‹ La valeur religieuse du spiritismeChapitre 26 sur 40 · I. — LA CRITIQUE DES APPARITIONS · texte numérisé non relu

I. — LA CRITIQUE DES APPARITIONS

Sur quoi s’appuie la négation catégorique de Berthoud? Sur une critique des expériences de William Crookes au sujet des apparitions de Katie King. On sait que W. Crookes est un savant de premier ordre, un chimiste qu’on se plaît à appeler

quelquefois le « Pasteur de l’Angleterre ». Son autorité est indiscutable. Inventeur des tubes qui portent son nom et qui sont à la base de toutes les découvertes sur les rayons Rœntgen et la matière radiante, son nom restera associé à l’immense révolution scientifique que préparent en ce moment les travaux de Becquerel et, de M. et M“® Curie. Le témoignage de l’homme qui a découvert le quatrième état de la niatière ne saurait être écarté d’un haussement d’épaules.

: « Et cependant, ditBerthoud, on a beau être un chimiste de première force : autre chose est de surveiller un précipité dans sa cornue, autre chose est de manipuler un esprit et de contrôler un médium qui . se trouvent être l’un et l’autre... une femme en chair et en os. Désarmé visà-vis du sexe faible conàme il arrive quelquefois aux hommes de science, sa candeur enfantine et ses scrupules de gentleman lui Ont joué un mauvais tour (1) ».

L’accusation est grave ; sur quoi repose-t-elle ?

Comme on l’a vu plus haut \V. Crookes,à l’aide d’un médium Miss Florence Cook, aujourd’hui M's Florence Corner, obtient les apparitions d’une cèrtainè.Kàtie King. Il serait trop lông de citer en entier les lettres où le savant anglais raconte ses

(1) Aloys Berthoud, Lt» Surnaiuret cHrétien tin reganVcte VHijpnO’> p. 16. Lausanne. Bridel. 1896. ; <

expériences, on les trouvera dans le Spiritisme du docteur Gibier (p. 279 et suivantes); et il est facile de les résumer.

Première expérience. — C’est pendant que le médium est en trance (en somnambulisme, si l’on préfère) derrière un rideau que l’apparition se produit. Au bout de quelque temps la forme de Katie King apparaît. Bientôt elle se retire sous prétexte que le sommeil de Miss Cook n’est pas assez profond. Ce jour-là le médium souffrait et poussait des gémissements, et une fois, dit l’observateur, « comme la forme de Katie King était devant moi dans la chambre, j’entendis distinctement le son d’un sanglot plaintif, identique à ceux que Miss Cook avait fait entendre par intervalles tout le temps de la séance et qui venait de derrière le rideau où elle devait être assise. J’avoue que la figure était frappante d’apparence de vie et de réalité, et autant que je pouvais voir toutefois à la lumière un peu indécise, ses traits ressemblaient à ceux de M"® Cook (1) ». Mais le soupir venait bien de derrière le rideau au moment où l’apparition était devant lui.

. • Aloys Berthoud relève deux points suspects dans cette première expérience : 1“ la lumière indécise; 2" la ressemblance entre Katie King et le médium.

(1) Cité par Gibier, Le Spiritisme^ Fakirisme occidental^ p. 280.

De plus si le soupir est parti réellement du cabinet c’est que le médium est ventriloque.

Deuxième expérience. — Le 12 mars 1874, Katie marche et parle à l’assistance. Puis le fantôme revient au rideau et prie M. Crookes de relever le médium dont la tête est mal posée. Il fait noir dans le cabinet; mais malgré l’obscurité, l’observateur constate une fois do plus que le médium est vêtu de velours noirs (alors que Katie King parait en blanc) et se trouve en profonde léthargie. (( Il ne s’était pas écoulé trois secondes entre le moment où je vis Katie en robe blanche devant moi et celui où je relevai M‘*® Cook sur le canapé en la tirant de la position où elle se trouvait. »

M. Crookes revenu à son poste d’observation, Katie se présente de nouveau et offre de se montrer en même temps que sou médium. Le gaz est baissé, M. Crookes pénètre avec Katie King dans le cabinet éclairé par une simple lampe phosphorescente. Mais il ne voit que le médium en léthargie. Il appelle Katie qui ne répond pas.

Deuxième tentative de Katie qui passe derrière le rideau en priant M. Crookes de ne pas regarder, et le fils de ce dernier, qui de sa place peut voir ce qui se passe dans le cabinet, voit toujours Miss Cook étendue et la lampe qui voltige toute seule au-dessus d’elle. Mais le fantôme ne tient pas sa

promesse et déclare ce soir-là qu’il lui est impossible de se montrer aux côtés de son médium.

L’expérience est peu concluante, aussi M. Berthoud n’en critique pas le détail, il estime simplement que ce soir-là, le médium en a imposé au savant par son audace.

Troisième expérience. — Katie a causé pendant près de deux heures avec les assistants. Elle prend le bras de M. Crookes qui a l’impression que c’est une femme vivante qui se trouve à son côté. Cette impression est si forte, qu’il éprouve le besoin de la prendre dans ses bras, très convenablement d’ailleurs, assure-t-il, et avec la permission du fantôme, et celui-ci qui ne lit aucune résistance « était un être aussi matériel que Cook elle-même ».

