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LA CRITIQUE DE LA PHOTOGRAPHIE SPIRITE

En rejetant parmi les faits douteux les apparitions de fantômes, on rejette du même coup et dans la même catégorie la photographie spirite. Toutefois ce paragraphe n’est pas superfiu, car il a pour but de mettre au point une légende.

En dehors du milieu croyant, interrogez cent personnes au sujet de la photographie spirite, et vous recueillerez probablement quatre-vingt-dixneuf réponses du genre de celle-ci : « C’est une industrie charlatanesque qui a eu son dénouement en police correctionnelle ; au vu et au su de tout le monde ses secrets ont été dévoilés, il n’est plus possible d’y croire. »

C’est vrai, le souvenir d’une fraude célèbre plane sur cette question. C’était au plus fort de la frénésie spirite, au moment où dans tout Paris et la province, les tables tournaient et les têtes aussi. Un photographe, un certain Buguet, au service de M. Leymarie, directeur de la Revue spirite, prétendait obtenir les traits d’apparitions nombreuses qui se produisaient chez lui. La haute élégance

parisienne se pressait autour de son appareil et achetait à prix d’or la photographie d’êtres chers qu’évoquait un médium renommé ; et quelque nébuleux que fussent les traits obtenus par la photographie, les intéressés reconnaissaient toujours leurs morts et s’en allaient heureux de serrer sur leur cœur la chère image.

On devine aisément de quelle façon l’affaire vint échouer en correctionnelle, et les détails de cette fin misérable importent peu. On les trouvera dans le Grand Dictionnaire de Larousse à l’article spiritisme, exposés avec beaucoup d’humour ; mais ce qu’il y a de curieux, c’est que, devant la justice, les accusés avouèrent la fraude, expliquèrent leur truc, exhibèrent les poupées qui savamment drapées dans un demi-jour mystérieux, avaient tour à tour figuré tel père, telle mère ou tel époux décédé. La caissière de l’établissement excellait, paraît-il, à « tirer le ver du nez » aux clients, et après quelques minutes de conversation avec eux, elle se faisait forte de décrire le personnage qu’il s’agissait d’évoquer, et de guider dans la coulisse les opérateurs qui attendaient ses renseignements pour préparer leurs mannequins. C’est ainsi, du moins, que Larousse raconte l’histoire.

Or, devant l’aveu des accusés, devant les pièces à conviction établies sous leurs yeux, les témoins persistèrent pour la plupart à affirmer que c’était bien la photographie de leurs morts qui leur avait

été livrée : « Non, s’écriaient-ils, nous ne sommes pas volés, » et les spirites de clamer : « C’est une odieuse machination, nous sommes trahis, Buguet s’est vendu ! » On y vit même la main du jésuite cherchant à étouffer le monstre du spiritisme menaçant pour l’Eglise.

« La lumière, dit le docteur Gibier, n’est pas encore faite au sujet de ce procès (1). » C’est l’affaire Dreyfus du spiritisme.

Qu’il y ait eu fraude, c’est possible, et c’est presque certain, quoique chose jugée n’en soit pas une preuve infaillible. Mais que les procédés avoués par Buguet aient pu être employés, et que la légende propagée par Larousse soit vraie, c’est autre chose (2).

Nous avons eu entre les mains des photographies de Buguet. Donnaient-elles la figure exacte des morts que l’on avait évoqués, nous n’en savons rien et nous ne pouvons le contrôler; mais ce qu’il y a de certain c’est que loin de présenter des traits nébuleux, leurs traits étaient au contraire bien accusés, (du moins pour deux photographies sur trois.) L’une d’elles en particulier représente un vieillard à la physionomie fine et grave, au regard vif, portant un collier de barbe à l’américaine,

une tête parfaitement caractérisée qui ne ressem-

(1) Gibier, loc. cit., p. 189.

(2) Cf. première partie de cette étude.

ble en aucune façon aux deux autres, et à laquelle un parent ne pouvait se tromper. Le truc des mannequins et des poupées peut donner à un portrait des contours vagues, mal accentués, mais pour lui donner une physionomie nettement tranchée, c’est matériellement impossible, et la légende de Larousse, absolument fantaisiste, tombe de tout son poids pour quiconque a vu des photographies spirites. S’il y a eu fraude, la fraude est d’une autre nature et les aveux de Buguet ne suffisent pas à l’expliquer.

Il ne faudrait pas que la crainte d’être dupes de charlatans nous rendit dupes de notre propre défiance. Le jour où sera établie l’existence de la force psychique, la photographie spirite s’expliquera d’elle-même. Sera-ce alors le triomphe du spiritisme ? Une photographie bien constatée, diton quelquefois, serait une arme terrible entre ses mains. Tout ceux qui ont eu l’avantage d’entendre les magnifiques conférences de M. L. Denis savent tout le parti que tire l’orateur de cette judicieuse réflexion : « Si les hommes s’illusionnent, la plaque photographique, elle, n’est pas sujette à l’hallucination. » Ce n’est pas sûr I Le docteur Baraduc, avec sa photographie des effluves humains, pourrait bien nous démontrer qu’on peut saisir sur la plaque sensible les traces d’une hallucination particulière ou collective. Ce jour-là nous serions obligés de changer nos théories sur l’imagination.

et d’avouer qu’entre le phénomène subjectif et le phénomène objectif il n’y a pas de différence essentielle. La photographie spirite pourrait bien nous amener à cet aveu.

En tous cas le spiritisme n’y gagnerait rien, car pour photographier les esprits il n’est pas nécessaire qu’ils existent. Il suffit pour cela d’une image subconsciente capable de s’extérioriser.

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