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CHAPITRE PREMIER

Le plaisir esthétique.

SOMMAIRE : Le plaisir, élément intégrant du beau — Impressions subséquentes,

Devant la Descente de Croix de Rubens, tout peintre éprouve une jouissance profonde. Le statuaire, en face de la Venus de Milo; le musicien, à l'audition d'une symphonie de Beethoven, sont imprégnés d’une émotion pareille qui élève et qui charme, associant dans la possession reposante du beau, les jouissances du sentiment à celles de l'esprit. Ce plaisir divin de l'admiration nette, distincte, séntie, comme parle Sainte-Beuve est essentiel à toute perception de la beauté. La vue de la nature l’engendre, l’art la fait naître; elle s’excite au vent de la mer, et dans le silence du musée, à l'ombre des bois comme dans le resplendissement de la scène. Ce sentiment est universel, primordial ; le supprimer, c’est supprimer le beau.

Des impressions et des mouvements divers se joignent à cette jouissance.

Telle, la sympathie, si profondément humaine, que Jouffroy appelle le sentiment esthétique fondamental, « A l'aspect de la figure qui exprime la colère ou l'amour, le

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spectateur subit les premiers mouvements de la colère ou de l'amour, prend la disposition de reproduire en soi l'un ou l’autre de ces états. Or, la disposition à reproduire ou à répéter en soi ces états de la nature vibrante, de la nature humaine, que les objets extérieurs manifestent ; cette disposition, c’est la sympathie. Par elle, l'état physique intellectuel, moral, sensible, dans lequel se trouve un de nos semblables, et qu’il exprime par certaines apparences extérieures, se reflète en nous comme dans un fidèle miroir et mème se manifestera chez nous instinctivement au dehors, par les mèmes apparences qui le trahissent dans l'objet de notre sympathie. » ()

D'autres émotions se développent au contact de la beauté. Il est des natures impressionnables et sensibles que la musique fait bondir d’allégresse, et qui éprouvent, à certaines harmonies, un désir inaccoutumé de courir au devoir et de faire de grandes choses. Elle stimule, elle magnifie. Quand on l'entend, dit M° de Staël, on se sent capable de marcher à la mort avec enthousiasme, et Platon va jusqu'à dire qu'on peut produire des sons capables de faire naitre la bassesse de l’âme, l’insolence ou les vertus contraires. L'histoire autant que le mythe en fournissent maints exemples.

Mais ces sentiments secondaires ne se montrent pas d'une manière generale et uniforme. Ils dépendent des circonstances et des tempéraments, tandis que le plaisir dont nous parlons est inséparable de la connaissance du beau. Quiconque formule un jugement esthétique éprouve ce plaisir et en à conscience. Son intensité varie, mais il existe chez tous.

Nous allons essayer d'en déterminer la nature et d'en analyser les conditions.

(1) JourrRoy. Cours d'esthétique (34 et 35° leçon).

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Nature du plaisir esthétique.

SOMMAIRE : I. Le plaisir en général, ses conditions. — IT, Le plaisir esthétique n’accompagne pas l’activité des fonctions purement physiologiques. — IIf. Parmi les sens nous refusons toute valeur esthétique à l’odorat, au goût, et dans certaines limites au toucher. — IV. Point de plaisir esthétique sans un acte de perception intellectuelle. — V, Le beau de l'imagination — Le beau intellectuel. — VI. Criterium de la valeur des impressions sensibles au point de vue esthétique. — VII. Théorié de Guyau et de Spencer.

Qu'est-ce que le plaisir ?

Vainement demanderions-nous à la science contemporaine, à celle surtout qui se flatte de pénétrer les profondeurs de l’homme en sondant son organisme, réponse à cette question. La physiologie ne peut qu'avouer son ignorance et nous répondre : Mystère! La nature de la modification nerveuse que le plaisir accompagne, le lien qui la rattache à la tonalité de la sensation, tous ces problèmes, dont l'avenir livrera peut-être la solution, sont à l'heure présente, enveloppés d'obscurités et de doutes.

