‹ La valeur religieuse du spiritismeChapitre 15 sur 40 · LA CONTRADICTION DES ESPRITS · texte numérisé non relu

LA CONTRADICTION DES ESPRITS

Une affirmation de Maxwell dans son introduction nous a depuis longtemps frappé : « Dans tous les pays du continent, dit-il, les esprits affirment la réincarnation. Ils indiquent souvent le moment où ils vont s’enfermer de nouveau dans un corps humain; ils racontent plus volontiers encore les avatars passés de leurs fidèles. En Angleterre, au contraire, les esprits assurent qu’on ne se réin-

carne pas. C’est une contradiction formelle, absolue, inconciliable. Ceux qui douteraient de mon affirmation n’ont qu’à parcourir et à comparer les livres spirites anglais et français; par exemple ceux d’Allan Kardec, de Denis, de Delanne et ceux de Stainton Moses. Comment avoir une opinion acceptable ? Qui dit la vérité ? Les esprits continentaux ou les esprits anglo-saxons ? Il est probable que les messages spirites n’émanent donc pas de témoins bien informés. C’est à cette conclusion qu’arrive indirectement l’un des spirites les plus instruits et les plus éclairés, Aksakoff. Il reconnaît lui-même qu’on n’est jamais certain de l’identité de l’être qui se communique dans une séance spirite (1). >

Et cette observation de Maxwell réveille en nous une foule de souvenirs qui nous crient ; « Prenez garde; le système sur lequel vous avez tablé jusqu’ici est incomplet ; il ne tient compte que d’un certain nombre de manifestations ! » Et nous nous sommes rappelé alors, que le spiritisme est vieux comme le monde, que si les esprits ont parlé à nos philosophes spirites, ils se sont également révélés aux païens : Leur ont-ils dit la même chose ?

(1) Maxwell, Les Phénomènes psychiques, int., p. 7.

a) Les esprits païens

Au fond, le spiritisme, c’est l’animisme des païens : « Le développement de la religion naturelle, dit M. Westphal, semble avoir partout commencé par l’animisme, c’est-à-dire la croyance au règne des esprits (1). » Ces esprits sont les mânes des ancêtres qui protègent leurs familles, leurs classes ou leurs tribus. Les Pitris de l’Indes, les Fravashis de la Perse sont des divinités ancestrales, les âmes désincarnées des aïeux. Là, comme ici, les esprits sont groupés en catégories. Pour les Indous il existe, comme pour Allan Kardec, une hiérarchie que les âmes franchissent par degrés. Les brahmes furent, sans contredit, les premiers spirites du monde, ils connaissaient le corps fluidique ou astral, la pratique des évocations. Comme les brahmes, les bonzes boudhistes enseignent la réincarnation des esprits. Les mages de la Kaldée, de l’Assyrie et de la Perse, évoquaient également les esprits, et toutes leurs croyances s’appuyaient sur des révélations. Chez les Grecs et chez les Romains, les évocations étaient entrées dans les mœurs.

Partout dans l’antiquité, le spiritisme marche de pair avec le Paganisme, cela n’est pas contes-

(1) Alexandre Westphal, Jéhooahy p. 81.

table, et les spirites modernes sont trop jaloux de leurs hautes origines pour songer à le contester. Eux-mêmes nous dispensent à ce sujet de consulter l’histoire des religions. Leurs ouvrages foisonnent de textes empruntés aux livres sacrés des religions anciennes : Védas, Baghavadgita, Dhammapada, Lalita Vistara pour l’Inde. Livre des morts de l’Egypte, etc., etc. (1).

Incontestablement tous les dogmes du paganisme ont prétendu s’appuyer sur des témoignages d’outre-tombe. Autrefois les esprits étaient païens.

b) Le Spiritisme chez les Hébreux.

A l’exemple des peuples voisins, les Hébreux évoquaient et interrogeaient les morts. A plusieurs reprises, la loi de Moïse interdit cette pratique d’une façon formelle et sévère qui montre évidemment qu’elle devait être très répandue en Israël.

