‹ La valeur religieuse du spiritismeChapitre 5 sur 40 · DÉFINITIONS ET ORIGINES · texte numérisé non relu

DÉFINITIONS ET ORIGINES

Qu’est-ce que le spiritisme f Littré le définit : « La superstition des spirites » ; et un spirite est une « personne qui prétend communiquer avec les esprits des morts par l’intermédiaire d’un médium. »

La définition de Larousse diffère peu de celle de Littré : « Spiritisme. — Doctrine des spirites ; et spirite — Personne qui passe pour avoir la faculté de se mettre en relations avec les esprits, particulièrement avec les âmes des morts. »

Pour la Grande Encyclopédie, le spiritisme est « l’expression moderne de la croyance qui date des

premiers temps du monde, à la possibilité d’évoquer les âmes des morts par des conjurations ou des pratiques plus ou moins secrètes qui exigent l’emploi d’un médium. »

Superstition, doctrine ou croyance, le spiritisme est un ensemble dé faits et de théories sur lesquels on s’appuie pour affirmer la survivance de l’être,, et la communication entre les vivants et les morts. Cette quatrième définition, à laquelle on nous permettra de nous arrêter, découle des trois précédentes. Quiconque parle de superstition, de doctrine ou de croyance, parle en réalité de faits et de théories ; et quiconque nomme les âmes des morts, parle de la survivance de l’être.

Un ensemble de faits et de théories. Quels sont ces faits, et quelles sont ces théories ?

La croyance spirite, dit la Grande Encyclopédie, date des premiers temps du monde. Il serait certes intéressant de remonter jusque là, et peut-être aurons nous l’occasion de jeter un coup d’œil en arrière. Mais depuis un demi-siècle, le spiritisme a été modernisé, et il est possible de l’étudier sans faire une régression historique. C’est de son « expression moderne » que nous nous occuperons, et cette « expression moderne » accompagne des faits modernes eux aussi, qu’on peut examiner sans sortir de notre époque et sans dépasser de beaucoup les limites de notre pays.

Cependant, si nous voulons assister à la renaissance du spiritisme, il faut nous transporter en Amérique, quittes à revenir ensuite en Europe pour suivre ses progrès et nous attacher à ses adeptes qui sont aussi fervents et aussi éclairés en deçà qu’au delà des mers.

Tout le monde connaît cette origine moderne du spiritisme. En 1847, à Hydesville, état de New- York, une famille Fox, composée du père, de la mère et de trois jeunes filles, fut le témoin de faits étranges dont le récit se trouve un peu partout. La plupart des articles encyclopédiques [Larousse, La Grande Encyclopédie) beaucoup d’ouvrages spéciaux rappellent ces origines et décrivent les expériences de la famille Fox, que l’on peut résumeren peu de mots. On entendait des coups frappés dans les murs; dans les chambres les objets étaient renversés, entassés pêle-mêle ; les jeunes filles ressentaient des attouchements de mains invisibles. L’une d’elles, ayant eu l’idée de poser des questions, les coups parurent répondre d’une façon intelligente. La nouvelle se répandit aussitôt comme une traînée de poudre ; au bout de quelques années, l’Europe et l’Amérique imaginaient toutes sortes de moyens pour consulter les esprits, car c’est aux esprits des morts que furent immédiatemement attribuées ces manifestations étranges et en apparence intelligentes.

Comme suite au mouvement prodigieux qui

gagna si rapidement les deux mondes, qui créa des sociétés, des clubs, des journaux et des revues, les spirites prétendent aujourd’hui qu’ils peuvent se compter par millions, que leur nombre va croissant tous les jours, et que bientôt, le spiritisme supplantera, par le nombre de ses adhérents, les églises les mieux établies. Il serait difficile de leur donner un démenti sur ce point, car beaucoup sont spirites qui ne le disent pas ; leurs œuvres n’éclatent pas au grand jour, leurs temples, si temples ils possèdent, ne sont ouverts qu’aux initiés ; rien d’extérieur ne les révèle. Toutefois, en faisant la part de l’exagération, il se pourrait que leur nombre fût assez considérable. Mais la statistique, qui n’a probablement jamais été faite, importe peu ; à défaut de millions d’adeptes, le spiritisme possède des journaux, des revues, une bibliothèque considérable; il s’appuie sur le témoignage de savants authentiques ; depuis soixante ans, c’est indéniable, il a fait de grands progrès.

