INTRODUCTION
La question des rapports de l’art et de la morale est une de celles qui divisent le plus les artistes et les eritiques. Aussi les nombreux problèmes qu'elle embrasse reçoivent les solutions les plus diverses.
Périodiquement, elle émeut la presse et passionne le public. Chaque exposition hardie en ranime la discussion, chacun prétend étayer son avis d'arguments péremptoires ; et quand, au nom de la pudeur, la justice traduit devant son tribunal l’auteur d’une œuvre d'art, on crie à la profanation, et le débat, grandissant avec les intérêts qu'il met en jeu, prend les proportions d'une lutte pour l'existence.
Qu'on se rappelle le procès de Camille Lemonnier qui, en Belgique et en France, remua si vivement l’opinion publique; en Allemagne la cause de Gustave Graef disant à ses juges, avec un accent de fierté et de conviction : « J'ai trouvé ma carrière, et ma carrière c’est le nu. »
Une des questions qui se présentent naturellement à l'esprit est celle de savoir quelle mission, quelle fin l'artiste doit poursuivre dans son œuvre. Ce n'est pas celle que nous envisagerons dans ce travail. Mais la plupart des esthéticiens et des critiques résument les
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rapports de l’art et de la morale dans le problème de la mission de l'art. Afin d'éviter tout malentendu, il convient d'en déterminer la portée, et de montrer combien est différente l'étude que nous entreprendrons.
Pour préciser cette question de la mission de l’art, nous ne pouvons mieux faire que de rappeler brièvement les principales théories émises pour la résoudre.
Les uns tiennent que l’art a sa raison d’être et son but en lui-même. L'art pour l’art, s'écrient-ils avec Théophile Gautier, c'est le travail dégagé de toute préoccupation autre que celle du beau lui-même.
« Le paysan qui trouve que la peinture ne sert à rien est plus près de la vérité que le puritain qui prétend la mettre au service de la morale, ou que le philosophe qui la charge de nous révéler le verbe ou je ne sais quelles entités métaphysiques. (1) »
D’autres soutiennent avec Proudhon et Joubert que l'artiste est un apôtre chargé d’insuffler les grandes pensées et les nobles actions. Autour de son drapeau, toute une école agite, comme une flamberge, ces paroles significatives du poète :
Par un esprit sceptique axiome inventé, Apprends que « l’art pour l’art » est une impiété. Car c’est le blasphémer, au ciel et sur la terre, Que de lui dénier le sacré ministère
De propager le bon par le moyen du beau, En lui donnant un prisme en place d'un flambeau.
Dans ce groupe de moralisateurs, que de degrés, de nuances, de divergences sur les moyens à employer.
@) Victor CaerBuuez : L'ART er LA NATURE (Revue des Deux Mondes, 1° juillet 1891, p. 8).
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« Le théâtre n’est pas le but, ce n'est que le moyen, écrit M. Alexandre Dumas fils. C’est un art civilisateur au premier chef, dont la portée est incalculable quand il a pour base la vérité, pour but la morale, pour auditoire le monde entier... (1) » Et plus loin : « Par la comédie, par la tragédie, par le drame, par la bouffonnerie, dans la forme qui nous conviendra le mieux, inaugurons donc le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apôtres de l'art pour l'art, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n’a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l’'utile en un mot, est une littérature rachétique et malsaine, née morte. (2) » Il est vrai que l’auteur de la Femme de Claude entend à sa manière cette moralisation du publie. Il crie au mari de l'épouse adultère : Tue-la. » Il fait la guerre « à la bête aux sept têtes et aux dix cornes, qui tient en ses mains blanches comme du lait un vase d'or plein des abominations et des impuretés de Babylone, de Sodome et de Leshos. » Mais parfois, pour guérir, il recourt à un remède étrangement homéopathique fort en vogue parmi les artistes contemporains : moraliser en dégoûtant de l’immoral.
A l'apparition du roman de Dostoievsky : Crime et Chäâtiment, un étudiant de Moscou assassina un prêteur sur gages dans des conditions de tout point semblables à celles imaginées par le romancier. « Certes, écrit le vicomte de Vogué, l'intention de Dostorevsky n’est pas douteuse, il espère détourner de pareilles actions par le
(1) Préface du Fils naturel — Théâtre complet d'Alexandre Dumas, t. III, p. 25 — (Calman-Levy, Paris).
(2) Ibid., p. 25 et suiv.
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tableau du supplice intime qui les suit; mais il n’a pas prévu que la force excessive de ses peintures agirait en sens opposé, qu'elle tenterait ce démon de limitation qui habite les régions déraisonnables du cerveau. (1) »
L’étalage du vice sans voile et la crudité révoltante du scandale sont mal faits pour convertir les masses. Sans doute, on montre au spectateur la conséquence funeste des emportements de la passion. Mais que de fois, pour y arriver, doit-on se faire le complice de ses instincts mauvais, en lui présentant des peintures éhontées qui, émouvant tout son être, compromettent singulièrement l'effet bienfaisant du procédé.