« Ne vous tournez point vers ceux qui évoquent les esprits, ni vers les devins » (2).

€ Si quelqu’un se tourne vers ceux qui évoquent les esprits et les devins... je tournerai ma face contre cette personne... » (3).

(1) Cf. Léon Denis, Après la mort, ch. 1.

(2) Lévit. xix-31.

(3) Idem, xx-6.

« Si un homme ou une femme évoque les esprits ou se livre à la divination, ils seront punis de mort » (1).

« Qu’on ne trouve chez toi personne qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien, d’enchanteur, personne qui interroge les morts » (2).

« Josias, raconte le deuxième livre des Rois, fit disparaitre ceux qui évoquaient les esprits et ceux qui prédisaient l’avenir » (3).

Plus tard l’impie Manassé établit un culte idolâtre dans le sanctuaire de Jéhovah, il s’abandonna en même temps à la magie et préposa des gens à révocation des esprits et à la prédiction de l’avenir (4).

Mais on trouve dans la Bible au premier livre de Samuel, un récit d’évocation qui ressemble exactement à un de ces phénomènes doubles de médiumité et d’apparitions que nous avons examinés dans la première partie de notre étude. C’est l’entrevue de Saül et de la pythonisse d’En- Dor.

Saül, dit le récit, avait oté du pays ceux qui évoquaient les morts et ceux qui présidaient l’ave-

(1) Léüit^ xx-27.

(2) Deut. xviii-10 à 12.

(3) 2 Rois, xxiii-24.

(4) 2 Chron. xxxiii-6.

nir. Mais plus tard, le roi vaincu, effrayé et abandonné de TEternel dit à ses serviteurs :

Cherchez-moi une femme qui évoque les morts et j’irai la consulter. Ses serviteurs lui dirent : Voici, à En-Dor il y a une femme qui évoque les morts. Alors Saül se déguisa et prit d’autres vêtements et il partit avec deux hommes. Ils arrivèrent de nuit chez la femme. Saül lui dit ; Prédis-moi l’avenir en évoquant un mort, et fais-moi monter celui que je te dirai. La femme lui répondit : Voici, tu sais ce que Saül a fait, comment il a retranché du pays ceux qui évoquent les morts et ceux qui prédisent l’avenir; pourquoi donc tendstu un piège à ma vie pour me faire mourir? Saül lui jura par rEternel en disant : L’Eternel est vivant, il ne t’arrivera point de mal pour cela. La femme dit : Qui veux-tu que je te fasse monter? Et il répondit : Fais-moi monter Samuel.

Lorsque la femme vit Samuel elle poussa un grand cri et dit à Saül : Pourquoi m’as-tu trompée? Tu es Saül ! Le roi lui dit ; Ne crains rien; mais que vois tu? La femme dit à Saül : Je vois un dieu qui monte de la terre. Il lui dit : Quelle figure a-t-il? Et elle répondit : C’est un vieillard qui monte et il est enveloppé d’un manteau. Saül comprit que c’était Samuel et il s’inclina, le visage contre terre, et se prosterna.

Samuel dit à Saül : Pourquoi m’as-tu troublé en me faisant monter? Saül répondit : Je suis dans une grande détresse ; les Philistins me font la guerre et Dieu s’est retiré de moi ; il ne m’a répondu ni par les prophètes, ni par des songes. Et je t’ai appelé pour que tu me fisses connaître ce que js dois faire. Samuel dit : Pourquoi donc me consultestu puisque l’Eternel s’est retiré de toi et qufil est devenu ton ennemi ? L’Eternel te traite comme je te l’avais annoncé de sa part; l’Eternel a déchiré la royauté d’entre tes mains et

l’a donnée à un autre, à David. Tu n’a point obéi à la voix de l’Eternel et tu n’as point fait sentir à Amalek l’ardeur de sa colère : voilà qourquoi l’Eternel te traite aujourd’hui de cette manière. Et même l’Eternel livrera Israël avec toi entre les mains des Philistins. Demain, toi et tes fils, vous serez avec moi et l’Eternel livrera le camp d’Israël entre les mains des Philistins. Aussitôt Saül tomba à terre de toute sa hauteur et les paroles de Samuel le remplirent d’effroi ; de plus, il manquait de force, car il n’avait pris aucune nourriture de tout le jour et de toute la nuit (1).