« C’était dit Berthoud, le moment de se glisser dans la chambre voisine et d’inspecter le médium comme on l’a fait à Paris dans des circonstances analogues, et je présume que le résultat eut été le même, on n’aurait plus trouvé qu’un mannequin ». Mais l’expérience ne s’arrête pas là.

Le même soir Katie se montre enfin aux côtés de Florence Kook. Dans le cabinet sombre à la lueur de la lampe phosphorescente, le médium est accroupi sur le plancher et absolument insensible. Auprès d’elle Katie King se tient debout. Elle ne parle plus, mais elle remue la tête et à un soupir de Miss Cook elle fait signe de se retirer au savant

qui obéit avec une entière docilité ; le fantôme ne parlait pas,lui si loquace quelques instants plus tôt. C’est à ce moment que Crookes aurait dû prendre Katie King dans ses bras pour s’assurer qu’elle était autre chose qu’un mannequin, car il paraît qu’on fabrique aux Etats-Unis des mannequins automates (en baudruche probablement) qui, réduits à leur plus simple expression, peuvent tenir dans le creux de la main.

Quatrième série d’expériences. — Enfin, dans une série d’expériences finales, Crookes a photographié Katie et son médium. Mais ici il faut citer Berthoud textuellement : « Or, on photographie les esprits avec leurs inséparables médiums, à la lumière électrique, comment se tirer de là? Voici la réponse aussi inconsciente que textuelle fournie par M. Crookes : J’ai une épreuve de Katie et de son médium photographiées ensemble, mais Katie est placée devant la tête de M“® Cook... > et ailleurs : « pendant les séances photographiques, Katie enveloppait la tète de son médium avec un châle, pour empêcher que la lumière ne tombât sur son visage. La seule preuve irréfutable eût été de nous montrer les deux visages ensemble,et cette preuve, on fait tout pour en éluder l’obligation. Le rnédium avait peur de la lumière c’est bien le cas de le dire. »

Certes la critique de Berthoud paraît fondée

lorsqu’elle relève l’obscurité, le manque de précautions prises par Crookes, ou la naïveté avec laquelle il constate la ressemblance entre Katie King et Miss Cook et la matérialité incontestable du fantôme.

On peut même admettre avec lui qu’il existe des mannequins automates, capables de tenir dans le creux de la main et qu’on ploie ou déploie en quelques secondes. Si l’attention doit porter sur le médium, dit-il encore, le mannequin fait le fantôme, et si elle.doit se fixer sur le fantôme, le mannequin joue le rôle de médium, soit. M. Berthoud toutefois néglige de nous renseigner au sujet de ces mannequins dont il paraît connaître le mécanisme et la provenance, et c’est fort dommage. Mais où sa critique devient faible c’est dans les quelques lignes citées plus haut au sujet de la photographie. Sans doute il est regrettable que Katie King et Florence Cook ne soient pas prises ensemble. Mais enfin il existe des photographies où le visage du fantôme n’est caché ni par le médium, ni par un châle, et où ses traits ressortent, au contraire, assez caractéristiques. Berthoud n’en parle pas.

Enfin la théorie des mannequins ne tient aucun compte des observations de Crookes sur les battements du cœur de Katie. M. Crookes a ausculté l’un et l’autre et constaté chez le médium un gros rhume, tandis que les poumons du fantôme sont absolument sains. Mais on peut répondre ici

que ces différences peuvent se produire chez la même personne par suite de phénomènes hystériques. N’insistons pas.

La conclusion de Berthoud est que les apparitions de Katie King, ne sont qu’une vaste mystification .

Cette conclusion est peut-être exagérée. Evidemment M. Crookes n’a pas fait l’essentiel, qui eût été de rester dans le cabinet quand l’esprit lui disait d’en sortir. En voulant ménager la susceptibilité du médium, il s’est interdit un contrôle qui eut été précieux, et dès lors son expérience est suspecte. Il se peut qu’il ait été victime d’une jonglerie ; il se peut qu’un médium habile, muni d’un manequin parfait, soit capable de jouer son rôle à la façon indiquée par Berthoud ; il est également possible que Ch. Richet, le colonel de Rochas, Maxwell et tous ceux qui affirment avoir été témoins d’apparitions, aient été joués de la même façon. Peut-être que tous les médiums sont des faussaires, à commencer par Home et en finissant par Miss Florence Cook, une enfant de 15 ans. Oui, tout cela est possible, mais ici non plus, une probabilité n’est pas une raison suffisante. Entre les affirmations de Ch. Richet, de Crookes et de de Rochas, etc., etc., d’un côté, et la critique de M. Berthoud de l’autre, si l’on veut rester logique, il n’y a qu’un parti à prendre : suspendre son jugement jusqu’à plus ample informé. La négation

radicale n’est pas plus scientifique que l’affirmation formelle. Les apparitions sont des faits insuffisamment constatés.

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