THÉORIES DE PIERRE JANET
Dans son ouvrage : « L’Automatisme psychologique », P. Janet n’étudie le spiritisme qu’indirectement et il l’explique, pour ainsi dire, que par ricochet. Ses expériences portent sur le somnambulisme, la suggestion, les actes subconscients et la désagrégation mentale.
Par une foule d’exemples étudiés à l’hôpital du Hâvre, Janet établit clairement que chez les mêmes individus deux ou plusieurs personnalités distinctes peuvent exister successivement.
Déjà dans le sommeil o il se forme un groupe de phénomènes psychologiques isolés de la grande masse des idées qui forment notre vie. Ces phénomènes sont assez groupés pour former une personnalité très simple.Augmentons un peu l’acti¬
vité du rêve, relions davantage ces images éparses et nous aurons un état psychologique ayant déjà sa vie plus indépendante et plus distincte que celle de la veille... ». Les maladies nerveuses « nous
montrent avec plus de netteté encore le développement de ce groupe secondaire de phénomènes et la formation de plusieurs formes distinctes d’existence psychologique... ». Tous les délires hystériques nous offrent des phénomènes du même genre, (t Rose injurie les personnes qui l’approchent pendant son délire, tandis qu’elle est très polie à l’état de veille ; Lucie ne songe qu’à faire la cuisine et le ménage pendant les deux dernières heures de sa crise, et ne s’en occupe plus à l’état normal (1).
Léonie est certainement le sujet le plus extraordinaire étudié par Janet. Cette femme dans un certain somnambulisme prend le nom de Léontine et trouve que Léonie est trop bête pour être « elle ».
« Ce nouveau personnage, dit l’auteur, s’attribue tous les phénomènes psychologiques qui ont été conscients pendant le somnabulisme et elle les réunit pour former l’histoire de sa vie déjà fort longue; elle attribue au contraire à Léonie 1, c’est-àdire à la personne normale pendant la'veille tous les phénomènes qui ont été conscients pendant la veille... ». « Léonie s’endort en chemin de fer et passe à l’état 2 ; au bout de quelque temps Léonie 2 veut redescendre pour aller chercher à la station précédente cette pauvre Léonie 1 qui, dit-elle, y est restée, et qu’il faut prévenir ». Si je montre à
(1) P. Janet. L’Automatisme psychologique^ pp. 119-120-121.
Léonie 2 un portrait de Léonie 1, « pourquoi a-telle pris mon bonnet, s’écrie-t-elle, c’est quelqu’un qui s’est habillé comme moi » (1).
Mais ces deux personnalités peuvent habiter ensemble au même instant chez le même individu et à l’état de veille. Exemple : Lucie écrit automatiquement sans se douter qu’elle écrit, en causant avec tout le monde . « Un jour, dit M. Janet, J’eus avec elle la conversation suivante pendant que son moi normal causait avec une autre personne :
M’entendez-vous, lui dit-je? — (Elle répond par écrit) Non. — Mais pour répondre il faut entendre.
— Oui, absolument. —Alors comment faites vous?
— Je ne sais. — Il faut bien qu’il y ait quelqu’un qui m’entende ? — Oui. — Qui cela ? — Autre que Lucie. — Ah bien ! une autre personne. Voulezvous que nous lui donnions un nom? — Non — Si, ce sera plus commode. — Eh bien ! Adrienne.
— Alors, Adrienne, m’entendez-vous ? — Oui (2). » Et cela n’est en somme que le développement
morbide de la subconscience qui existe chez tout le monde et dans laquelle s’accumulent une foule de sensations et d’images pour former une conscience du deuxième degré en conscience subliminale dont nous trouverons chez Grasset une étude complète et remarquable.
(1) P. Janet, loc. cit., p. 132.
(2) Idem^ loc. clt.^ p. 317.
Cette conscience subliminale possède des connaissances que notre moi ignore, elle est capable de juger, de raisonner et même de calculer. Lucie est à l’état de veille, mais dans un somnambulisme récent, M. Janet lui a suggéré de s’endormir au douzième coup qu’il frappera dans ses mains. Lucie parfaitement éveillée et normale cause vivement de différents sujets, avec les personnes qui l’entourent, sans s’apercevoir que M. Janet a déjà frappé six coups assez faibles. M. Janet s’approche d’elle : « Avez-vous entendu ce que je viens de faire? — Quoi donc ? Je no faisais pas attention? — Et cela? (M. Janet frappe dans ses main). — Vous venez de frapper dans vos mains. — Combien de fois? Une seule fois. »
Lucie n’a donc pas entendu les premiers coups frappés. Et cependant M. Janet frappe six autres coups auxquels elle ne fait pas plus attention qu’aux précédents, et au dernier elle s’endort. Sa conscience subliminale avait entendu les douze coups et les avait comptés.
