‹ La valeur sociale de la vie contemplative [microforme]Chapitre 1 sur 3 · NOUVELLE ÉDITION · texte numérisé non relu

NOUVELLE ÉDITION

MONTRÉAL LA Cie CADIEUX & DEROME

Il y a présentement une crise de la vie contemplative. Cette vie d’union à Dieu dans la prière cachée et d’immolation de soi-même, par le sacrifice obscur, n’est plus en honneur comme par le $ Deux faits, d’ailleurs inquiétants, en sont la preuve.

Le premier est la diminution progressive des vocations contemplatives. Les cloîtres se recrutent avec peine: un grand nombre sont en souffrance. Leur population ne sort plus des mêmes milieux qu’autrefois: les sujets de condition ordinaire et de culture seulement moyenne y sont plus aisément admis, Et que d'obstacles ne faut-il pas vaincre, avant de franchir le seuil de ces austères maisons? S’il a toujours fallu se résigner à de douloureuses déchirures de cœur pour y entrer, du moins il m'y avait pas, jusqu’à ces derniers temps, à réfuter des arguments d’ordre intvllectuel qui se donnent pour de très solides motifs d'opposition.

Aussi voit-on de .usduences mêmes religieuses élever des barrières sur le chemin des couvents où l’on se livre à la contemplatiun.

Le second fait «si la facilité avec laquelle des chrétiens, même parmi les plus apostoliques, omettent Jes exercices de piété et de pénitence, c'est-à-dire la part de vie contemplative que com leur existence vouée à l’action. Cette négligence suppose chez eux une mésestime, irréfléchie mais réelle, de la prière et du sacri-

ce En s’agitant, ile pensent travailler, plus utilement que par l’oraison et l’immolation, au salut des âmes, S’il leur restait du temps, ils prieraient bien; s’il y avait en eux un sureroit de forces, ils se mortifieraient bien. Mais ils manquent de temps et de forces; afin d’économiser pour les âmes, ils dérobent à la prière et à la mortification. Tel est, du moins, le calcul des meilleurs; car il n’est pas question ici des faibles qui se négligent par simple manque de volonté.

A peine est-il besoin de signaler les dommages graves qui, pour l'Eglise, résulteront de cette tendance.

Les monastères, lentement, se videront.

Faute de vocations, on verra s’éteindre ces ardents foyers de vie religieuse, où des âmes de choix, par des immolations librement consenties, s’épuraient et se consumaient dans les flammes de l'amour divin. L'Eglise perdra ainsi ses

joyaux les plus précieux, les institutions les plus touchantes de son histoire, la preuve la plus tangible de la puiss:nce morale du christianisme, De l'horizon humain aura disparu le Le exemple de l’abnégation poussée jusqu’à ’héroïsme.

En même temps que la prière se taira dans les cloîtres, elle deviendra plus rare et moins fervente sur les lèvres des fidèles; car, si ceux qui donnaient le ton de la supplicatior. ne sont plus là, comment se fera l’unisson des voix, qui produira l’entraînement des cœurs? De même, si nous n'avons plus sous les yeux le spectacle : de la mortification pratiquée sans merci, qui arrêtera nos égoïsmes dans la recherche des jouissances où sombre notre vie morale? Or un christianisme sans prières et sans sacrifices ne serait plus le christianisme de l'Evangile: à supposer que le culte extérieur demeurût encore, ce me serait plus qu’un paganisme, puisqu'il serait sans action sur la vie. Une société religieuse où l’on ne prierait plus où l’on ne se mortifierait plus, cesserait miôt d’être vivante, puisque les aliments qu ‘euls peuvent la faire subsister lui scraient enlevés.

Le mépris de la vie contmplative, c’est-à-dire de la prière et €: j’immolurion de soi, va done plus Join qu’à lu suppression des cloîtres; il aboutirait, s’il prenait de la consistance, à la destruction même du christianisme. Tandis que

les persécutions, l’atteignant au dehors, ne peuvent que le réveiller de sa torpeur, ce mal intérieur, le rongeant au dedans, l’affaiblirait d’abord, et finalement le tuerait.