Mais le plaisir existe. Qui n’a goûté ces heures délicieuses où la santé, comme une sève exubérante, fait épanouir la vie dans une expansion sans entraves. C’est le déploiement facile et plein de toutes les activités. C’est le bien-être du corps dans l'équilibre harmonieux de toutes ses fonctions. La marche et la course plaisent comme une satisfaction nouvelle. Nous aimons l'air aspiré follement au galop d'un cheval ardent, le balancement cadencé de la barque,

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fendant l’eau sous la rame nerveuse, les ébats fougueux sur la glace où la lame d'acier nous emporte, grisés de brise froide. (1)

A son tour, la vie des sens s’exalte et nous apporte ses Jouissances. Ceux qui ont visité la grotte de Han se rappellent comme un des plus charmants épisodes de cette excursion de trois heures dans les souterrains, le saisissant effet de lumière que produit la clarté du jour, au sortir de la Lesse. Oppressé par les ténèbres, exaspéré par la fantasque vacillation des torches, le voyageur, brusquement, au coude de la rivière, dans l'encadrement noir de la roche, voit ruisseler un rayon de lumière tamisée, étincelante comme une pierrerie, mais si douce et si limpide que l'œil s'y rive, reposé et ravi.

L’oreille se délecte dans le chatoiement de la mélodie. Que de fois dans le silence de la réflexion ou l'absorption de l'étude, avons-nous tressailli soudain aux accords d'une fanfare bruyante passant là, sous nos fenêtres, caressant un instant nos oreilles, puis, s'éteignant par degrés, tandis que notre esprit cherchait à renouer le fil de ses pensées brusquement interrompu. Le prisonnier, dans la solitude de sa cellule, sent la glaciale étreinte du silence ; il guette, comme un instant de bonheur, le bruit d’une voix humaine, et la parole de son geôlier sonne à ses oreilles, comme une délicieuse harmonie.

On pourrait multiplier les exemples pour la vue et l’ouïe autant que pour le toucher, le goût et l'odorat. La main éprouve une volupté à suivre les soyeuses cassures du velours ou la lisse chevelure d'une tête d'enfant. Au fumet du gibier, au bouquet du vin, le gourmet se délecte. Comme à la chatte de Th. Gautier, « de petits frissons lui

() Cfr. L'analyse que fait M. Sourrau du plaisir du mouvement dans son ouvrage : Esthétique du mouvement. (Chap. 1.)

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courent sur l'échine. » Les senteurs de la nuit et le parfum des fleurs sont imprégnés d'une voluptueuse saveur.

Que dire des jouissances de nos facultés supérieures ? C’est ici que nous rencontrons les satisfactions de l'esprit et les émotions du cœur. L'intelligence se complait dans la lumineuse possession de la vérité; l'évidence la séduit, la charme ou la fascine, et la solution définitive, irréfutable, d'un problème dificile est la source des joies les plus nobles de notre être. D'autre part la conscience de faire son devoir, d'accomplir une bonne açtion, de se rendre utile à l'humanité engendre les plaisirs moraux, apanage des àmes bien nées, qui ont inspiré aux poètes de tous les âges les plus beaux accents du lyrisme.

Dans cette triple catégorie de la vie physiologique, sensible et morale, pour peu qu'on y fasse attention, on voit que le plaisir d’une faculté est la suite de l’activité de cette faculté. Le repos complet d’un organe n'engendre jamais de jouissance. La mise en œuvre d'une fonction, la dépense d'une force, bref, l'exercice d’une activité est la base nécessaire du phénomène du plaisir, et celui-ci n’en est qu'une tonalité. L'oisiveté est mère de l'ennui et de la souffrance. Le far niente, ce bercement exquis de l'être suivant le rythme du caprice, n’est pas l’inaction absolue. C'est un travail sans fatigue, sans effort, le déploiement sans obligation, sans contrainte d’une force fraiche, reposée, succédant à l'exercice d'une énergie épuisée à qui la volonté impitoyable à demandé une déperse trop longue ou trop intense; ou bien, c’est l’action plus aisée de la même faculté, se refaisant dans la détente, comme un ressort qui se relâche. Les rêveries au coin du feu, les excursions dans le champ du souvenir que l’on se surprend à faire, au milieu d'une étude aride, nous plaisent avant tout par contraste, en tant qu'ils succèdent à une tension laborieuse,

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et l'inaction dans laquelle nous croyons être n’est qu'une action ralentie, un élat de repos relatif.

