‹ La valeur historique du quatrième ÉvangileChapitre 45 sur 50 · XIII, 20; XIV · texte numérisé non relu

XIII, 20; XIV

XVI, 27. Cf. ci-dessus, p. 159-162.

Quant à la nature du rapport qui l'unit à Dieu, le Sauveur, comme précédemment, insinue plutôt, par un ensemble de traits frappants, Tidée de sa consubstantialité avec le Père, qu'il ne la proclame directement et sans voile.

Il reprend avec une certaine insistance la parole adressée aux Juifs : « Le Père est en moi et je suis dans le Père ^. » Par là il les confirme dans l'idée qu'il a avec Dieu un rapport d'union incomparable, allant jusqu'à une compénétration mutuelle ; et cela suppose évidemment qu'il possède plus que la simple nature liumaine, mais participe de l'être même de Dieu.

Néanmoins, dans ses explications subséquentes, Jésus se présente surtout en qualité de Médiateur, inférieur au Père, quoique infiniment distant de ses disciples, trait d'union entre Dieu, dont il partage les privilèges, et les hommes qui doivent passer par lui pour aller à Dieu et recevoir toutes grâces de Dieu ^. Même dans sa prière sacerdotale, où il proclame si expressément qu'il a tout reçu du Père et ne fait qu'un avec lui ^, il se donne en même temps pour l'intermédiaire de l'union des siens avec Dieu : le Père est en lui et lui est dans le Père, ainsi faut-il que ses disciples soient en lui et lui en eux, pour devenir par lui un avec le Père ■*. L'ensemble de ces déclarations dut faire sur les apôtres une impression incomparable et, malgré la grandeur du mystère qu'elles renfermaient, leur donner l'assurance que leur Maître n'était pas un envoyé de Dieu, du genre des prophètes, mais était réellement venu d'auprès do Dieu. Ce n'était pas simplement un homme, mais, dans son être préexistant à sa naissance humaine, il devait être associé à l'être de son Père et partager l'essence divine.

' Jean, xiv, 7.

' XIV, 13. 20; XV, 1 sq. Cf. ci-dessus, p. 374-375.

* XVII, 11, 20-26. Cf. ci-dessus, p. 375.

394 LE CHRIST JOHANNIQUE

Aussi comprend-on, après les événements du Calvaire, lorsque la constatation irrécusable de la résurrection de Jésus eut confirmé la foi des disciples, dans la mesure même où la Passion l'avait scandalisée, cette exclamation de l'apôtre Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ^! » Cette parole marque un progrès incontestable sur les professions de foi antérieures, au [Messie roi d'Israël ^, au Saint de Dieu ^ au Christ sorti du Père et venu en ce monde ^. Elle est un point culminant. D'autre part, on ne peut nier qu'elle ne réponde elle-même à un réel progrès de la manifestation personnelle du Sauveur et qu'elle ne traduise, en quelque sorte, l'impression d'ensemble de son ministère.

Il est d'autant plus remarquable que l'évangéliste prête au Christ ressuscité cette parole profondément synoptique : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu •''. » Une telle parole, attribuée au Christ, à la fm de l'Évangile, si près de l'exclamation de Thomas, montre bien l'indépendance du rédacteur à l'égard des préoccupations systématiques.

Un apologiste tendancieux aurait mis une tout autre harmonie entre les déclarations qu'il fait prononcer par le divin Maître, celles qu'il met dans la bouche de ses disciples, et la théologie qu'il formule lui-même dans son prologue et dans sa conclusion.

Aurait-il d'ailleurs songé à introduire dans les discours du Sauveur ces réserves, ces progressions, ces retours, tous ces caractères d'opportunité, d'habileté et de mesure, qui conviennent à une révélation authentique et vivante, non à une thèse théologique? Enfin, aurait-il réussi à donner, de cette manifestation du Christ, une relation à la fois si indépendante des don-

* Jean, xx, 28.

« XI, 27. Cf. Westcott. St John, p. lix.

* XX, 17. Cf. t. I, p. 617 sq.; ci-dessus, p. 375.

nées traditionnelles, et si équivalente comme portée générale?

Si Ton se rappelle que notre évangéliste, loin de dissimuler Thumanité du Ciirist, la met au contraire en relief, telle qu'elle apparaît dans les premiers Evangiles ; si Ton a égard qu'il insiste le plus souvent sur les rapports humains de Jésus avec Dieu, qu'il ne craint pas de relater les discours où le Sauveur semble corriger l'interprétation littérale que les Juifs donnent à l'expression de son identité avec Dieu, ceux où il se déclare inférieur à son Père, où il l'appelle le Dieu unique dont il est l'envoyé, son propre Dieu, comme il est le Dieu de ses disciples ; on ne peut moins faire que de formuler cette conclusion : l'écrivain entend relater la manifestation du Christ, non d'après l'idéal théologique que fait supposer son prologue, mais d'après l'histoire ; et ce que sa relation offre d'indépendant et do complémentaire par rapport à la tradition synoptique, accuse une information personnelle, répondant à la réalité.