Il ressort évidemment de ce récit que l’écrivain sacré croyait à la communication entre les vivants et les morts, et les spirites ne manquent pas de nous le faire observer. Soit, nous verrons plus loin d’ailleurs que pas plus en face des phénomènes modernes, qu’en face du récit de Samuel, on ne peut nier à priori la possibilité de cette communication. Mais enfin, pour autant que la Bible affirme, il est certain qu’elle condamne toute évocation des esprits. Ce n’est pas seulement la loi juive qui édicte des peines sévères, cruelles si l’on veut, contre les devins, les sorciers et les nécromanciens (lisez spirites), ce n’est pas un législateur jaloux de connaître, lui seul, et de posséder les secrets de l’au-delà, qui interdit à autrui une pratique qui fait sa force, c’est l’esprit, c’est l’esprit lui-même, entendez-vous, qui proteste contre

(1) I Samuel, xxviii, 7 à 20.

l’évocation : « Pourquoi m’as-tu troublé en me faisant monter? » et qui proclame l’inutilité de cette évocation : « Pourquoi me consultes-tu puisque l’Eternel s’est retiré de toi et que tu es devenu son ennemi ? »

Que signifie cette protestation qui corrobore si bien la discipline mosaïque ? C’est bien simple : toutes les fois que le peuple évoquait les morts, il retombait infailliblement ou persistait plus fort que jamais dans l’idolâtrie. Le seul esprit que l’on doive consulter, c’est l’esprit de Dieu. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’esprit lui même de Samuel. Plus tard Jésus dira : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les prophètes, ils ne se laisseront pas non plus persuader quand l’un des morts ressusciterait )) (1).

Chez les Israélites le spiritisme, c’était l’idolâtrie.

c) Les esprits catholiques

Certes la contradiction est déjà flagrante entre le paganisme inspiré des esprits de l’antiquité et la doctrine d’Allan Kardec plus ou moins bigarrée d’un diminutif de christianisme. Mais où cette contradiction éclate surtout, c’est au moyen-âge.

Tant qu’il s’agissait de païens, on pouvait s’ef-

(1) Luc. XVI 31.

forcer d’identifier les doctrines spirites du boudhisme et de toutes les religions de l’antiquité prises dans leur essence, avec quelques vagues principes de la morale chrétienne, pour former un ensemble imprécis où la contradiction n’éclatait pas d’une manière trop évidente. Mais ici nous sommes en présence de documents qu’il est impossible de fondre ou d’édulcorer. De païens qu’ils étaient, les esprits sont passés au catholicisme. A la place de la transmigration des âmes et du rétablissement final, ils affirment, ils attestent la profonde vérité du dogme romain et se présentent eux-mêmes comme les âmes du purgatoire.

Il existe une masse colossale de documents catholico-spirites, et l’ensemble de ces documents, si l’on parvenait à les rassembler, serait à coup sùr bien plus considérable que toute la bibliothèque spirite réunie.

Il n’est pas de contrée où l’on ne raconte qu’un prêtre quittant le purgatoire, de temps en temps, vient la nuit, dans une église abandonnée, dire une messe dont il avait touché l’argent sur la terre, et qu’il n’avait jamais célébrée. C’est le thème d’un conte charmant de Daudet.

Il n’est pas de village où l’on n’ait entendu, la nuit, le long des murs du cimetière, la plainte lugubre d’une âme tourmentée qui réclame des messes.