Mais, si l'activité est la condition de tout plaisir, un exercice quelconque ne suffit pas pour le provoquer. Une faculté ne trouve le plaisir que dans un déploiement facile, ample, dans le sens de sa voie normale, telle qu'elle lui est assignée par la nature. Il faut quê son énergie se dépense sans obstacle, ou qu’elle renverse ceux qui la heurtent. L'effort comprimé ne fait qu'endolorir, et l’entrave que la faculté ne peut briser, l’aigrit au lieu de la satisfaire.

Cela ne suffit pas ; elle doit, de plus, se mouvoir dans des limites restreintes de durée et d'intensité : en deçà comme au delà, c'est le tourment et la souffrance. Une lumière éteinte aussitôt qu’elle nous à apparue produit une sensation désagréable. Quand un train express nous emporte à toute vapeur entre deux talus, de temps à autre une échappée nous découvre la plaine baignée de lumière et de soleil ; un rayon nous Cingle comme un éclair, mais l'œil n’est pas encore revenu de ce douloureux éblouissement, que déjà nous sommes replongés dans le demi-jour grisätre, qui se brise contre les bords du chemin.

Helmholiz a découvert une raison physiologique aux phénomènes de consonnance et de dissonnance musicales. Il y a consonnance quand l'appareil acoustique est soumis à une excitation continue. Au contraire, la dissonnance, produite par un croisement des ondes sonores qui se détruisentau point d'intersection, soumet l'oreille à des excitations antermitlentes. N'est-ce pas à cause de leur infériorité à un temps normal de dépense, que ces provocations entrecoupées revêtent une tonalité douloureuse pour l'organe auditif? D'autre part un son uniforme, prolongé outre mesure, nous agace et nous crispe, et la musique écoutée pendant un temps trop considérable use les fibres de l'oreille comme une goutte d'eau creuse la pierre.

Outre ces conditions de durée, il en est de non moins impérieuses qui règlent l'intensité de l'exercice. « Tout objet n’est pas propre à exciter et à favoriser le complet développement de l'énergie. Il faut non seulement qu'il la mette en jeu, mais qu'il la provoque tout entière, sans toutefois la pousser. jusqu'à la fatigue et l'épuisement... De là, la raison pour laquelle il y à des choses qui nous plaisent moins, d’autres qui nous déplaisent. Un objet estil trop simple ou trop insignifiant pour donner lieu à un effort suflisant de notre activité, il nous laisse presque insensible. Est-il, au contraire, trop compliqué pour que notre intelligence puisse, sans fatigue, en saisir les rapports, il nous est désagréable, à moins que l'intérêt scientifique ne soit en jeu. Une énergie quelconque sera donc défectueuse en deux facons, par la faute de son objet, soit qu'il ne l’excite que d’une manière imparfaite, soit qu'il la fatigue et l'épuise. » (°)

C’est la paraphrase de cette sentence de Senèque, qui contient tout entière la pensée que nous développons : « in prœcipiti est voluptas, in dolorem vergit nisi modum teneatis. »

Ce n’est pas tout. Plus l'énergie s'approche de son maximum d'intensité et tend vers la plénitude de son exercice, plus son déploiement s'accompagne de plaisir.

Les récentes expériences du dynamomètre viennent confirmer cette thèse. M. Ch. Féré, dans ses intéressantes études sur la sensation et le mouvement, démontre pour les diverses facultés sensitives que l'affection agréable ou désagréable est accompagnée dure augmentation ou d’une diminution d'énergie.

Nous croyons qu'il n’est pas inutile de citer quelques-

@) Francisque BouILier, Du Plaisir et de la Douleur (Paris, 1865), ch. 3.

io)

unes de ces expériences de psycho-mécanique, car la théorie qu'elles confirment est importante dans la question qui nous occupe : « M. le docteur G., qui est très sensible à l'action des odeurs, a bien voulu nous servir de sujet d'expérience. Après avoir pris la force dynamométrique de la main droite, qui varie de 50 à 55 dans plusieurs épreuves, nous approchons vivement de ses narines un flacon contenant du muse pur qui nous à été obligeamment prêté par notre ami, M. Ch. Girard, directeur du laboratoire municipal, c'est dire qu'il s'agit d'un produit parfaitement sûr. M. G. déclare que cette odeur est extrêmement désagréable; sa force dynamométrique prise à ce moment, donne 45, c’est-à-dire qu’elle semble diminuée. La même expérience est reprise plus tard, mais en laissant le flacon à distance, de telle sorte que l'impression arrive atténuée ; M. G. déclare alors que cette odeur est très agréable, et sa physionomie exprime très nettement la satisfaction ; il donne alors une pression de 65, c'est-à-dire une augmentation de 10 à 15, d’un sixième ou d’un cinquième. » (°)

