XI, 42; XII
On suppose récrivain préoccupé de montrer en Jésus le Verbe-Dieu du prologue et voulant aboutir, par un progrès logique à la confession de Thomas au Christ « Seigneur et Dieu ^ : » Jésus aurait dû, semble-t-il, appuyer et préciser sa première déclaration dans le sens de sa consubstantialité réelle avec le Père. Pas du tout. Le Sauveur se justifie auprès des Juifs en invoquant le langage dont se sert l'Ecriture à propos des magistrats d'Israël 2. Le langage du texte sacré est évidemment métaphorique : les hommes en question ne sont appelés « dieux » que dans un sens imparfait . On dirait que Jésus ne revendique pas autrement la qualité de « Fils de Dieu. » En tout cas, il se contente d'apporter aux Juifs cet argument ad hominem, sans expliquer qu'il mérite personnellement l'appellation de « Dieu » à un titre beaucoup plus excellent ^.
La formule même par laquelle il clôt son discours, et qui rejoint visiblement la précédente : « Mon Père est en moi et je suis en mon Père *, » semble restreinte par la proposition où le Sauveur fait appel à la nature de ses œuvres ^ : dans l'esprit des Juifs, elle dut éveiller l'idée d'une simple compénétration du Christ-homme par la puissance divine.
Tel est cependant le point culminant de la manifestation du Fils do Dieu à la foule juive. Toute cette manifestation parait marquée par un véritable progrès, une marche habilement calculée, où les révélations plus explicites sont amenées par une série de déclarations de plus en plus suggestives, et corrigées ellesmêmes en ce qu'elles ont de trop saillant par des atténuations pleines de mystère. Ce procédé correspond
1 Jean, xx, 28. Cf. t. i, p. 617.
*.Cf. ci-dessus, p. 162.
392 LE CHRIST JOHANNIQUE
de tout point à celui dont témoigne l'histoire synoptique ^.
Le même caractère se découvre dans la manifestation de Jésus à son cercle plus intime. Pour attacher les premiers disciples à sa suite, le Sauveur se contente de montrer d'abord sa science surnaturelle et son pouvoir miraculeux -. De là, jusqu'aux entretiens après la Cène, il ne leur fait d'autre communication que celles qu'il accorde à la foule, d'une façon générale. Mais, tandis que pour la multitude il arrête sa manifestation expresse à la fête de la Dédicace, il la poursuit et l'achève, à l'égard de ses disciples, dans le Cénacle.
Jusque dans ces suprêmes entretiens, le divin Maître procède avec une grande délicatesse. L'évangéliste introduit le récit de la Cène par une indication personnelle, très explicite, touchant la connaissance que Jésus avait de son prochain départ de ce monde pour retourner au Père céleste d'où il était venu ^. Malgré cela, Jésus n'arrive lui-même que peu à peu et graduellement à la révélation pleine de ce secret.
Il se présente d'abord, d'une façon très simple, comme venu de la part de Dieu *, puis déclare mystérieusement à ses apôtres qu'il leur a fait connaître ce qu'il a appris de son Père ^, devient plus explicite en disant qu'il s'en va vers celui qui l'a envoyé ^, enfin arrive à la parole formelle qui découvre définitivement sa céleste origine : « Je suis sorti du Père et venu dans le monde ; de nouveau je quitte le monde et je vais à mon Père '. »
Cf. Jésus Messie, p. 100-124.
Cf. t. I, p. 344, ci-dessus, p. 384.
Jean, xiii, 1-3.