§ 2. — LA TYPTOLOGIE

Dès l’origine, les phénomènes obtenus par les demoiselles Fox furent donc attribués aux esprits; et nous avons vu qu’on imagina bientôt un système de questions et de réponses pour pouvoir facilement les consulter. Le moyen le plus répandu

pour cette consultation est celui des Tables tournantes, frappantes ou parlantes. C’est le procédé le plus élémentaire que tout le monde connaît pour l’avoir plus ou moins expérimenté. Plusieurs personnes se réunissent autour d’une table, de préférence un guéridon à trois pieds ; on pose légèrement les mains étendues sur la table en faisant la chaîne, c’est-à-dire que chaque main doit être délicatement appuyée contre sa voisine (1). Au bout d’un moment, l’on ressent des trépidations, le guéridon se met à tourner et il faut se lever et le suivre, ou bien il se soulève sur deux pieds et s’abaisse pour frapper des coups sur le parquet. On peut alors poser des questions à la table en convenant d’un alphabet : un coup pour a, deux coups pour b, ainsi de suite jusqu’à xr, un coup pour oui, deux coups pour non, et l’on arrive à enregistrer des réponses incuntestablement intelligentes.

La table, par exemple, révèle le nom d’une personne étrangère à laquelle quelqu’un songe dans l’assemblée; elle dit le chiffre pensé par l’un des assistants, le numéro d’une montre, l’âge de chacun, le nom, les titres et quelques traits de la vie d’un parent mort. On obtient également, des réponses beaucoup plus compliquées : les tables

(1) Aucune de ces précautions n’est absolument indispensable pour le succès de l’expérience.

révèlent des choses inconnues de la plupart des assistants. Mais dès qu’il s’agit d’obtenir des réponses plus longues et plus détaillées, les spirites préfèrent employer d’autres moyens que nous retrouverons au chapitre de la médiumité.

Inutile, par conséquent, de documenter un fait aussi banal que celui des tables tournantes à la lumière des écrivains spirites. Ce que nous dirons plus loin à propos des médiums peut être dit des tables qui constituent une première série de faits dont l’expérimentation est facile et que l’on désigne sous la dénomination générale de typlologie.

§ 3. — LA LÉVITATION a) Lévitation des objets matériels

Le phénomène des tables tournantes ne présente pas toujours le même caractère. Dans certains cas, l’apposition des mains devient inutile ; au bout d’un moment, la table se soulève toute seule et se met à voltiger au milieu de l’appartement d'une façon tout à fait déréglée ; ou bien elle s’incline vers l’un des assistants et finit généralement par tomber (1). Nous voici en présence d’une deuxième série de phénomènes : les mouvements d’objets pesants ou lémtatlon.

(1) Nous-même avons été témoin de ce fait.

Dans cette catégorie se rangent une foule d’expériences plus ou moins compliquées. Des objets peuvent être soulevés de terre sans l’attouchement de personne , non pas comme dans l’exemple ci-dessus pour voltiger d’une manière désordonnée dans une chambre, mais d’une façon réglée, combinée à l’avance par l’expérimentateur. Ces objets sont le plus souvent des chaises, des tables, c’està-dire les meubles vulgaires que l’on trouve dans tout appartement.

Ces mouvements d’objets pesants sont, dit William Crookes, une des formes les plus simples des phénomènes que j’aie observées. Elle varie en degrés depuis l’ébranlemetit ou le tremblement d’une chambre et de son contenu, jusqu’à élever réellement dans Tair un corps pesant quand la main est posée dessus... Les exemples où les corps lourds, tels que des tables, des chaises, des canapés, etc., ont été mis en mouvement sans le contact du médium, sont très nombreux. J'en indiquerai brièvement quelques-uns des plus frappants.

Ma propre chaise a en partie décrit un cercle, mes pieds ne reposant pas sur le parquet. Sous les yeux de tous les assistants une chaise est venue lentement, d’un coin éloigné de la chambre, et toutes les personnes présentes l’ont constaté ; dans une autre circonstance, un fauteuil vint jusqu’à l’endroit où nous étions assis, et sur ma demande, il s’en retourna lentement à la distance d’environ trois pieds. Pendant trois soirées consécutives une petite table se mut lentement à travers la chambre, dans des conditions que j’avais tout exprès préparées à l’avance, afin de répondre à toute objection qu’on aurait pu élever contre ce fait. J’ai obtenu

plusieurs fois la répétition d’une expérience que le Comité de la Société dialectique a considérée comme concluante, savoir : le mouvement d’une lourde table en pleine lumière, le dos des chaises étant tourné vers la table, et chaque personne étant agenouillée sur sa chaise, les mains appuyées sur le dossier, mais ne touchant pas la table. Une fois, ce fait se produisit pendant que j’allais et venais, cherchant à voir comment chacun était placé (1).

h) Lévitation du corps humain

Souvent les objets soulevés ne sont autres que les expérimentateurs eux-mêmes.

