qu'elle sépare devrait-il être rapproché?

Pour comprendre le sens de cette nouvelle question, il faut se reporter à ce que nous avons dit plus haut sur les conditions de l'objectivité. Ces rapports ont-ils une valeur objective? cela veut dire : ces rapports sont-ils les mêmes pour tous? seront-ils encore les mêmes pour ceux qui viendront après nous?

Il est clair qu'ils ne sont pas les mêmes pour le savant et pour l'ignorant. Mais peu importe, car si l'ignorant ne les voit pas tout de suite, le savant peut arriver à les lui faire voir par une série d'ex-

périences et de raisonnements. L'essentiel est quMi y a des points sur lesquels tous ceux qui sont au courant des expériences faites peuvent se mettre d'accord.

La question est de savoir si cet accord sera durable et s'il persistera chez nos successeurs. On peut se demander si les rapprochements que fait la science d'aujourd'hui seront confirmés par la science de demain. On ne peut pour affirmer qu'il en sera ainsi invoquer aucune raison à^jrion; mais c'est une question de fait, et la science a déjà a?sez vécu pour qu'en interro.^reaRt son histoire, on puisse savoir si les édifices qu'elles élève résistent à l'épreuve du temps ou s'ils ne sont que des constructions éphémères.

Or que voyons-nous? Au premier abord il nous semble que les théories ne durent qu'un jour et que les ruines s'accumulent sur les ruines. Un jour elles naissent, le lendemain elle sont à la mode, le surlendemain elles sont classiques, le troisième jour elles sont surannées et le quatrième elles sont oubliées. Mais si l'on y regarde de plus près, on voit que ce qui succombe ainsi, ce sont les théories proprement dites, celles qui prétendent nous apprendre ce que sont les choses. Mais il y :i en elles quelque chose qui le plus souvent survit. Si l'une d'elles nous a fait connaître un rapport vrai, ce rapport est définitivement acquis

et on le retrouvera sous un déguisement nouveau dans les autres théories qui viendront successivement régner à sa place.

Ne prenons qu'un exemple : la théorie des ondulations de l'éthernous enseignait que la lumière est un mouvement ; aujourd'hui la mode favorise la théorie électro-magnétique qui nous enseigne que la lumière est un courant. N'examinons pas si ou pourrait les concilier et dire que la lumière est un courant, et que ce courant est un mouvement? Comme il est probable en tout cas que ce mouvement ne serait pas idenlique à celui qu'admettaient les partisans de l'ancienne théorie, on pourrait se croire fondé à dire que cette ancienne théorie est détrônée. Et pourtant, il en reste quelque chose, puisque entre les courants hypothétiques qu'admet Maxwell, il y a les mêmes relations qu'entre les mouvements hypothétiques qu'admettait Fresnel. Il y a donc quelque chose qui reste debout et ce quelque chose est l'essentiel. C'est ce qui explique comment on voit les physiciens actuels passer sans aucune gêne du langage de Fresnel à celui de Maxwell.

Sans doute bien des rapprochements qu'on croyait bien établis ont été abandonnés, mais le plus grand nombre subsiste et paraît devoir subsister. Et pour ceux-là alors, quelle est la mesure de leur objectivité?

Eh bien, elle est précisément la même que pour notre croyance aux objets extérieurs. Ces derniers sont réels en ce que les sensations qu'ils nous font éprouver nous apparaissent comme unies entre elles par je ne sais quel ciment indestructible et non par un hasard d'un jour. De même la science nous révèle entre les phénomènes d'autres liens plus ténus mais non moins solides; ce sont des fils si déliés qu'ils sont restés longtemps inaperçus mais dès qu'on les a remarqués, il n'y a plus moyen de ne pas les voir; ils ne sont donc pas moins réels que ceux qui donnent leur réalité aux objets extérieurs; peu importe qu'ils soient plus récemment connus puisque les uns ne doivent pas périr avant les autres.

On peut dire par exemple que l'éther n'a pas moins de réalité qu'un corps extérieur quelconque; dire que ce corps existe, c'est dire qu'il y a entre la couleur de ce corps, sa saveur, son odeur, un lien intime, solide et persistant, dire que l'éther existe, c'est dire qu'il y a une parenté naturelle entre tous les phénomènes optiques, et les deux propositions n'ont évidemment pas moins de valeur l'une que l'autre.

Et même les synthèses scientifiques ont en un sens plus de réalité que celles du sens commun, puisqu'elles embrassent plus de termes et tendent à absorber en elles les synthèses partielles.

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On dira que la science n'est qu'une classification et qu'une classification ne peut être vraie, mais commode. Mais il est vrai qu'elle est commode, il est vrai qu'elle l'est non seulement pour moi, mais pour tous les hommes; il est vraiqu'eiki restera commode pour nos descendants; il esl vrai enfin que cela ne peut pas être par hasard.

En résumé, la seule réalité objective, ce sont les rapports des choses d'où résulte l'harmonie universelle. Sans doute ces rapports, cette harmonie ne sauraient être conçus en dehors d'un esprit qui les conçoit ou qui les sent. Mais ils sont néanmoins objectifs parce qu'ils sont, deviendront, ou resteront communs à tous les êtres pensants.

Cela va nous permettre de revenir sur la question de la rotation de la Terre ce qui nous fournira en même temps l'occasion d'éclaircir ce qui précède par un exemple.

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