Des causes très complexes ont créé, dans les âmes modernes, cette misestime de la vie contemplative. Le cloître est redouté, parce qu’il dresse de hautes murailles devant la curiosité,

parce qu’il assujettit les sens à d’austères pri-

vations, parce qu’il emprisonne la volonté dans les cadres d’une rude discipline, parce qu’il oblige tout l’être à un douloureux retour sur luimême. Instinctivement, la nature se cabre devant l’immolation certaine de son bien-être. Ce qu’il y a de sensuel et d’indépendant en nous proteste done contre la violence qu’imposera la profession, entière dans le cloître, modérée dans le monde, des exercices de la vie contemplative.

Mais ce motif, fruit de notre répugnance à l'effort, n’explique point assez comment des âmes généreuses, capables des plus grands sacrifices, ressentent tant d’éloignement pour le cloître et se relâchent si aisément dans la pratique de la prière et de la pénitence. Un élément nouveau, en soi très noble, mais souvent mal interprété, a pénétré la mentalité contemporaine et s’est emparé de la direction des existences les plus désintéressées. Cet élément nouveau, c’est que la vie doit être s0ciale et non pas seulement individuelle, c’est

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que la vie est perdue si elle ne se rend utile à d’autres, c’est qu’il n’y a point de pire flétrissure que celle d’être un inutile parmi les hommes, “ Pourvu que je serve,” telle paraît être la maxime favorite de toutes les âmes qui se secouent pour émerger des bas-fonds du sensualisme. À vrai dire, le mot d’ordre est beau; il est profondément chrétien. On ne conçoit rien de plus évangélique que ce désir passionné de ne pas enfermer sa vie dans le cercle étroit de l’individualisme, mais de “ vivre pour les autres.” Voyez maintenant comment d’un excellent principe on peut tirer de très fâcheuses conséquences. Si la vie doit être sociale, elle n’a donc pas le droit de s’immobiliser dans un cloître. Vie contemplative, vie perdue pour la société. Tandis qu’il y a, dans le monde, tant d’ignorances à dissiper, tant de vices à corriger, tant de misères à soulager, tant de tristesses à consoler, que ne garde-t-on pour le travail de l’apostolat ces grandes âmes qui vont s’enfouir vivantes dans les tombeaux des monastères ?

Tandis que la moisson est si abondante, et qu’il y a si peu de bras pour la recueillir, pourquoi les meilleurs ouvriers s’enfuient-ils loin du champ où l’on travaille? Ces Carmélites, ces Visitandines, ces Trappistines, ete..., eussent pu devenir d’excellentes mères chrétiennes, ou des institutrices dévouées, ou des hospitalières pleines de miséricorde: quel dommage pour

l'Eglise que ces généreuses existences soient perdues pour le corps social! Elles seront des saintes pour elles-mêmes; mais elles auront abdiqué leur tâche humaine et chrétienne,

Ce même dessein de “ servir ” entraîne les hommes apostoliques à regretter les heures qu’ils consacrent à la prière et les forces qu’ils dépensent en mortification. On ne doit pas, disent-ils, se refuser aux âmes. Le travail, d’ailleurs, n’est-il pas une prière? N’est-il pas nécessaire de conserver entière, pour les œuvres, une santé qu’altéreraient les privations du jeûne? Le bon Dieu nous voit: il sait que nous travaillons pour lui seul. S’il ne nous possède pas dans la solitude et le silence de nos oraisons, du moins nous lui appartenons dans la bruyante activité de nos œuvres. C’est donc se dérober à un devoir que de prier solitairement, lorsque les âmes ont tant besoin que nous vivions parmi elles et que nous nous dépensions pour elles.

Voici, en résumé, le raisonnement qui se fait de part et d'autre. La vie d’un bon chrétien doit avoir une portée sociale. Or la vie contemplative, si elle fait le bonheur et la perfection intérieure de l’individu qui la professe, n’a point de portée sociale. Done, à une époque où nous n’avons ni trop de bonnes existences ni trop d’heures fécondes pour en consacrer au luxe de la vie contemplative, l’action apostolique, le dévouement aux œuvres sociales catholiques, doit se réserver toutes les générosités.

Ce raisonnement, qu’il soit explicite ou non, préside aujourd’hui à tant de destinées, qu’il est d’un grand intérêt de signaler l’erreur qu’il contient. C’est la valeur sociale de la vie contemplative qui est mise en doute: c’est donc elle que nous allons tâcher de mettre en lumière.