11 n’est pas de château où l’on n’ait vu le soir

un spectre se profiler dans les corniches d’une tourelle, jusqu’au jour où la dernière messe dite pour son repos fait envoler cette ârne vers le ciel.

Qui oserait dire que toutes ces légendes qui ont cours dans les campagnes et dans les villes, toutes ces histoires de revenants et de fantômes, de coups frappés dans les murs, de bruits de chaînes, embellies, grossies démesurément peut-être, par l’imagination populaire et le charme instinctif du merveilleux, ne reposent pas sur un fond de vision réelle ? Vision ou hallucination peut-être, mais le moment n’est pas encore venu de distinguer entre les deux.

Ces légendes sont-elles plus extravagantes que les visions d’Hélène Smith, par exemple, étudiées d’une façon si remarquable par le professeur Flournoy ? Sont-elles plus ridicules que tous les cas de lucidité et de clairvoyance recueillis par la littérature occultiste de ces dernières années ?

Voici par exemple trois cas relatés par Collin de Plancy dans les légendes de l’autre monde :

Un cavalier qui devait quelque somme à son maréchalferrand mourut sans avoir payé, ou par négligence, ou par oubli tant soit peu coupable. Quelques jours après sa mort, il apparut à un serviteur, teuant dans ses mains des fers de cheval rougis au feu. — Vois ce que je souffre, dit-il, pour n’avoir pas acquitté une dette. Dis à ma femme qu’elle paye au maréchal ce que je lui dois, si elle désire que je ne sois plus tourmenté.

Le serviteur avertit sa maîtresse, qui s’en alla avec son fils, trouver le maréchal et lui demander quelle somme lui était due par le défunt. Celui-ci fit voir qu’il lui était dû près d’un marc d’argent, ce quelle paya aussitôt. Et le soir, elle vit son mari. Il était sorti de peine, ayant fini son expiation (1).

Marsilio Ficino, savant chanoine de Florence qui vivait au xv® siècle, et son ami Michel Mercati s’étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait donner au survivant des nouvelles de l’autre monde. Or un jour, Michel apparaît à Marsilio et lui crie : « Michel, rien n’est plus vrai que ce qu’on dit de l’autre monde. »

Une autre fois c’est le marquis de Rambouillet qui dans une circonstance analogue dit au marquis de Frécy : « J’ai été tué hier et je vois maintenant que tout ce qu’on a dit de l’autre monde est bien certain (2).» Ce qu’on a dit, c’est ce que dit l’Eglise, naturellement.

Où est la différence essentielle entre ces faits et les phénomènes d’apparitions ? Il n’y en a pas, si ce n’est qu’ici, les esprits qui parlent sont catholiques.

Les légendes de Collin de Plancy (on sait qu’en langage catholique, légende ne signifie pas fiction)

(1) Thomas de Cantimpré, liv. II, ch. un, cité par Collin de PlditiQ,y^ Légendes de Vautre monde^ Paris, Plon, éd. p. 17.

(2) Cf. Collin de Plancy, loc. cit.

sont extraites d’ouvrages moyeii-âgeux plus ou moins dignes de foi ; mais il existe d’autres témoignages plus récents et tout aussi catholiques. Ne parlons pas des petits traités que l’on distribue à la sortie des vêpres. Voici un petit ouvrage emprunté à une bibliothèque ultramontaine Science et Religion, dont l’allure est incontestablement aussi scientifique que celle de n’importe quel écrit contemporain d’occultisme, et qui a pour titre : Ze.s Phénomènes télépathiciues et le Secret d’au-delà, par le P. D. Lodiel, s. j. Cet opuscule en est à sa deuxième édition.

Dès sa première ligne, l’auteur se place résolument sous le bénéfice des travaux faits en France et en Angleterre par les Sociétés de recherches psychiques. Il cite Ch. Richet, Gurney, Myers et Podmore auxquels il emprunte un certain nombre de récits.