Ces faits d’enlèvement du corps humain se sont produits plusieurs fois en présence de Crookes.

En une occasion, je vis une chaise, sur laquelle une dame était assise, s’élever à plusieurs pouces du sol. Une autre fois, pour écarter tout soupçon que cet enlèvement était produit par elle, cette dame s’agenouilla sur sa chaise, de telle façon que les quatre pieds étaient visibles pour. nous. Alors elle s’éleva à environ trois pouces, suspendue pendant dix secondes à peu près et ensuite descendit lentement. Une autre fois encore, deux enfants, en deux occasions différentes, s’élevèrent du sol avec leurs chaises, en plein jour et dans les conditions les plus satisfaisantes (pour moi), car j’étais à genoux, et je ne perdais pas de vue les pieds de la chaise, remarquant bien que personne ne pouvait y toucher (2).

Si les faits de typtologie sont fréquents, connus

(1) W. Crookes, Recherches sur le spiritualisme, p. 144 et 148.

(2) W. Crookes, ?oo. cit. p. 150.

de tout le monde, les cas de lévitation sont beaucoup plus rares; ils sortent du domaine public. 11 ne suffit pas, pour les connaître, de se trouver un soir dans un salon où l’on s’amuse à faire tourner les tables, et si l’on y constate quelquefois le mouvement incohérent d’un guéridon qui s’est mis à tourner tout seul (chauffé sans doute par le fluide d’une société nerveuse, pour parler le langage convenu), il est certain que pour étudier les cas de lévitation, il faut faire des expériences répétées, s’adonner aux recherches spirites, grouper les expériences faites de divers côtés par une foule de chercheurs. C’est ce qu’a fait la Société des recherches psychiques de Londres qui est arrivée à rassembler un certain nombre de résultats.

§ 4. LA MÉDIUMITÉ (1)

La typtologie et la lévitation ne sont qu’un premier pas dans le domaine spirite. Consultez un spirite convaincu, il vous dira que ce ne sont là que jeux d’enfants. Au-dessus de ces faits, il en est de beaucoup plus impressifs et concluants, ce sont les cas de médiumité.

Voici un mot nouveau qui demande une explication : la médiumité, c’est la propriété que possè-

(1) On dit également médiumnité ou médiantté.

dent certaines personnes de produire ou de favoriser les phénomènes; ces personnes sont les médiums.

Quand nous sommes réunis en nombre autour d’une table qui tourne, nous sommes plus ou moins médiums ; mais si l’un de nous obtient des réponses plus vives, c’est le meilleur médium de l’assemblée. Or, dès que l’expérience se complique, la médiumité ou le pouvoir médiumnimique devient rare et l’on réserve le nom de médium pour les personnes capables de provoquer les grands faits de lévitation et les autres plus extraordinaires encore que nous allons examiner.

a) Médiums écrivains

Le médium le plus vulgaire est le médium écrivain. Une personne prend un crayon, une feuille de papier et écrit, sans songer à rien, des choses qu’elle ignore. On a vu des médiums se servir d’une langue étrangère qui leur était complètement inconnue. D’autres composent de la musique sans connaître une note. D’autres dessinent. Nous connaissions un jeune homme qui possédait une singulière faculté : sa main, armée d’un crayon, s’agitait convulsivement sur le papier et, au bout de quelques instants de cet exercice bizarre, sur la feuille complètement noircie, apparaissait en demiteinte, vaguement estompé, le portrait assez

convenablement dessiné d’une fillette. C’était, disait-on, sa sœur qu’il n’avait jamais connue (1).

b J Médiums parlants

A côté du médium écrivain, il y a le médium parlant. Celui-ci, dans une sorte d’extase, ou sous l’influence du sommeil magnétique, parle de choses qu’il ne connaît pas; il prononce des discours parfois incohérents, souvent, au contraire, très bien ordonnés. On entend des médiums illettrés qui s’élèvent jusqu’à l’éloquence.

C’est autour de ces médiums parlants que s’organisent les clubs et que se tiennent les séances de spiritisme, et ce sont leurs discours écrits ou parlés qui constituent l’ensemble des révélations spirites. Nous aurons l’occasion d’examiner au point de vue critique ces révélations recueillies par milliers dans la Revue spirite, le Livre des Esprits, d’Allan Kardec, ou dans une foule d’autres ouvrages systématiques. Inutile pour cela de citer dès à présent des exemples sur lesquels nous sommes appelés à insister plus loin.

