INTRODUCTION
Le 13 février Ï882, Charcot communiquait à VAcadémie des Sciences une note sur les Divers états nerveux déterminés par Thypnotisation des hystériques ; et le Babinsky écrivait, à ^occasion de ce communiqué : « Il fallait un certain courage pour (( relever une question malfamée, et marcher à Ven- (( contre de préjugés enracinés j). Aujourdliui Vhypnotisme, étudié et expérimenté par Charcot, Bernheim, Liégeois, Janet, Pitres, Grasset, etc., dans les amphithéâtres des Facultés de Médecine ou dans les cliniques, a sa place marquée, et sa place honorable, parmi les préoccupations de nos savants.
Mais si Vhypnotisme a pu conquérir une place définitive au soleil de la science officielle, il nen est pas tout à fait ainsi du spiritisme; et le jour où le 1)^ Grasset, pour la première fois, croyons-nous, porta la question de spiritisme dans une chaire de la Faculté de Médecine, le jour oit sous sa couverture rouge, couleur emblématique et révolutionnaire^ parut son ouvrage récent Le Spiritisme devant la Science, on dut dire de lui, en accentuant le ton, ce qui, vingt ans auparavant, avait été dit de Charcot : « Il fallait un courage extraordinaire pour
(( relever une question encore plus mal famée, et pour (( marcher à Vencontre de préjugés encore plus pro- (( fondément enracinés »,
Pour nous, qui, à Vombre des Charcot et des Grasset, non plus avec autorité du haut dhine chaire de médecine, mais avec modestie au pied d'une chaire de théologie, osons timidement aborder le problème du spiritisme, on ne dira pas cju'il fallait du courage, mais de l'audace. Le courage est pour les grands, l'audace pour les petits.
Toutefois, il est permis aujourd'hui d'avoir de l'audace. Nous ne sommes plus au temps ou, systématiquement, toute idée j^ouvelle était accueillie par des haussements d'épaules.
A l'apjparition des chemins de fer, Arago et Thiers étaient sceptiques. Des ingénieurs, à ce que l'on raconte, démontrèrent péremptoirement qu'il était impossible qu'un convoi ferré glissât sur des rails. En 1853, Babinet, de l'Institut, lorsqu'il fut question d'établir un câble télégrapJdqne entre l'Europe et le Nouveau-Monde, écrivit en toutes lettres que pareille tentative était peu sérieuse. Eiifin, le jour ou le phonographe d'Edison fut présenté à l'Institut de Erance, un vieil académicien ( 1 ), persuadé qu'il avait affaire â un ventriloque, déclarait ne pas vouloir se laisser jouer.
Nous n'en sommes plus là. De récentes découvertes, toutes plus déconcertantes les unes que les autres se
(i) M. Bouillaud. Séances des 11 et 30 septembre. Cf. Flam^ marion : L’Inconnu,
succèdent sans interruption depuis quelques années, qui déblaient le terrain d'une foule de préjugés scientifiques. Les vieilles bastilles où s étaient fortifiées les routines d'autrefois tombent une à une, et peu à peu, la mentalité des hommes de science paraît changer.
Et cela se comprend : la télégraphie sansjil, les rayons Rœntgen (qu'on pourrait appeler la photographie de.l'invisible), le radium, les rayons N, toutes ces découvertes successives sont venues tour ci tour bouleverser les idées reçues. Depuis les expériences de M. et Curie, le mot de révolution scientifique est sur toutes les lèvres. Or, quand la révolution est dans l'air, quand le lendemain est indécis, les esprits deviennent prudents, et les savants le sont devenus.
Veut-on une preuve de cette prudence ? La voici : On parle depuis quelque temps des rayons N, ou radiations émises par le corps humain. (Déjà, depuis longtemps, magnétiseurs et spirites prétendent les connaître et les désignent sous d/autres noms.) Deux professeurs de Nancy, MAI. Blondlot et Carpentier considèrent l'existence de ces rayons comme démontrée par leurs expériences. Mais voici qu'un savant professeur américain, M. M^ood, de Baltimore, conteste dans La Nature de Londres, la rigueur scientifique de ces expériences. Immédiatement, La Revue Scientifique ouvre une enciuéte sur cette question : Les rayons N existent-ils? De cette enquête qui se poursuit actuellement (novembre 1904), il ressort clairement que MM. Blondlot et Carpentier sont à peu près les seuls expérimentateurs qui aient vu les rayons N.
C'est plus qu'il n'en fallait il y a quelques années pour nier carrément. Eh bien ! Non. Le temps des négations formelles e.st passé. Malgré Véchec notoire de la plupart des expériences, on n'ose plus nier. A côté de quelques incrédules, l'enquête relève des noms de savants pour qui une expérience manquée n'est pas fatalement une preuve négative, et d'autres qui croient sans avoir rien vu. Berthelot est au nombre de ces derniers ; voici son appréciation :
(( Il est difficile d'exprimer une opinion sur un (( sujet qui exigerait de longues explications. Je crois (( que les rayons N existent, et j'ai grande confiance (( dans les travaux de M. Blondlot. Mais certaines (( personnes, des spirites par exemple, ont trop pré- (( jugé des résultats ». On voit par sa réponse que M. Berthelot ne saurait être suspecté de spiritisme-
M. Pellat, professeur de physique à la Faculté des Sciences de Paris, estime que si tout le monde ne voit pas les rayons N, c'est que tous les yeux n'y sont pas sensibles.