A côté de ces récits, on en trouve d’autres tout aussi vraisemblables, et qu’aucun à priori n’oblige à rejeter. Le P. Lodiel les a empruntés à l’ouvrage de M»’’ de Ségur.

Le premier fait, dit M«'‘ de Ségur, s’est passé presque dans ma famille. C’était en Russie, peu de temps avant la campagne de 1812. Mon grand-père, le comte Rostopchine, gouverneur militaire de Moscou, était fort lié avec le comte Orloff, aussi impie que brave. Un jour, à la suite d’un souper fin arrosé de copieuses libations, le comte Orloff et un de ses amis, le général V..., voltairien comme lui, s’était mis à

se moquer de la religion, et surtout de l’enfer : — « Et si par hasard, dit Orloff, il y avait quelque chose de l’autre côté du rideau ! — Eh bien, répartit le général V..., celui de nous deux qui s’en ira le premier reviendra en avertir l’autre. — Excellente idée ! » répondit Orloff, et tous deux se donnèrent la parole d’honneur de ne pas manquer à leur engagement.

Quelques semaines après, l’armée russe entra en campagne, et le général V..., reçut l’ordre de la rejoindre pour un commandement supérieur.

Il avait quitté Moscou depuis deux ou trois semaines, lorsqu’un matin, de très bonne heure, pendant que mon grand père (Rostopchine), faisait sa toilette, la porte de sa chambre s’ouvre brusquement ; c’était le comte Orloff en robe de chambre, en pantoufles, les cheveux hérissés, l’œil hagard, pâle comme un mort. (( Quoi! Orloff, dit Rostopchine, c’est vous, à cet heure et dans un pareil costume ! Qu’avezvous donc, et qu’est-il arrivé ? — Mon cher, je crois que je deviens fou ; je viens de voir le général V... — Le général V... est donc revenu? — Eh non ! répond Orloff en se jetant sur un canapé et en se prenant la tête à deux mains, non, il n’est pas revenu, et c’est là ce qui m’épouvante ».

Mon grand-père n’y comprenant rien demande des explications, et le comte Orloff lui dit : « Il y a quelque temps, V... et moi nous nous étions juré que le premier de nous qui mourrait viendrait dire à l’autre s’il y a quelque chose de l’autre côté du rideau. Or, ce matin, il y a une demi heure à peine, j’étais tranquillement dans mon lit, ne pensant nullement à mon ami, lorsque tout à coup, les rideaux de mon lit se sont brusquement ouverts, et je vois à deux pas de moi le général V..., debout, pâle, la main droite sur la poitrine, me disant : « Il y a un enfer, et j’y suis !» — et il a disparu. Je suis venu vous trouver de suite. Ma tête part ; quellechose étrange ! » — Mon grand-père le calma comme il put, puis fît atteler ses chevaux et le reconduisit à son hôtel. Or, dix

- ou douze jours après cet incident, un courrier de l’année apportait à mon grand-père, entre autres nouvelles, celle de la mort du général V... Le matin même du jour où le comte Orloff l’avait vu et entendu, à la même heure où il lui était apparu à Moscou, l’infortuné général, sorti pour reconnaître la position de l’ennemi, avait eu la poitrine traversée par un boulet et était tombé raide mort ». (1)