Toutefois, avant d’emprunter ces faits aux théoriciens du système, il serait bon de saisir la phy-

(1) Les médiums écrivains se servent généralement d’une tablette à trois pieds à laquelle est adaptée un crayon et qui n’est en somme qu’un diminutif de table parlante dont les coups sont remplacés par les traits du crayon.

sionomie générale d’une séance de médiumité.

Pour cela, transportons-nous en i)lein milieu spirite, dans un groupe de croyants enthousiastes. Nous avons eu la bonne fortune de pénétrer une fois dans ce milieu et nous nous félicitons de pouvoir aujourd’hui raconter quelques faits dont nous avons été le témoin il y a quelques années.

C’était dans une petite ville du Sud-Ouest où venait de se constituer une Société de recherches spiritualistes. Ce soir-là, une trentaine de personnes se trouvaient réunies dans une salle modeste où rien ne flattait les sens, ni musique, ni fleurs, ni parfums. Avec nous se trouvaient deux curieux venus eux aussi pour s’instruire. Le président de l’assemblée, homme de condition modeste et for^ honorable, sans être le moins du monde troublé par la présence inaccoutumée de trois étrangers, nous accueille avec beaucoup de cordialité et nous expose très simplement, en quelques mots, les principaux points de la doctrine spirite. La séance est ouverte par la prière. Tout le monde se lève et le président, sans la moindre affectation, dit : « Nous vous demandons, ô Dieu ! d’écarter ce soir les mauvais esprits et de permettre à nos esprits familiers de s’entretenir avec nous. Que nous emportions tous de cette réunion plus de sérieux, plus de zèle pour le bien et plus d’amour pour nos frères. » Une allusion à l’ange gardien nous

échappe. Cette prière est accompagnée de signes de croix et la séance commence.

Un médium est appelé. C’est une femme de quarante ans environ, mise simplement, la femme d’un cordonnier, assure-t-on. Elle prend place sur un fauteuil où, à l’aide de passes magnétiques, le président l’endort bien vite : « Avez-vous assez de fluide? )) lui demande-t-il. Elle se tourne de côté pour montrer sans doute qu’elle n’en a pas assez. Le magnétiseur fait encore quelques passes et voilà qui est fait, le sujet dort, immobile comme une statue. C’est le moment solennel où les esprits vont se manifester.

Tout à coup, au milieu du recueillement général, le médium se lève d’un mouvement brusque et d’une voix qui contraste singulièrement avec sa voix habituelle, nous annonce que l’esprit de Gambetta va parler (1). Il paraît qu’à la dernière séance, Jeanne d’Arc était venue. Gambetta s’annonce d’une voix grave, énergique, sonore. C’est sa confession que l’illustre tribun vient faire avec une réelle éloquence. Le thème de cette confession est le suivant : « L’orgueil m’a perdu ; l’incrédulité avait desséché mon cœur fait pour aimer. J’aimais, mais j’avais compris qu’un amour

(1) Comme nous le verrons plus loin, les spirites croient que les esprits s’emparent des organes du médium pendant le sommeil magnétique, quelquefois même à l’état de veille.

pur et chaste m’arrêterait sur les sentiers de la gloire où mon orgueil et les circonstances me poussaient... ô vous I qui êtes ici, la gloire trompeuse n’avance à rien... le bien, la pratique de la vertu, l’amour des siens et de nos semblables, peuvent seuls nous avancer pour la vie éternelle... les joies de la famille sont les seules joies légitimes... au-delà du tombeau, la souffrance est terrible pour l’insensé qui s’écriait autrefois : il n’y a point de Dieu. »

Imaginez un orateur développant ces quelques idées, au fond banales, avec l’éloquence énergique du geste et de la parole; la voix du médium transformée semble partir d’une tribune pour dominer la foule. Il est permis de se demander si c’est bien Gambetta qui parle, en tous cas cette éloquence ne peut être celle du médium qui est à peu près illettré.

Toutefois, est-ce une objection? une faute de français que Gambetta ne faisait certainement pas, persiste tout le long de son discours, une faute grossière, une faute d’illettré, l’abus de la conjonction que : comment qu’il se fait, pour comment il se fait; c’est pourquoi qu’il arrive, pour c’est pourquoi il arrive, etc. (1).

