CHAPITRE I
La Question préalable, les Faits acquis et les Faits douteux.
Au début de cette troisième partie, la question préalable se pose : Quels sont les faits réellement constatés par la science ? Il serait évidemment puéril de discuter la valeur de phénomènes mal observés ou établis sur les expériences du charlatanisme. Et il n’est que trop vrai, malheureusement, que le charlatanisme a porté un tort considérable au spiritisme. Ici, comme ailleurs, et plus qu’ailleurs, il y a eu, il y a encore des fraudes qu’il est parfois très difficile de déméler.
Toutefois, le fait qu’il existe de faux billets n’a jamais discrédité la Banque de France. Et quand, à l’aide de fausses pièces, des filous revendiquent un héritage qui ne leur appartient pas, la justice n’en a jamais conclu que l’héritage n’appartient à
personne ; les tribunaux s’efforcent au contraire de rechercher les pièces authentiques, afin d’adjuger l’héritage à qui de droit.
Il serait tout aussi ridicule de rejeter le spiritisme en bloc, sous prétexte qu’il y a eu des fraudes, que de refuser la monnaie sous le prétexte qu’il y a de faux monnayeurs.
Et de même que, si nous touchons aux guichets de la Banque de France un billet tout neuf et qui n’ait pas encore circulé dans le commerce, nous avons de bonnes raisons de croire qu’il est authentique, de même lorsqu’un fait spirite nous arrive en droite ligne de savants autorisés dont la bonne foi ne saurait en aucune façon être mise en doute, nous avons des raisons tout aussi sérieuses de croire que le fait est réel. Il nous reste d’ailleurs, dans l’un comme dans l’autre cas, le droit de vérification complète que nous pouvons à loisir exercer, tant à l’égard du billet de banque, qu’au sujet des phénomènes spirites.
Eh bien ! ces phénomènes sont attestés par les savants, non seulement les plus illustres, mais encore les moins suspects de mysticisme. Certains d’entre eux, après avoir nié, se sont rendus à l’évidence. Ch. Richet, par exemple, positiviste convaincu (1), William Crookes, longtemps scep-
(1) Ch. Richet commença par nier. Cf. Reçue scientifique, 12 septembre 1885, et Reçue philosophique, septembre 1885, où il traite les faits spirites d’invraisemblables ou de fantaisistes.
tique ; le docteur Gibier, Russel Wallace, Schiaparelli, l’astronome allemand Zollner, Flournoy, l’âme damnée des spirites gênevois, Pierre Janet, ces deux derniers absolument réfractaires aux doctrines spirites et dont toute l’œuvre semble avoir pris à tâche de les renverser. Ces savants, ainsi qu’une foule d’autres non moins autorisés, étrangers à tout système, à tout à priori, attestent les faits qu’ils ont vus, contrôlés, devant lesquels ils suspendent quelquefois leur jugement. Euxmêmes exposent tout au long leurs recherches et les méthodes de contrôle qu’ils ont employées. A moins de les traiter d’imposteurs ou de fous, il faut s’incliner devant les faits spirites, comme on s’est incliné devant les expériences de somnambulisme, de suggestion et d’hypnotisme, qui ont acquis aujourd’hui leur droit de cité.
Il est d’autant plus aisé de s’incliner, que les expériences sont à la portée de tous et que chacun peut les vérifier. Sans doute, on n’arrive pas du premier coup à produire des faits de lévitation ou de matérialisation ; de pareils résultats, pour être obtenus, demandent beaucoup de temps, beaucoup d’essais et beaucoup d’insuccès préalables ; mais pn n’arrive pas non plus à réussir à la première fois certaines expériences de chimie. Et à l’heure actuelle, on obtient un cas de médiumité plus aisément qu’une épreuve photographique aux rayons X ; un médium est certainement plus facile
à se procurer qu’un appareil radioscopique et coûte bien moins cher qu’un gramme de radium.
Cependant tous les faits qui ont été exposés dans la première partie de cette étude ne sont pas attestés au mèmé degré. Certains d’entre eux, tels que les apparitions, la photographie spirite, les apports d'objets n’ont pas été étudiés aussi souvent et d’aussi près que la typtologie, la lévitation ou la médiumité. De là une distinction entre ces différents groupes de phénomènes. Les uns universellement adoptés, définitivement acquis à la science, les autres qui sont encore l’objet d’études, et dont l’authenticité peut encore prêter à quelques doutes qui, d’ailleurs ne tarderont pas à être dissipés.
M. le professeur Aloys Berthoud, de l’école de théologie de l’Oratoire, à Genève, dans une série de trois conférences sur le Surnaturel chrétien en regard de l’hypnotisme et du spiritisme, retient comme faits spirites, indéniables et définitivement acquis, la typtologie, la lévitation, les apparitions de formes lumineuses, la médiumité, la télépathie. Mais sa crédivité, dit-il, ne saurait aller plus loin, il rejette les apparitions, la photographie spirite et les matérialisations d’esprits.
M. Berthoud, qui n’a pas fait de cet ordre d’études l’objet de ses préoccupations habituelles — et peut-être même à cause de cela — ne craint pas de se prononcer ainsi catégoriquement. On nous
permettra d’adopter provisoirement sa conclusion, quelque arbitraire qu’elle soit. Elle présente cet avantage que les faits considérés par lui comme définitivement acquis sont en réalité les faits généralement affirmés et étudiés sur lesquels on a fourni des explications nombreuses plus ou moins satisfaisantes. Cette distinction de Berthoud a un autre mérite : elle fait aux sceptiques une concession considérable ; elle élague toute une série de phénomènes qui ne méritent certes pas l’exclusion, mais qui nécessitent une sérieuse critique, et que nous aurons l’occasion de retrouver dans un autre chapitre.