Le 21 juin 1870 eut lieu dans la ville de Tien-Tsin, en Chine, le massacre d’un grand nombre de français, et parmi les victimes se trouvaient dix sœurs de la Charité. En France, à cette époque, les nouvelles venues de Chine étaient satisfaisantes, et rien ne faisait prévoir ce tragique événement. Cependant, au moment où il se passait, V... belle-sœur d’une des victimes, eut un double songe, le premier très pénible, où elle se sentait étouffer dans un douloureux cauchemar; le second, au contraire, accompagné d’une douce sensation de bonheur. « Il me sembla, écrit cette dame, que je levais les yeux au ciel et que j’y voyais monter une personne très gracieuse dont la figure était entourée de lys et de roses blanches ; elle me souriait, semblait vouloir me parler, et comme je l’admirais toujours et la suivais du regard, je l’entendis me dire : « Eh comment ! tu ne me reconnais donc pas, je suis ta sœur Pauline! » Et à l’instant le vision me parut revêtue de l’habit des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, toujours entourée de lis et de roses blanches ; je reconnus alors très bien son doux visage transfiguré, d’une beauté céleste. Elle me dit encore : « Tu pourras me demander ce que tu voudras, je suis au ciel maintenant. » Et peu à peu la vision disparut. J’avais vu très distinctement

(!) Mgr de Ségur, opuscule sur VEnfer^ édition, p. 35 et suiv.

cité par le P. D. Lodiel. s. j. Les Phénomènes télépathiques et le Secret de Vau-deld^ E' édition. B. Bloud, éditeur.

la tète et les épaules, le reste était nuageux, aérien. La vision me laissa quelque temps dans un état de joie et de bonheur inexprimable; il me fallut un certain effort pour revenir aux réalités matérielles de l’existence: je ne voyais qu’une chose ; Pauline au ciel ! Puis, avec la réflexion, je me dis que pour aller au ciel elle avait dû mourir ; je compris alors que ce que j’avais souffert (dans le premier songe) était l'image de son martyre, et je ne doutai pas un instant de sa mort et de son entrée au ciel. Je racontai tout à ma mère qui partagea mes croyances à cet égard. »

Ce fut seulement longtemps après, au mois de septembre suivant, que parvint en France la nouvelle officielle du massacre de Tien-Tsin et de la mort de cette sœur de Charité (1).

« Il y a un enfer et j’y suis », ditle général V... « Je suis au ciel maintenant », affirme la sœur Pauline de Saint-Vincent-de-Paul. Voilà des esprits qui ne partagent pas l’opinion des collaborateurs d’Allan Kardec.

Et enfin, en dehors de tout document écrit, il y a N.-D. de Lourdes, dont les spirites ne peuvent pas, logiquement, nier les apparitions, car, en somme, la Vierge Marie avait le droit de parler à Bernadette, tout aussi bien que Katie King, celui de se manifester à William Crookes. Or, si la mère de Dieu est apparue à la jeune bergère des Pyrénées, c’est pour la gloire de l’église de Rome.

(1) Le P. D. Lodiel, s. j., Les Phénomènes télépathiques et le Secret de Vau-delà, 2® édition, B. Blond, éd.

Il y a des esprits catholiques, ce ne sont pas les moindres, et dans notre pays ce sont probablement les plus nombreux.

d) Les Esprits protestants

Il y a également dos esprits protestants.

Cela n’a rien de surprenant si l’on songe que le drapeau du protestantisme est assez large pour abriter certains désarrois dogmatiques, et qu’à l’ombre de ses plis se cachent une foule d’écoles rationalistes. Il y a des pasteurs qui ne sont plus que des professeurs de morale; (1) et la morale qu’ils prêchent, dépouillée de son point d’appui, la conversion, finit par ressembler à la petite morale terre à terre d’Allan Kardec. Il y a évidemment un point où le spiritisme (en tant que doctrine et morale), rejoint ce protestantisme édulcoré dont parle Wilfred Monod, qui remplace le péché par l’imperfection, la repentance par le repentir, la nouvelle naissance par l’amélioration morale, la sainteté par la vertu, l’Evangile par la i^eligion, etc., etc. (2).

M. Léon Denis s’étonne, à bon droit, que certains protestants « persistent à rester dans l’Eglise Réformée après en avoir rejeté, un à un, tous les

(1) Cf. Léon Denis, Christianisme et Spiritisme, p. 161.

(8) Cf. Wilfred Monod. Auæ futurs pasteurs, brochure II',

points de doctrine, tous les articles de foi» (1). Aux yeux de cet auteur, protestants libéraux (2) et spirites pourraient parfaitement s’entendre, avec un peu de logique du côté protestant.

