‹ La Valeur Esthétique de la Moralité dans l'ArtChapitre 6 sur 14 · NI · texte numérisé non relu

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La thèse que nous venons d'exposer, soulève de vives objections. Parmi les plus accréditées, en voici deux qu'opposent de préférence la plupart des auteurs de critique esthétique. à

Les plus grands artistes, dit-on, ont étalé le vice dans sa nudité. Maint héros de Shakspeare n'est qu'un être avili, immoral, et c'est dans la production de ces personnages que se révèle avant tout le génie du grand poète anglais.

D’aucuns répondent à la difficulté, que l’on trouve dans tous ces caractères, au milieu de leur perversité, des qualités morales qui rachètent les plus grands défauts. Les maniaques et les scélérats ont des mouvements bien inspirés et font preuve de générosité de sentiments et de hauteur d'idées. Il n’est pas tel monstre qui ne cache au fond de son être un reste de vertu ; malgré lui, à certaines heures, la nature reprend ses droits.

Nous préférons l'argument topique que donne Taine. D'après lui, le vice sert de repoussoir, et l’on peut appliquer aux dramaturges ce qu’il dit des comiques et des romanciers : « Les grands artistes, auxquels les exigences de leur genre ou l'amour de la vérité nue ont imposé l'étude de cette triste espèce, ont couvert par deux artifices la médiocrité et la laideur des caractères qu'ils figuraient. Ou bien ils en font des accessoires et des repoussoirs qui servent à mettre en relief quelque figure principale : c’est le procédé le plus fréquent des romanciers, et vous pouvez l'étudier dans le Don Quichotte de Cervantes, dans Zugénie Grandet de Balzac, dans Madame Bovary de Gustave Flaubert. Ou bien ils tournent nos sympathies contre le personnage : ils

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le font tomber de mésaventure en mésaventure, ils excitent contre lui le rire désapprobateur et vengeur, ils montrent avec intention les suites malencontreuses deson insuffisance, ils chassent et expulsent de la vie le défaut qui domine en lui. Le spectateur, devenu hostile, se trouve satisfait; il éprouve le mème plaisir à voir écraser la sottise et l’égoïsme qu'à voir se déployer la bonté et la force : le bannissement d'un mal vaut le triomphe d'un bien. » (!)

On nous dit encore que l'artiste est un initié, et que, grâce à son éducation esthétique, il ne voit pas dans l'œuvre le caractère immoral du sujet. L'exécution l'absorbe et il ne voit rien au-delà. Le profane seul saisit le caractère immoral de l'œuvre et s'en trouve blessé. L'argument se résume dans ce paradoxe de Charles Potvin : « Ce n’est pas le nu qui est vil, c'est le spectateur. » (?)

Nous verrons dans le chapitre suivant que la beauté artistique ne réside pas que dans la réalisation technique. La conception de l'artiste, elle aussi y a sa part, L'œuvre, qui la traduit, ou mieux la contient tout entière, participe de la valeur de l'idée créatrice. Il est faux que l'artiste parvienne à en abstraire la signification morale. Le nu chaste ne le heurtera pas, comme il ne heurtera aucun homme arrivé à la période normale de la réflexion. Devant le nu immoral nous contestons qu'il reste impassible, car il n'a ni le droit ni le pouvoir d'abdiquer sa dignité humaine. Si, comme le médecin, il touche de plus près les réalités de l'existence, la nature lui impose l’infranchissable limite du mal moral. Comme tout autre, il le reconnait partout où il le rencontre, et le flétrit dès qu'il l'a reconnu.

On à tort de représenter l'artiste comme un être désordonné, une sensitive, chez qui une faculté s’est développée

(1) TAINE. — Op. cit. t. II, chap. 3 : « Le degré de bienfaisance du caractère. »

() On. Porvin. Le Nu dans l'Art (Revue de Belgique, mars 1889).

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