Résumons les principaux résultats de notre minutieuse enquêtp.

Nulle part les discours du quatrième Évangile n'apparaissent avec précision comme une création dn Té- A'angéliste, qui utiliserait l'expérience de faits postérieurs à Jésus et traduirait Ips préoccupations du monde chrétien à la fin du premier siècle. On n'y trouve aucune allusion franche aux événements accomplis depuis la mort du Sauveur; les relations présentes de l'Eglise avec l'empire romain ou avec la synagogue ne semblent pas occuper la pensée de l'écrivain; ce qui est dit des institutions cultuelles, du baptême, de l'eucharistie, est sans rapport nettement marqué avec les usages récents; on n'est pas fondé à déclarer véritablement nouvelle l'idée qui est donnée du royaume de Dieu, ni celle qui est fournie au sujet du Christ Fils de Dieu, préexistant à sa venue sur la terre, ni aucune autre de celles qui figurent dans les discours attribués au divin Maître.

Au contraire, ces discours ofirent des marques notables d'authenticité. Ils sont étroitement reliés à des faits dont nous avons dû reconnaître le caractère historique, mêlés d'incidents qui sont visiblement pris sur le vif et ont les meilleures apparences de la réalité. Les pharisiens et les chefs des prêtres sont décrits d'une façon indépt^ndante des Synoptiques, et néanmoins, sous la nouveauté de certaines expressions, en accord intime avec ce qu'ils étaient à l'époque déjà lointaine où ils entraient en conflit avec Jésus. Comme le Christ des premiers Évangiles, le Christ de saint Jean annonce son avènement eschatologique, garde à l'idée de la parousie son relief, semble même déclarer qu'elle se

produira au cours de la génération contemporaine. Malgré la haute opinion que Tévangéliste se fait du Christ \'^erbe de Dieu, le Sauveur est présenté par lui dans sa pleine réalité d'homme; les relations qu'il déclare avoir avec son Père sont pareilles à celles qu'il revendique dans les Evangiles antérieurs; sa manifestation comme Messie et Fils de Dieu oiïre, dans le fond, le même caractère de prudence, d'habileté, de développement progressif, que dans ces premiers documents.

Pour l'ensemble, les discours du quatrième Évangile se présentent donc dans une situation semblable à celle des récits. Ils ne trahissent pas la main d'un théologien qui composerait de son propre fonds, sans attache avec l'histoire. Ils accusent plutôt un écrivain en possession d'une tradition ou de souvenirs authentiques.

Ainsi, qu'on l'envisage au point de vue des idées ou au point de vue des faits, la teneur de notre document ne contredit pas l'assurance obtenue par ailleurs touchant l'origine apostolique de l'ouvrage, mais tend positivement à la confirmer.

De cette simple teneur peut-on conclure que le rédacteur du livre soit un apôtre du Christ, Jean, fds de Zébédée ? Non sans doute. Considérés indépendamment de certaines indications spéciales, ni les discours, ni les récits ne réclament formellement une telle origine : ils pourraient fort bien avoh' été rédigés par un disciple de l'apôtre Jean, utilisant le témoignage recueilli de la bouche de son maître ^. Mais ils n'ont rien non plus qui s'oppose à cette origine apostolique immédiate : ils peuvent être sortis, tels que nous les

1 C'est l'opinion soutenue par Renan, Vie de Jésus, IS'édit., p. 476 sq. ; V Église chrétienne, p. 58 sq. ; Weizsacker, Apostol. Zeit., p. 517 sq. ; Harnack, Die Chronologie, t. i, p. 677; Moiïalt, The historical New Testament, 1901, p. 495 sq. ; P. Gardner, A hUtorical View of the New Testament, 1901; Abbott, art. Gospels, col. 1794 sq.; Heitmaller, /o/i. Evang., p. 186 sq. Cf. Jûlicher, Einleit., p. 338 sq.

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avons sous les yeux, de la plume de l'apôtre que Jésus aimait. Qu'en a-t-il été dans la réalité ? C'est un point qui doit être établi par d'autres arguments.