Et de fait, sans qu’on ait essayé de part ni d’autre, de pousser la logique jusqu’au bout, à l’heure actuelle, beaucoup de spirites passent au protestantisme. On cite des églises qui ont reci’uté des membres parmi des spirites convaincus. Dans une petite ville du sud-ouest, un soir de réunion spirite, un jeune homme récemment décédé vint, paraît-il, exhorter ses amis à se rendre en foule au temple pour y célébrer la fête de Noël. En effet, ce jour-là, une douzaine de spirites bien connus se pressaient autour de la chaire. L’un d’eux, sorti du catholicisme, membre d’un conseil presbytéral et l’un de nos bons amis, donne certainement aux vieux protestants de son église l’exemple d’un zèle et d’un dévouement que bien des huguenots de vieille souche sont incapables d’imiter.

Mais, en dehors du protestantisme libéral où, en l’absence de toute confession de foi, des équivo-

(1) Léon Denis. Christianisme et Spiritisme, p. 163.

(2) C'est M. Léon Denis qui écrit « libéraux ». Il serait injuste de notre part d'englober tous les libéraux parmi ceux qui prêchent la religion à la place de l’Evangile, l’amélioration morale à la place de la conversion. 11 y a des protestants libéraux, et grâce à Dieu, nous en connaissons, qui prêchent la conversion, et le Christ sauveur, crucifié et ressuscité, que ceux-là sachent bien qu’il n’y a aucune allusion pour eux dans les lignes ci-dessus, qui ne visent absolument que les rationalistes de la vieille école.

ques regrettables pourraient peut-être se glisser, on trouve des esprits très orthodoxes. Un soir que nous faisions tourner une table, et que, péniblement, l’esprit répondait d’une façon timide, à petits coups, l'un de nous eut l’idée de poser la question ; « Faut-il prier pour les morts ? — Non », et les deux coups furent frappés avec une vigueur, une énergie qui contrastaient singulièrement avec la timidité des réponses déjà obtenues. 'Voilà un esprit qui ne professait probablement pas la doctrine d’Allan Kardec. C’est que, protestants nous-mêmes, nous avions évoqué l’esprit d’un protestant.

Il existe un ouvrage très rare et très curieux intitulé : « Révélations divines et mystérieuses ou communications entre le ciel et la terre par le moyen d’une tab^è (1) », où les esprits parlent la langue des milieux les plus orthodoxes. Ce livre est un recueil de messages du Sauveur lui-même.

(1) Cet ouvrage, in-8% 23 et 463 pages, Genève, 1855, sans nom d’auteur ni d’éditeur, imprimé par Pache, de Lausanne, est à peu près introuvable. M. le professeur Flournoy, de l’Université de Genève, qui en possède un exemplaire, a bien voulu nous le communiquer, et nous sommes heureux de pouvoir l’en remercier ici. Nous lui exprimons également toute notre reconnaissance pour les documents nombreux qu’il a bien voulu mettre à notre disposition. Toutefois, que M. Flournoy nous permette d’exprimer un regret ; c’est de n’avoir pas su, faute de temps et obligé de nous limiter, mieux profiter de tous les documents qu’il nous avait signalés' et des conseils précieux dont il ne retrouvera pas suffisamment la trace dans cette étude, et qui eussent considérablement enrichi notre travail.

accompagnés de paroles de l’ange Gabriel, de l’archange Michel, d’Abraham, Moïse, Luther, etc. Et ces différentes voix, autorisées s’il en fut, sont en contradiction flagrante avec la doctrine spirite. Ici Jésus-Christ n’est plus seulement le premier des voyants, il est l’Agneau de Dieu, le Rédempteur dont le sang nous lave et nous purifie, et qui doit bientôt revenir sur la Terre. Il affirme la vérité absolue de la Bible.