Après Gambetta, c’est l’esprit d’une femme du

(1) Cf. la faute de français d’Hélène Smith. Th. Flournoy, ubseroations sur un cas de somnambulisme acec glossolalie^ p. 223.

peuple qui prend la parole par la bouche du médium. Entre les deux, un instant de silence pendant lequel le magnétiseur entretient par quelques passes le fluide du médium qui parait s’affaiblir. Ici, changement complet de sujet et de ton. La vieille grand’mère parle devant ses enfants ; elle s’informe de son petit-fils qui vient de partir pour le régiment. Elle est heureuse à la nouvelle qu’il a pris à cœur le métier des armes et demande qu’on écrive au jeune soldat pour lui rapporter les paroles vibrantes de patriotisme prononcées par Jeanne d’Arc à la dernière séance. Elle espère voir bientôt sur les bras du jeune homme les galons de caporal ; oh ! ces deux galons, quel bonheur lorsqu’il les aura gagnés au prix du pénible devoir militaire I et voilà la vieille femme du peuple lancée dans une longue tirade, trouvant des accents lyriques pour chanter la gloire future de ces chers galons de laine rouge.

Après l’esprit patriote, c’est un esprit bavard qui, paraît-il, vient causer familièrement avec chacun à toutes les séances; c’est une jeune fille, que beaucoup ont connue, un esprit taquin, qui plaisante très gentiment. Puis c’est le tour d’une autre jeune fille qui, celle-ci, vient pour parler mariage à ses parents (oh ! il ne s’agit plus d’elle mais de sa sœur). Elle demande à sa grand’mère des nouvelles d’un projet qu’elle a connu quand elle était encore de ce monde ; elle supplie son père

de réfléchir, de s’amender, desui'moiiter son caractère emporté et violent. Et nous voyons le pauvre homme, à cet appel qui nous révèle sa brutalité, se lever les yeux mouillés de larmes ; il promet à sa fille, il promet à tous de devenir meilleur ; la pensée de sa chère enfant morte qui lui parle en ce moment, le poursuivra sans cesse et le guidera désormais. Quant au projet de mariage, jusqu’à présent il a été examiné à la légère; on le considérera de plus près et le souvenir de la chère morte donnera le courage et la force de surmonter les difficultés pour le bonheur de tous.

A ce point de la séance, où plusieurs esprits viennent agiter avec leurs parents des questions de famille, le curieux comme nous se sent assez gêné. Mais ce qui nous frappe le plus, c’est que personne ne paraît craindre notre présence ; au contraire, tous les regards semblent nous dire : « Eh bien I qu’en pensez-vous, n’y a-t-il pas là de quoi convaincre les sceptiques et nous attirer la sympathie des moqueurs ? » Et chose curieuse, voilà des secrets qui se révèlent, des fautes, des lâchetés qui s’étalent au grand jour et ce ne sont pas des regards ironiques ou narquois qui accueillent ces révélations. Un homme d’âge mûr, qui occupe une situation assez en vue, s’entretient à mots couverts avec l’esprit d’une parente. On devine, sous les allusions, une faute grave commise par cet homme ; il baisse la tête et paraît tout honteux.

Un jeune olficier de l’armée française s’annonce ensuite ; mais il ne parlera pas lui-même car il souffre trop pour venir vers nous, il expie une faute lourde de jeunesse, et, par le double intermédiaire d’un autre esprit et du médium, il prie sa mère, qui est dans l’assemblée, de réparer sa faute dans la mesure du possible. Il souffrira moins s’il sait qu’on lui pardonne ici-bas. Et sa mère promet en sanglotant de tout faire pour atténuer les conséquences de la lâcheté de son fils.

Mais la soiree s’avance. D’autres esprits viennent encore par la bouche du médium adresser quelques mots aux parents et amis qui les écoutent et qui attendent avec impatience qu’arrive leur tour. L’un d’eux n’est pas encore détaché des liens terrestres ; il parle de sa boutique, de ses affaires ; il annonce à sa femme qu’il est souvent à'ses côtés et que quelquefois il s’est manifesté « au petit ». C’est vrai, le gamin a prétendu le voir et il s’écrie souvent : « Voilà grand-père ! » C’est lui qui, l’autre jour, a caché cette pièce de quarante sous que sa femme a tant cherchée.

Un vieillard qui de son vivant tenait une petite auberge, s’entretient avec son fils sur un ton de prédicateur.