Au dernier quart du ii*^ siècle, à l'époque de saint Irénée, et même dès le milieu de ce ii^ siècle, au temps des monta nistes, des grands docteurs gnostiquos, de saint Justin et de Papias, le quatrième Évangile était regardé comme l'œuvre de Jean l'apôtre, publiée en Asie-Mineure ^. Cette croyance constatée jusque dans la génération qui vit paraître notre Evangile, et dans la région où il fut publié, présente incontestablement une valeur de première importance. Elle suffirait à elle seule à former notre jugement.

Mais il est particulièrement aisé d'en vérifier le bienfondé. L'apôlre Jean n'a pas vécu au delà des premières années du ii^^ siècle : l'ouvrage qu'on lui attribue est-il ou non antérieur à cette époque ? Le livre a sûrement pour patrie l'Asie-Mineure : est-ce que l'apôtre, sur ses vieux jours, a résidé en cette contrée ? C'était un Juif de Palestine, un témoin familier de Jésus : est-ce que notre Evangile, publié en Asie, est néanmoins l'œuvre d'un Juif, Palestinien, capable de narrer la vie du Christ d'après une information personnelle ? Autant de questions précises, dont l'ensemble forme quelque chose d'extraordinairement complexe, et auxquelles le témoignage, tant du livre que de l'histoire, fournit une réponse pleinement favorable. Le quatrième Rvangile a paru, au plus tard, aux environs de l'an 100. L'apôtre Jean résidait sûrement à Éphèse aux dernières années du premier siècle. Fi'auieur de l'ouvrage était, à n'en pas douter, un Juif de Palestine, en possession d'une tradition particulière sur la vie de Jésus. La concordance de ces données est nu ne peut plus significative 2.

» Voir L'origine du quatr.Évang., p. 223-247. •■' Voir ibid., p. 19-53, 108-177, 390-474.

400 co]\c;LLlslo^

Ce n'est pas tout. L'Évangile lui-môme se réclame de l'apôtre Jean. En deux endroits, l'auteur s'identifie avec le disciple que Jésus aimait, c'est-à-dire avec le fils de Zéhédée, et de telle façon qu'on ne peut faire l'hyp othése d'une fiction littéraire ^. La vérité de cette identification se trouve d'ailleurs garantie, soit par la manière dont le disciple est mis en scène au cours du récit évangélique, soit par les particularités littéraires et les indications topographiques du livre, qui accusent directement la main d'un Juif palestinien, soit enfin par le fait que les Épitres johanniques ont incontestablement la même origine et réclament pour auteur commun un disciple immédiat de Jésus, dernier représentant de la génération qui connut le Sauveur 2.

C'est donc avec une pleine assurance que nous pouvons proclamer le quatrième Évangile œuvre de l'apôtre saint Jean,

Or, par un contre-coup qui ne crée aucun cercle vicieux, ce fait de l'origine johannique de l'Evangile, en même temps qu'il explique au mieux le caractère d'historicité qu'il a fallu reconnaître à l'ensemble des récits et des discours contenus en notre document, confirme d'une façon péremptoire cette historicité et nous permet d'en apprécier dans une large mesure la nature et le degré.

Si le quatrième Évangile doit être considéré comme œuvre de saint Jean, il est évident que nous avons affaire à un document de la plus haute importance. Sans doute, il reste possible (vt vraisemblable que l'apôtre ait imprimé son cachet propre dans la manière de raconter les miracles du Sauveur, dans le choix qu'il a fait des scènes évangéliques, comme dans le

* Voir L'origine du quatr. ^c^ang., p. 286-341, 483-488. ^ Voir ibid., p. 489-493; -4 propos de l'origine du quatrit-me Évangile, dans la Revue bihl., janvier 1908, p. 89-97.

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relief donné à tels ou tels des traits qui les composent. Il avait son but, sa méthode, son tour d'esprit personnel : rien d'étonnant qu'on en trouve la marque dans ses récits.

I/hypothèse est particulièrement plausible, en ce qui concerne les entretiens et les discours. A la distance d'un demi-siècle, la mémoire de l'apôtre ne pouvait, sans un miracle auquel Dieu n'était nullement obligé, avoir retenu intégralement les paroles du Christ ou de ses interlocuteurs ; or, l'on sait que l'inspiration divine ne modifie généralement pas chez l'écrivain sacré les conditions ordinaires de sa mémoire ni do ses autres facultés de connaissance. Les Synoptiques sont loin de rapporter toujours littéralement les propos du Sauveur. Pour parler seulement du quatrième évangéliste, il est bien certain que ses comptes rendus ne prétendent aucunement reproduire la pleine réalité.

Bien plus, l'on peut parfaitement penser qu'en relatant les entretiens du Christ, l'écrivain leur a plus d'une fois fait subir une sorte de transposition ou d'interprétation, en exprimant la pensée du Maitre sous une forme qui se ressentait de l'expérience acquise et accusait le travail accompli dans ses pensées par l'eiïet de ses longues méditations.