« On a recueilli mes paroles avec soin, dit le Sauveur lui-même, et ce recueil forma ta Bible, si tu la lis^ tu verras que le même Fils de Dieu qui donna sa vie pour toi, et qui, après être ressuscité, est remonté dans les deux, doit redescendre glorieux, pour rassembler son Eglise, et régner éternellement avec elle (1). » Lis mon Evangile, lis ta Bible ; je ne te demande que cela ; humilie toi dans la prière ; pleure et verse d’abondantes larmes sur ta tâche énorme, car tu as offensé un Dieu terrible, et tu as repoussé la main qu’il t’offrait. Veuxtu te sauver toi même ? Mais insensé! lis donc ta Bible... (2) » « Je ne suis point venu vous apporter un autre Evangile. Celui qui ne croit pas aux paroles de la Révélation que j’ai donnée ne pourra jamais entrer dans mon royaume » (3), etc., etc.

(1) Récélatlons dicines, tome i, préface p. v.

(2) Idem.^ p. 9.

(3) Idem.y p. 18.

Dieu est un dieu terrible et vengeur (1) qui punit des dammes éternelles: « si tu n’es blanchi et lavé dans mon sang, tu ne verras point Dieu et tu mourras pour l’Eternité (2). » Le sacrifice de Jésus- Christ est la seule blanche de salut (3).

Le dogme de la satisfaction vicaire est affirmé avec une grande énergie : « O pécheur approche sans crainte, car la justice de ton Dieu est satisfaite (4). » « Sur la croix mes plaies ont bien coulé et la couronne a été bien lourde ; et puisque la paix et la justice se sont embrassées, il n’y a plus de culpabilité pour ceux qui sont trouvé dans cette réconciliation (5). » « Ton Sauveur et ami a tout pardonné sur la croix (6).o) Voici le sens du mot justifié. «Lepécheur qui me reçoit comme Sauveur est recouvert de mon manteau de justice, et il est pardonné (7). »

Et l’on pourrait multiplier les citations. Il y a dans cet ouvrage des visions apocalyptiques qui empruntent à saint Jean quelque chose de son langage imagé; il y a des paraboles et des récits, beaucoup d’allégories et du patois de Canaan à jet

(1) Récélations dicines^ p. 47.

(8) Idem., p. 50.

(3) Idem., p. 53.

(4) Idem., p. 72.

(5) Idem.., p. 224.

(6) Idem., p. 219.

(7.) Idem., p. 231.

continu qui surpasse de beaucoup les plus beaux échantillons du genre. Il y a aussi, dit Flournoy, « un fatras d’une prodigieuse stupidité », qui faisait dire à un ouvrier de Genève : « Il se peut bien que Jésus-Christ soit obscur, mais il ne peut pas être bête (1). »

A nos yeux, évidemment, les messages émanés de Jésus-Christ par l’intermédiaire d’une table, ne sont pas plus authentiques que les oracles des païens, que les demandes de messes des âmes du purgatoiro, ou que les paroles que l’immaculée Conception adressait à Bernadette. Il n’en est pas moins vrai qu’on trouve des esprits qui proclament les peines éternelles, la divinité de Jésus-Christ et tous les dogmes du traditionalisme protestant. Il y a autant de sectes dans le ciel que sur la terre.

Devant la contradiction des esprits dont la pensée paraît être l’image des préoccupations générales du temps, païenne dans l’antiquité, catholique au moyen-âge, déiste à notre époque où la morale et le dogme chrétien se relâchent singulièrement, il est impossible de réprimer une réflexion qui se présente, quelque prématurée quelle soit : Les esprits ne seraient-ils pas simplement le reflet du milieu où se font les expériences, et leurs paroles, l’expression même de la mentalité am-

(1) Th. Flournoy, Le Génie reliyieuæ, conférence-brochure, p. 31.

biante ? On verra plus loin que c’est une interprétation qui a sa valeur.

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