() Cu. Féré. Sensation et Mouvement, p. 62 et 63 (Paris, Félix Alcan). Voici une seconde expérience, non moins intéressante, citée p. 63 : « Chez une hystérique, anesthésique générale, qui a une obnubilation très manifeste du sens de l'odorat, l’approche immédiate du flacon de musc détermine une sensation très agréable, en même temps qu'une dynamogénie très intense (46 au lieu de 23). Dans une autre expérience sur le même sujet, nous laissons le flacon de muse au contact des narines pendant trois minutes; après avoir déclaré d’abord la sensation très agréable, il commence à en étre incommodé; l'exploration dynamométrique, qui n'avait pas été faite jusque-là, donne 19, c’est-à-dire une diminution notable. Si on continue l'expérience, si on persiste à faire agir l’odeur du muse, peu à peu la sensation s'affaiblit, puis disparaît, la réaction dynamométrique baisse encore un peu, enfin le sujet tombe dans le sommeil léthargique. La sensation olfactive a agi exactement comme les sensations auditives et visuelles prolongées; toutes sont

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On le voit, les faits apportent une démonstration expérimentale de la proportion qui existe entre l'intensité du plaisir et l'intensité du déploiement d'une faculté.

Nous rencontrerons plusieurs applications de cette loi. Elle nous rendra compte, en musique, de la supériorité du rythme ternaire sur le rythme binaire. C’est en nous basant sur le même principe que nous justifierons la plénitude de jouissance esthétique qu'une œuvre d'art morale suscite en nous. (|)

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Nous venons d'exposer sommairement les conditions générales du plaisir. Il importe d'analyser de plus près la jouissance esthétique, qui n’est qu'une espèce de plaisir, d'en fixer la nature, de circonscrire le champ qu'elle embrasse et de la distinguer ainsi de toute impression analogue.

Tout sentiment agréable présuppose une conscience au moins vague de l’activité dont il est le complément.

Mais, notons-le dès maintenant, cette conscience vague ne suffit pas au plaisir esthétique. Il implique une connais-

excitantes au début, puis déterminent l'épuisement qui aboutit au sommeil quand il s’agit d’un sujet prédisposé, »

Cfr. A. Biner et Ch. F£ré. La Polarisation psychique — et Le Magnétisme animal.

() Cfr. p. 48. Pour être une source de plaisir complet, il faut de plus que le déploiement de la faculté soit en harmonie avec celui des autres facultés de l'être qui est le principe commun de toutes. Nous reviendrons sur ce point en étudiant l'impression de l’œuvre d'art immorale, et nous verrons que la faculté inférieure doit, en se dépensant, respecter sa subordination naturelle aux facultés supérieures : si elle s'exerce aux dépens de celles-ci, elle apportera au sujet considéré dans l'intégralité de sa nature le désordre et la douleur,

sance nette, distincte el d'un ordre souvent complexe. Nous la caractérisons par une expression technique; la perceplion du beau. Le langage en témoigne. Or, en esthétique, plus peut-être que dans n'importe quelle autre branche philosophique, le langage nous fournit des enseignements précieux. C’est que le beau compte parmi ses éléments l'impression de plaisir qu'il provoque de sa nature. La langue est le miroir des phénomènes affectifs; elle traduit leurs nuances avec plus de délicatesse et de plénitude qu’elle ne rend les pensées et les jugements.

Nous parlons du plaisir de la marche, de la course ; nous sentons le bien-être de la respiration, de la digestion. D'autre part, nous disons : quel beau tableau — quelle belle symphonie ! Et il ne viendra à l'idée de personne de mettre sur le même pied ces deux espèces de jouissances. Pourquoi r'ecONNaÎisSONS-NOUS la beauté aux impressions qui nous viennent des sens ou de l'intelligence, et la dénions-nous aux sensations, plus vives peut-être, que suscite en nous le fonctionnement de la vie physiologique. C'est que ces dernières fonctions, accomplissant en ellesmêmes le cycle entier de leur évolution, ne nous apprennent rien sur le monde extérieur. C’est à peine si elles s'accompagnent du sentiment vague de leurs opérations, et de la jouissance qui en dérive. Leur mise en œuvre à pour but direct la conservation et le développement de l'être. Par leur intermédiaire nous ne percevons rien, el sans perception point de beauté.