Entre la théorie de l’art pour l’art et celle de l'art moralisateur, on a essayé des transactions timides. Pour M. Ch. Renouvier, l’art réside essentiellement dans la forme, et sous ce point de vue, l'artiste ne doit se proposer d'autre fin que de produire la représentation désintéressée, quelle qu’en soit la matière. Il ajoute : « l’artiste est, de plus, un agent moral, car il est un homme, et toutes les puissances de l’homme lui sont données. A ce titre, il peut et doit naturellement, outre la forme de la représentation et de l'œuvre, se proposer un but ultérieur, et cette fois moral, qu'elles lui permettent d'atteindre. » Mais pour concilier ces choses que d’autres regardent comme inconciliables, « ce but, dit-il, ne doit pas être trop particulier, ni déterminé trop didactiquement. (2) »
Nous écartons le problème de la mission de l’art, et nous ne l'avons signalé que pour délimiter le champ de
() Vicomte de Vogüé : Le roman russe — DosroïEvskY. (2) Science de la morale, t. I, p. 266 et 267.
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notre étude. Nous ne nous demandons pas non plus si l'artiste, comme artiste, reste soumis à la morale, et si l’on a tort ou raison de l’affranchir sans scrupule de tout ce qui entrave le libre développement de sa carrière. |
La question que nous posons a une portée tout autre. La moralité du sujet que représente une œuvre d'art exerce-t-elle une influence sur la valeur esthétique de l'œuvre, et cette influence quelle est-elle? Si,. comme nous essaierons de le démontrer, une production immorale est de ce chef moins belle, moins complète, le critique doit lui faire le même reproche que si elle péchait contre une règle d'exécution ou de technique. Le vice du fond serait alors, comme le vice de forme, une infraction aux lois du beau, une faute contre la prosodie artistique.
Ainsi, l'étude que nous faisons appartient tout entière à l'esthétique. Elle ne développe pas une thèse de morale, mais elle présuppose un système de morale.
Nous ne voulons pas démontrer ici les fondements de la moralité; nous nous bornons à les indiquer, afin de marquer nettement notre point de vue et de préciser la juste portée de notre question.
D'ailleurs, cette détermination de la notion de la moralité semble nécessaire, pour dissiper les équivoques auxquelles pourraient facilement donner lieu les idées de bon nombre de critiques d'art, et leurs conceptions étroites et incomplètes en matière de philosophie.
« On se figure, écrit M. Ch. Baudelaire, que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit fortifier les mœurs, la conscience, enfin démontrer
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quoi que ce soit d'utile..….. La poésie n’a d'autre but qu'elle-même..……. Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas les mœurs, mais, que si le poète a poursuivi un but moral, il a diminué sa force poétique ; la poésie ne peut pas, sous peine de mort, s’assimiler à la science ou à la morale. (1) »
Est-il besoin de faire remarquer, que pour être moral, on ne doit pas se faire prédicateur. Pourquoi défendre à l'artiste de donner dans l'œuvre des leçons de sagesse pratique, et le mettre en garde contre la plaisante théorie de ces mauvais interprètes d'Aristote qui donnaient pour but à l’art dramatique de guérir les passions qu'il met en scène ?
Prosélytisme et moralité sont choses bien différentes.
C'est pour les avoir confondues que des critiques, comme l'auteur des « Fleurs du mal » dénaturent la notion de la science éthique.
Nous voulons écarter ces interprétations inexactes, en précisant les principes spiritualistes de la morale.
La moralité où l'honnêteté d’une action est une qualité qui établit, entre cette action et la perfection de notre nature, une relation de conformité. Elle fait de cette action un moyen de perfectionnement dont la norme immédiate est notre nature même.
La nature humaine nous apparaît douée de facultés diverses, sources de tendances multiples qui nous inelinent vers des objets différents et même de nature opposée. Mais ces facultés sont hiérarchiquement ordonnées. Au-dessus des sens, il y a les facultés spirituelles qui
Q) L'art romantique (édit. Levy), p. 166 et 167.
sont comme le sommet vers lequel convergent toutes les autres activités. Ainsi la perfection de l’homme réside fondamentalement dans la perfection de ses facultés spirituelles.
De même que nos facultés inférieures n'existent pas pour elles-mêmes, de même elles ne peuvent rechercher leur satisfaction que dépendamment des facultés supérieures. Ainsi ce qui est bon pour les sens, n’est un bien moral que si la partie supérieure de l’homme ellemême peut y trouver, directement ou indirectement, un élément de perfectionnement.
Telles sont, en résumé, la règle et la mesure de la moralité. Ce qui rend un acte moral, c'est un rapport de convenance; ce qui Le rend émmoral, un rapport de non convenance avec la perfection naturelle, fin de notre être. L'un nous en rapproche, ou tout au moins ne nous en éloigne pas; l’autre nous en écarte ou nous empêche d'y arriver.
L'action humaine est un coin pittoresque du vaste champ qu’explore le génie de l'artiste. Représentée dans une œuvre d'art, elle ne perd pas son caractère, elle est de sa nature conforme ou opposée à la fin de l'homme. Dans le premier cas, elle est ordonnée, morale ; dans le second, désordonnée, immorale.
Ce désordre, ce manque de proportion entre l'effet d’un acte et la fin naturelle du sujet qui le pose est-il indifférent à l'esthétique? Telle est bien la question que nous voulons résoudre.
Notre réponse sera négative. Si elle représente un sujet moralement désordonné, l'œuvre d'art n'aura jamais qu'une beauté relative et incomplète,
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Nous en trouverons la preuve dans l'analyse du beau sous son double aspect, objectif et subjectif.
Toute perception de la beauté suppose une connaissance, suivie du plaisir esthétique : c’est l'élément subjectif.
Cette connaissance n'existe pas sans un objet qui la provoque : c’est l'élément objectif.
Dans les deux chapitres de notre travail nous étudierons le beau dans ce double élément, et nous espérons y trouver des arguments décisifs en faveur de la thèse que nous défendons.