Enfin, c’est le tour d’un vieux maître d’école orgueilleux, pédant, sot et vaniteux. Il nous confesse qu’il ne fait pas bon passer de l’autre côté lorsqu’on n’a été comme lui qu’un faux dévôt. Il

souffre, mais cela ue l’empêche pas d’être un esprit farceur, il prie sa pauvre veuve septuagénaire de ne pas se remarier et prend congé de ses amis au milieu d’un éclat de rire.

Nous connaissions peu ce vieux magister, écrivain public et plus tard agent d’affaires. Cependant nous savions qu’il boitait; eh bien! le médium se balance. Pour parler, il penchait la tête de côté et prenait des poses théâtrales ; le médium le fait. Il avait l’habitude de renifler bruyamment des prises de tabac; le médium fait le geste et le bruit.

Il est permis de se demander si un homme qui a boité sur la terre doit continuer de boiter pendant l’éternité, et si la passion du tabac doit nous poursuivre jusque dans le monde des esprits. Mais trêve de critiques. Il s’agissait de bien comprendre ce que sont les médiums pour mieux saisir ensuite le rôle considérable qu’ils jouent dans l’élaboration du système que nous nous proposons d’étudier. Et le meilleur moyen de les connaître était évidemment celui qu’une heureuse chance avait mis à notre portée : nous transporter auprès d’eux.

Nous aurions pu, tout aussi bien, puiser dans la Revue spirite, ou ailleurs, des scènes tout à fait analogues, entre autres la fameuse séance devenue classique, où M”® Hugo d’Alésy, un médium célèbre, jouait tour à tour plusieurs rôles bien

tranchés (1). Mais pourquoi ne pas profiter de l’avantage qui se présentait, de voir par nousmême ce que, hélas ! faute de mieux, nous serons si souvent obligé d’emprunter à autrui ?

(!) Médiums visuels

Au-dessus des médiums écrivains ou parlants, il existe des médiums visuels. Ceux-ci possèdent le don de double-vue. Toujours sous l’influence de l’hypnose ou de l’extase, ils voient se dérouler des faits lointains. Vers la fin de la séance où nous nous sommes transportés, un second médium prit la place du premier. C’était encore une femme ; mais celle-ci voyait, entendait les esprits, causait avec eux, au lieu de se prêter passivement à leurs manifestations. Elle voyait dans l’espace de gracieuses théories de jeunes filles habillées de blanc, qui chantaient en procession des hymnes à la Vierge. Elle voyait également des officiers qui portaient de grandes bottes et de grands sabres (??).

Il est probable que cette femme était un médium purement imaginatif. Mais certaines personnes peuvent, c’est incontestable, voir des choses qui se passent au loin et que l’on peut ensuite vérifier.

Ces personnes ont même prédit des événements futurs qui se sont quelquefois réalisés.

(1) Reçue spirite 4879, cité par P. Janet : L*Automatisme psycho^ logique, p. 410.

Cependant, les phénomènes de vision ne paraissent pas être l’apanage exclusif des médiums et nous passons ici du domaine de la médiumité proprement dite à celui de la télépathie. (Le mot signifie : sensation à distance.)

§ 5. LA TÉLÉPATHIE a) La Télépathie en général

La télépathie, dit Flournoy, est un « rapport entre personnes vivantes, autre que ceux qui ont lieu par l’intermédiaire connu des organes moteurs et sensoriels (1). » Pour les spirites, ce rapport peut s’établir entre les vivants et les morts.

Sous ce titre de télépathie, viennent se grouper tous les pressentiments, tous les rêves prémonitoires où l’avenir nous apparaît, toutes les visions de morts ou de mourants qui se produisent soit pendant le sommeil, soit à l’état de veille.

Qui n’a eu ses pressentiments? Vous cheminez sans songer à rien quand, tout à coup, dans un passant quelconque, vous croyez reconnaître une personne qui vous est chère. Vous hâtez le pas et vous constatez que le passant ne ressemble pas à la personne en question. Singulière méprise ! Mais

(1) Th. Flournoy. F. W. H. Myers et son Œucre posthume. (Archives de Psychologie. Juin 1903. Genève. H. Kündig, éd.)

voici : un peu plus loin, ou peut-être une lois rentré chez vous, vous vous trouvez face à face avec votre parent, ou votre ami, celui que vous aviez cru voir et auquel vous ne songiez déjà plus. C’est là un pressentiment vulgaire, mais c’est peut-être un cas de télépathie, d’action à distance de la personne qui marchait à votre rencontre (1).