Comment apprécier, après ce que nous venons de dire, la théorie de ceux qui étendent le champ des impressions esthétiques jusqu'aux limites de l'agréable. Voici ce qu'écrit M. Guyau : « La vie humaine est dominée par quatre grands besoins ou désirs, qui correspondent aux fonctions essentielles de l'être : respirer, se mouvoir, se nourrir, se reproduire. Nous croyons que ces diverses fonctions peuvent

toutes revêtir un caractère esthétique... Respirer largcment, sentir le sang se purifier au contact de l'air et tout le système distributeur reprendre activité et force, c'est là une jouissance presque enivrante, à laquelle il est difficile de refuser une valeur esthétique ..….. La fonction de nutriion, si intimement liée à la précédente, n'est pas plus exclusive de l'émotion esthétique. . . De même, il est doux et esthétiquement agréable de manifester au dehors la vie intérieure. Bien avant la danse et les mouvements rythmés, la simple action de se mouvoir à pu fournir à l'homme des émotions d'un genre élevé... Si, des fonctions de nutrition et de locomotion, nous passons à celles de reproduction, leur importance au point de vue esthétique nous paraitra encore plus considérable. » (1)

La respiration, le mouvement, la nutrition, la reproduction, sont source d'émotions agréables auxquelles on peut donner le nom de plaisirs. Mais ces plaisirs sont tout entier d'ordre physiologique. Ils ne revêtiront jamais le caractère d'impressions es/héliques, et le bon sens ferait promptement justice de cette expression d'un goût quelque peu fin de siècle, qui parlerait concurremment de la beauté d'une digestion et de la beauté d'une exécution musicale.

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Nous éliminons donc du domaine des plaisirs esthétiques toutes les sensations qui dérivent de la vie physiologique. Aux seules facultés perceptives, les sens, l'imagination, l'intelligence, il est réservé de nous procurer la Jouissance du beau.

(@) M. Guyau. Les Problèmes de l'Esthétique contemporaine (Paris, Félix Alcan), p. 20 à 22.

Examinons l'apport de ces diverses facultés.

Au premier chef, les sens nous mettent en communication avec le monde extérieur. Tous nous apportent, à des degrés divers sans doute, leurs renseignements sur les choses du dehors. Mais ici une nouvelle élimination s'impose. Une excitation nerveuse quelconque ne peut devenir le point de départ du plaisir esthétique; une perception sensible quelconque ne peut la produire.

Pour M. Guyau, le domaine du beau est aussi large que celui des sens : « Chacun de nous, probablement, avec un peu d'attention, dit-il, se rappellera des jouissances du goût qui ont été de véritables jouissances esthétiques... Les sensations du goût ont si bien un caractère esthétique qu'elles ont donné naissance à une sorte d'art inférieur : l'art culinaire. » (1) Et il ajoute : « les parfums saisis par l'odorat ont la même valeur que l'arôme saisi par le goût. La parfumerie, elle aussi, est une sorte d'art (”) qui d’ailleurs reste bien au dessous de la nature même. »

Le sens commun, le langage universel se révoltent devant des déclarations subversives du témoignage clair et indiscutable de la saine raison. « A-t-on jamais dit une belle odeur > demande Victor Cousin. C’est renverser les rôles que de répondre avec Guyau : « Sion ne l’a pas dit, du moins en Français on devrait le dire. » La langue française est loin d’être seule à refuser une valeur esthétique

(@) M. Guyau. Les Problèmes de l'Esthétique contemporaine (Paris, Félix Alcan), p. 63.

(2) Les expressions art culinaire, art de la parfumeriene peuvent induire en erreur, quoique M. Guyau doive logiquement les faire entrer dans le cadre des beaux-arts. Tous les esthéticiens distinguent de ces derniers une série de procédés techniques, relatifs à une profession, et à laquelle on donne le nom art, mais en l’entendant dans une acception bien différente. C’est ainsi qu'on parle d'arts mécaniques, de l’art de la magie, ete., ete,

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