Autre expérience : « Quand la somme des nombres que je vais prononcer fera dix, vous ferez telle chose. Lucie est loin, distraite, elle n’entend pas M. Janet qui murmure 2..., 3..,, 1 ..., 4..., et le mouvement est fait. Ici la conscience subiminale a non .seulement entendu, compté, mais calculé. » Voilà des faits qui se sont accomplis en dehors du milieu spirite ; mais si l’on se transporte main-
tenant dans ce milieu, on les retrouve sous une forme entièrement analogue, et ils s’expliquent de la même façon.
« Le point essentiel du spiritisme est bien, dit P. Janet, la désagrégation des pliénomènes psychologiques et la formation en dehors de la perception personnelle, d’une deuxième série de pensées, rattachées à la première. » (1)
Appliquons ce principe à la typtologie et à la médiumité en général.
Dans l’expérience des tables tournantes et parlantes, le médium (car il y a toujours une personne, en général la plus nerveuse du groupe, qui favorise et dirige l’expérience) entend la question posée, et son moi subconscient formule immédiatement la réponse. Mais la volonté est étrangère à ce travail, il y a dédoublement, désagrégation de la personnalité. C’est tout à fait le cas de Lucie distraite, qui compte et calcule inconsciemment. Le subconscient dirige alors l’organisme à l’insu de la volonté et cet organisme peut provoquer les mouvements de la table ou de la plume dans l’écriture médianimique. Chez les médiums parlants, l’impulsion se communique à d’autres nerfs et le mécanisme est toujours analogue.
Cependant, Janet n’aborde pas l’explication directe de ce mécanisme. « Quant aux moyens
(1) P. Janet, loc. cit, p. 401.
qu’emploie cette personnalité seconde, dit-il, pour se manifester à l’insu de la première, mouvement des tables, écritures ou paroles automatiques, etc., c’est une question secondaire. » L’auteur ne se préoccupe que du point de vue physiologique ; il laisse la question psychologique en suspens.
Pour lui, les médiums sont des somnambules, des hystériques, en tous cas des névropathes. Il paraît tenir beaucoup à cette assimilation sur laquelle roule tout un chapitre de son livre, et dont Maxwell lui conteste énergiquement la justesse. Il découvre également chez les médiums la même tendance que chez les somnambules à ne se prêter aux expériences qu’en présence de certains observateurs agréés par eux. Il cite enfin de nombreux cas où le médium est tombé dans une crise d’hystérie ou de somnambulisme.
Des expériences faites par Janet sur ses divers sujets : Lucie, Léonie ou Rose, il est facile de rapprocher le fait que les médiums incarnent successivement une foule de personnages. Nous avons vu le cas dans une séance de spiritisme relatée ici même et qui ressemble singulièrement à la séance où Hugo d’Alésy incarnait successivement une femme du monde, un ivrogne, un prêtre, un grossier personnage, une enfant, un peintre et un poète (1).
(1) P. Janet, loo. p. 411, d’après la Reçue spirite 1879, p. 157 et suiv.
En somme, la théorie de P. Janet ne porte que sur un nombre de faits relativement restreint : la typtologie et la médiumité, c’est-à-dire ceux qui peuvent se rapprocher de ses expériences familières. Encore cette théorie est-elle incomplète puisqu’elle n’aborde pas le mécanisme lui-même, et laisse supposer l’existence « d'une action physique particulière encore inconnue » (1).
Quant aux autres phénomènes, il les écarte comme étant en dehors de sa spécialité de psychologue, et non pas a priori comme impossibles ou non établis. Ce sont, dit-il, « les coups dans les murs, la fameuse écriture directe qui a lieu loin du médium au moyen d’un crayon marchant tout seul et surtout les soulèvement de tables sans contact, les déplacements d’objets non touchés qui ont été si bien étudiés par Gasparin et par Crookes. Ces choses, au moins les dernières, ne doivent pas être niées à la légère ; ce sont peut-être les éléments d’une science future dont on parlera plus tard » (2).
En résumé, la théorie de Janet méritait d’être exposée dans ses grandes lignes en raison du rapprochement qu’elle établit entre les phénomènes de somnambulisme ou de suggestion, et certains faits spirites qui présentent avec eux la plus grande analogie.
(1} P. Janet, lor. p. 401.
(2) Ideni^ loc. cit.^ p. 387.