Dans un rêve, ou bien dans cet état indéfinissable d’engourdissement qui suit immédiatement le réveil, peut-être même en plein jour et au milieu de votre activité, un parent, un ami, une simple connaissance, souvent fort éloignés de nous à ce moment-là, nous apparaissent soudain, nous parlent, nous touchent peut-être, nous font quelquefois leurs adieux, 'disparaissent comme ils étaient venus; et quelques jours après nous apprenons leur mort. A l’heure où nous les avons vus ils étaient agonisants ; parfois même ils n’étaient déjà plus de ce monde. C’est un cas de télépathie.

Ne nous attachons tout d’abord qu’aux exemples qui intéressent le spiritisme : les apparitions de mourants.

Ces cas sont excessivement nombreux : toutes lés histoires de revenants et de fantômes, toutes les hallucinations qu’ont eues les hommes de tous lés temps, toutes les légendes qui circulent dans tous les pays, tous les récits qui font dresser les

(1) Action volontaire ou involontaire, peu importe.

cheveux et que l’on raconte le soir au coin de l’âtre dans les veillées des chaumières, et qui, de génération en génération, s’amplifient pour devenir de plus en plus terrifiants, pourraient peut-être, une fois ramenés à leur origine, trouver place dans ce chapitre de la télépathie, qui est certainement le côté le plus étudié et par conséquent le plus documenté du spiritisme.

h J Les Recherches psychiques

Une société de savants s’est constituée à Londres sous le titre Society for physical research pour étudier tous les phénomène*s spirites, et les travaux de cette société sont absorbés principalement par les cas de télépathie. Prenez les Annales médicopsychologiques denov.-déc. 1894, vous y trouverez un article de M. Binet, savant très connu, d’où ,nous extrayons le passage suivant : « Une société anglaise de psychologie qui s’occupe depuis dix ans, avec une activité extraordinaire, de tous les problèmes méprisés par la science officielle (télépathie, suggestion à distance, tables tournantes), vient de mener à bonne fin une statistique sur les hallucinations des individus sains. Il s’agissait de savoir combien il y a d’individus qui, n’étant ni aliénés ni délirants, perçoivent de leurs yeux des objets ou des êtres animés qui n’existent pas, entendent des

voix sans cause extérieure ou éprouvent des sensations de contact sans qu’on les touche. L’enquête a été faite par un questionnaire qu’on a répandu à profusion dans les cinq parties du monde; et dans l’espace de deux ans, on a recueilli 17,000 réponses. Jamais enquête de psychologie n’a eu un pareil succès, et lorsqu’on sait par expérience ce que cela suppose de démarches et de lettres, on est frappé de la grandeur de l’effort. Evidemment, la plupart des réponses ont été négatives : « Non, je n’éprouve point, je n’ai jamais éprouvé d’hallucinations », a-t-on pu lire sur la plupart des observations. Mais les cas positifs ont été nombreux : 2,272 ; ce qui donne tout de suite cette conclusion : une personnè sur dix, prise dans la société cultivée et vivant au milieu de nous, une personne sur dix éprouve des hallucinations. Les auteurs de l’enquête ont épluché leurs documents et n’ont retenu que les hallucinations vraies. Ils ont d’abord éliminé les rêves et tout ce qui résulte de la prolongation des rêves dans la vie éveillée... Ils ont éliminé tout ce qui sent la maladie ou la lièvre; ils n’ont conservé, pensent-ils, que des réponses d’individus sains....» (1).

M. Binet, il est vrai, parle d’objets qui n’existent pas, d’hallucinations; mais l’hallucination.

(1) Cité par Alfred Bénézech. Causeries morales et religieuses. Janvier 1895.

lorsqu’elle coïncide avec un évènement lointain, — et la Société des recherches psychiques a compté 2,272 de ces coïncidences — est ainsi fort mal nommée, semble-t-il. Le nom, d’ailleurs, importe peu ; ce qui importe, c’est le nombre des témoignages recueillis, et ce nombre est considérable.

En Angleterre, MM. Myers, Gurney et Podmore ont relaté dans leur ouvrage : Phantasms of the Liüing les cas de télépathie recueillis par ladite Société des recherches psychiques. M. Marillier, professeur à l’école des Hautes-Etudes, a traduit librement l’œuvre des trois savants anglais sous le titre, peu fidèle, d’ailleurs, de : Hallucinations télépathiques.

Nous aurons l’occasion d’examiner, dans la partie critique de cette étude, les règles de méthode auxquelles M. Marillier a dû se conformer pour classer et étudier les faits accumulés dans son livre (1).