Quel que soit le sort définitif des expériences de M. Blondlot, que les rayons N existent ou qu'ils n'existent pas, il est certain que ces deux réponses sont symptomatiques ; on ne dit plus : (( ce qui n'est (( pas démontré est faux » ; on n'écarte plus à priori une nouveauté. La science, en la personne de nos grands professeurs contemporains, est devenue prudente ; elle laisse ouverte aux expériences de l'avenir la porte par laquelle déjà, sous l'étiquette nouveautés, ont passé tant de richesses désormais acquises et incontestables. .
Cest à la faveur de cette porte ouverte, que le Spiritisme s'introduit petit à petit sur le terrain scientifique, accrédité par des savants de premier ordre tels que William Crookes, le grand chimiste anglais, Zollner, l'astronome allemand, Schiaparelli, Vastronome italien. Ch. Richet, membre de P Académie de Médecine de Paris, et autres. Sans doute sa place est encore modeste; on lui conteste encore son droit de cité. Au IV® Congrès de Psychologie de 1900 quelqu'un le traita presque d'intrus ( 1). Toutefois, le premier pas est fait ; et s'il est permis de raisonner par analogie, après f hypnotisme et la suggestion, après les rayons iV, on étudiera le spiritisme. On l'étudiera peut-être pour le disséquer, comme Grasset, pour renverser tout son système, soit ; mais enfin, on l'étudiera scientifiquement, et l'on a déjà commencé.
Malheureusement, ci côté de ceux qui étudient, ou cpui veulent étudier scientifiquement, il y a la foule, qui n'étudie pas ou qui étudie mal les ciuestions sur lesquelles son opinion cloit se former (car la foule se croit obligée (Vavoir une opinion sur toute chose). Et la foule, incapable de porter le débat sur le terrain scientifique, s'est engagée pour juger du spiritisme un tout autre terrain. Les masses ont leur philosophie qui touche ci tout et qui mélange tout ; et cela se comprend, car les masses ont des besoins légitimes du
(/) Notamment MM. Paschide (qui ne voit que des mots dans les communications de MM. Delanne et Léon Denis), Oscar Vogt, de Berlin, Ebinqkaas, de Breslau, Tokanki, de Moscou, etc., etc.
cœur et de l'esprit à satisfaire, et elles cherchent partout la satisfaction de ces besoins.
Ahms verrons dans le cours de cette étude quelles furent les origines du mouvement spirite. Anus vêlerons que, dès les premières expériences, un système à la fois philosophique et religieux fut construit de toutes pièces sur quelques données; système hardi que favorisa la philosophie des Joules, avide de synthèses et de vues d'ensemble. La base était expérimentale ; il y avait là de quoi satisjaire l'esprit pratique d'un siècle positif. Et la conclusion était une religion nouvelle ; il y avait là de quoi contenter tous ceux — et ils étaient nombreux — dont les besoins religieux n'étaient plus satisjàits par les religions officielles et les églises établies.
Autrement dit, la question se posa d'emblée sur le terrain religieux. Or, comme la religion touche aux fibres les plus projbndes de Vame humaine, le terrain religieux est celui ou les passions trouvent le pdus Jacilement l'occasion de se déchaîner. Aussi le débat Jïit passionné. Ce mélange de science, de philosophie et de religion élaboré par les spirites, épouvanta les Eglises. Rome condamna le système oit elle vit l'œuvre du démon; Vorthodoxie pj^otestante s'offusqua de pratiques réprouvées par la Bible ; la libre-pensée matérialiste qui a, elle aussi, ses dogmes intangibles, s'ejfraya d'une nouveauté qui prétendait apporter la preuve de l'existence d'un monde invisible. Et tandis que les savants, dédaigneux de la question, l'écartaient d'un haussement d'épaules, les masses se partageaient en trois camps : celui des incrédules, ironi-
qaes, frondeurs et méchants ; celui des dévots, épouvantés ou menaçants, celui des adeptes qui, traités de fous par les uns, de suppôts de satan par les autres, finirent par se considérer séiùeusement comme les confesseurs et les martyrs d'une religion nouvelle.
Dans ce travail, oit nous posons la question : Quelle est la valeur religieuse du spiritisme, nous devrons nous transporter sur les différents terrains où se sont j)lacés ses adeptes eux-mêmes. Nous les suivrons tantôt dans le domaine scientifique où ils ont eu tant de peine à s'accréditer ; tantôt sur le terrain religieux, où s'imposent en dépit des railleries et des anathèmes, tous les problèmes qui touchent à l'existence de Vâme et de la vie future.
Nous étudierons les faits à la lumière de Vexpérience et de la critique ; nous examinerons les théories qu'on nous propose, et nous nous demanderons enfin ce que valent les conclusions, si toutefois ces conclusions sont précises et nettement formulées.