Mais nous sommes ici dans le simple domaine du probable. Il semble impossible do déterminer dans le détail avec quelque assurance ce qui appartiendrait à l'évangéliste, par conséquent de préciser dans qui^llo mesure il a pu marquer de son empreinte et modifier la pensée originale du Maître ^

Faut-il le dire, cette délimitation rigoureuse n'est aucunement nécessaire pour une juste appréciation de la valeur essentielle de notre document. Dès lors

' Diverses sont sur ce point les opinions des critiques partisans de l'authenticité de notre Évangile. M. Drummond, Fourth Gosp.,

que nous tenons pour assuré le fait de sa composition par le fils de Zébédce. comme nous savons l'auteur compagnon assidu et témoin familier du Sauveur, qu'il nous affirme lui-même son dessein de donner la foi au Christ par le récit de faits garantis par les disciples témoins et par lui-même, et que, d'autre part, sa sincérité, sa loyauté, son élévation morale, sont manifestement audessus de tout soupçon, nous pouvons avoir confiance en l'accord très général de ses récits et de ses discours avec la réalité. S'il est apologiste, il n'en est pas moins historien. Si ses narrations ont un cachet spécial, elles n'en correspondent pas moins aux faits. Si les discours qu'il attribue au Christ portent la marque de son esprit, ils n'en sont pas moins dans leur substance discours authentiques du Sauveur. Voilà ce que nous pouvons proclamer avec une définitive assurance.

p. 26, 41, 65-66, estime que les discours prêtés au Christ contiennent, pour une large part, la pensée personnelle de l'écrivain, mêlée à ses souvenirs. Au sentiment de B. Weiss, Einleit., p. 381, du P. Calmes, S. Jean, p. 76, Comment se sont formés les Évangiles, 1899, p. 49, de Mgr Batiflol, Six leçons sur les Évangiles, 4<" édit., 1897, p. 128-129, L'Eucharistie dans le N. T., dans la Revue bihl.,

1903, p. 513, du P. Lagrange, Bulletin de littérature ecclésiastique,

1904, p. 18. les discours attribués au Christ reproduiraient avec fidélité la substance de l'enseignement de Jésus, tout en offrant une combinaison de la pensée johannique avec des souvenirs objectifs sur le Sauveur. D'autres auteurs voient seulement la part de l'évangéliste dans le travail de condensation qu'il a fait subir aux discours du Christ et la forme littéraire dans laquelle il les a traduits : D. Calmet, S. Jean, p. 7; Corluy, In Joan., p. 15-16; Fillion, S. Jean, p. Li; Ivnabenbauer, In loan., p. 48-49; Westcott, St. John, p. Lvi-Lix; Godet, S. Jean, 4^ édit., t. i, p. 144 sq. ; Mangenot, art. Jean, col. 1189; Sanday, Fourth Gosp., p. 167-169; Reynolds, art. John, p. 718 ; 'lahn, Evang. Joh., p. 35-36 ; Fouard, Saint Jean et la fin de Vâge apostolique, 1904, p. 230-239 ; Nouvelle, U authenticité du IV^ Évangile et la thèse de M. Loisy, 1905, p. 133 ; Chauvin, Les idées de M. Loisy sur le quatrième Évangile, 1906, p. 176; Jacquier, Nouv. Test., t. iv, p. 231, 256-260. L'enquête que nous avons établie semble justifier particulièrement cette opinion mitigée.

Et c'est là ce qui fait la valeur incomparable de notre document. Nous y trouvons l'information personnelle d'un disciple familier de Jésus, bien placé pour témoigner au sujet de s^^s actes et de ses paroles. Ce qu'il nous rapporte prend à nos yeux une importance égale, sinon supérieure, à ce que relatent les trois premiers Évangiles. Il complète ses devanciers au sujet des œuvres accom.plies par le Maître, surtout en ce qui regarde sa pensée et sa manifestation personnelle. La tradition de l'Eglise concernant les grands sacrements de baptême, d'eucharistie, de pénitence, comme la croyance chrétienne à la préexistence éternelle du Christ et à sa divinité, se trouvent, grâce aux confirmations et aux précisions qu'il apporte au témoignage des Synoptiques et de saint Paul, rattachées d'une façon indiscutable à la volonté et aux manifestations expresses du Sauveur.

C'est donc à la rigueur de la lettre et selon sa portée absolue qu'il nous faut prendre la déclaration finale de l'auteur : « Ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et que croyant vous ayez la vie en son nom ^. »

* Jean, xx, 31.

Fin du tome second

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