En France, M. Camille Flammarion a ouvert, parmi les lecteurs des Anncdes politiques et littéraires, du Petit Marseillais et de la Revue des Revues, une enquête semblable à celle de la Société anglaise. Cette enquête lui a valu 4,280 réponses, composées de 2,456 non et de 1,824 oui. Sur ces dernières, il a retenu, classé, transcrit et résumé

(1( M. Ch. Richet qui a écrit la préface des Hallucinations télépathiques, ne craint pas, à propos de ces faits, de prononcer les mots de Rerenants et de Fantômes.

786 relations dans lesquelles, dit-il, ce qui frappe : a c’est la loyauté, la conscience, la franchise, la délicatesse des narrateurs, qui tiennent à cœur de ne dire que ce qu’ils savent et comme ils le savent, sans rien ajouter ni retrancher. Chacun est là le serviteur de la vérité » (1).

Ces 786 lettres transcrites, classées et numérotées contiennent 1,130 faits différents.

Les observations exposées dans ces lettres présentent à notre examen plusieurs sortes de sujets que l’on peut classer comme suit :

Manifestations et apparitions de mourants;

Manifestations et apparitions de vivants non malades;

Manifestations et apparitions de morts ;

Vues de faits se passant au loin ;

Rêves prémonitoires— Prévision de l’avenir;

Rêves montrant des morts ;

Rencontres pressenties ;

Pressentiments réalisés ;

Doubles de vivants ;

Mouvements d’objets sans cause apparente ;

Communications de pensée à distance ;

Impressions ressenties par des animaux ;

Appels entendus à de grandes distances;

Portes fermées au verrou s’ouvrant seules ;

Maisons hantées ;

Expériences de spiritisme.

(1) Camille Flammarion. U Inconnu et les problèmes psychiques.

Parmi ces lettres, quelques-unes sont signées de noms connus et autorisés : Clovis Hugues, M. et Mme Ulric de Fonvielle, Tony André, pasteur à Florence; Octave Marais, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Rouen; Lamacq-Dormoy, médecin des hôpitaux à Bordeaux; Paul Kittel. agi’égé de l’Université ; Berget, docteur ès-sciences, préparateur de physique à la Sorbonne, etc.

M. Maxwell, avocat général près la Cour d’appel de Bordeaux, et docteur en médecine, relate également dans son ouvrage Le$ phénomènes psi/chiques, un certain nombre de cas de télépathie.

Empruntons à ces divers auteurs quelques cas que nous nous efforcerons de choisir parmi les plus topiques ou les mieux attestés.

c) Exemples

Le premier de ces exemples a été raconté à M. Camille Flammarion par le général Parmentier, qui est un savant de premier ordre.

Plusieurs personnes étaient réunies à un déjeuner, à Andlau, en Alsace. On avait attendu le maître de la maison, qui était à la chasse, et l’heure se passant, on avait fini par se mettre à table sans lui, la dame du logis déclarant qu’il ne pouvait tarder à rentrer. On commença le déjeuner en devisant de choses joyeuses et l’on comptait d’un instant à l'autre voir arriver le retardataire, trop zélé disciple de saint Hubert.

Mais l’heure marchait toujours et l’on s’étonnait de la longueur du retard, lorsque, tout à coup, par le temps le plus calme et le ciel le plus beau, la fenêtre de la salle à manger, qui était grande ouverte, se ferma violemment avec un grand bruit et se rouvrit aussitôt, instantanément. Les convives furent d’autant plus surpris^ stupéfaits, que ce mouvement de la fenêtre n’aurait pu se produire sans renverser une carafe d’eau posée sur une table devant la fenêtre, et que cette carafe avait conservé sa position. Tous ceux qui avaient vu et entendu le mouvement n’y comprirent absolument rien.

— Un malheur vient d’arriver! s’écria, en se levant, effarée, la maîtresse de maison.

Le déjeuner s’arrêta là. Trois quarts d’heure après^ on rapportait sur une civière le corps du chasseur, qui avait reçu une charge de plomb en pleine poitrine. Il était mort presque aussitôt, n’ayant prononcé que ces mots : « Ma femme, mes pauvres enfants! » (1).

La relation suivante est due à M. Berget, docteur ès sciences, préparateur au laboratoire de la Sorbonne :

Ma mère était jeune fille et fiancée à mon père, alors capitaine d’infanterie, quand la chose s’est passée; elle habitait, à Schlestadt, la maison de ses parents.

Ma mère avait eu, comme amie d’enfance, une jeune fille nommée Amélie M...; cette jeune fille, aveugle, était la petite-fille d’un vieux colonel de dragons du premier

(1) Camille Flammarion, loc. cit., p. 64.

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