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Si notre génération était bien remplie de foi, il ne faudrait point de longs discours pour la

” convaincre du profit qu’elle tire des oraisons et

des sacrifices des saintes âmes enfermées dans les cloîtres. Nos pères aimaient à réclamer le secours de leurs pieuses prières; ils contractaient avec elles de religieux engagements, pour entrer en participation du trésor de leurs mérites. Nous-mêmes, encore, nous aimons à être présents dans leurs intentions devant Dieu, parce que nous espérons que, par leur intercession, descendront sur nous les bénédictions d’en haut. Le peuple a gardé la louable pratique de demander aux prêtres l’aide de leurs prières: l’aumône du prêtre est bonne aux pauvres, ses paroles d'espérance sont secourables aux affligés, mais sa prière est désirée par tous les fidèles. Il existe donc une persuasion profonde, reste de la foi des siècles passés, que les prières et les mérites des uns sont un bienfait pour tous, que les oraisons et les pénitences des

meilleurs créent des trésors de grâces où les indigents peuvent largement puiser.

Cette diffusion sur tout le corps de l'Eglise des biens acquis par les plus fervents est même devenue un dogme de notre religion. Quand, tous les jours, au Credo, nous professrns la croyance à la Communion des saints, nous entendons par là que tous les fidèles ne forment qu'une seule grande famille où tous les trésors sont mis en commun: lEglise du ciel, l'Eglise du purgatoire et l'Eglise de la terre sont unies par les liens les plus étroits, et tout ce qui s’acquiert de grâces et de mérius dans une portion quelconque de cette grande société chrétienne se répand dans le corps entier et devient la propriété de chaque individu, si humble soit-il.

Si done ily a, dans l’Eglise militante, des âmes qui se livrent à la prière et à la pénitence, dont le rôle soit d'ouvrir par leurs supplications les réservoirs des grâces divines, la pluie fécondante d’en haut ne tombera pas sur elles seules, mais détrempera et enrichira tout le 801 humain sur lequel elles ont courbé leur front devant Dieu.

Mais nous pouvons aller plus avant, et demander à la foi et à la raison de nous éclaircir cette mystérieuse communication établie entre les âmes.

A supposer même que la prière et la pénitence

me servent qu’à rendre meilleurs ceux qui prient et se mortifient, c’est-à-dire même en ne tenant pr corapte de cette influence certaine qu’a la prière sur le cœur de Dieu pour l’incliner à prendre pitié des hommes, la vie contemplative reste encore une grande œuvre sociale. Est-il bien sûr qu’elle ne soit pas même l’œuvre sociale par excellence? Car, en définitive, l’homme agit plus par cè qu’il est que par ce qu’il fait. Celuilà exerce l’action la plus profonde et la plus durable, qui a le plus d’être. A mesure done qu’un homme accroit son être, qu’il élève son être, il devient socialement plus agissant. Et, de fait, la société gagne plus à posséder des hommes de grande valeur individuelle, qu’à être remuée par beaucoup d’agités qui se démènent dans son sein. Et comme les contem platifs, ceux du moins qui répondent pleinement au programme de leur vocation, sont ceux qui accroissent et relèvent le plus la perfection et la richesse de leur vie individuelle, ils seront donc les éléments qui profiteront le plus au progrès du corps social. Ne serait-ce pas là le sens profond qu’il faut attacher à la parole que prononça Jésus, lorsqu'il dit à Marthe qui s’agitait, en lui montrant sa sœur Marie qui écoutait et priait: “ Marie a choisi la meilleure part? ”

Cette influence assurée des meilleurs sur le reste du corps social nous est expliquée par des

analogies frappantes tirées de V’'Evangile et de l’apôtre saint Paul.

4 Je suis le cep de la vigne, et vous en êtes les branches,” dit Jésus dans saint Jean (XV, 6); “ comme la branche ne porte point de fruit, si elle ne reste attachée au cep; ainsi en sera-t-il de vous, si vous ne demeurez en moi ” (XV, 4).

Ce que-sont entre eus les rameaux d’un même cp, les chrétians le eont entre eux: ils sont greffés sur le même tronc, ils vivent de la même sève, ils s’influencent les uns les autres, de telle sorte que la vie de chacun rejaillit sur tous.

Saint Paul (I Cor., XIÏ) rend plus saisissante encore cette intime union des chrétiens en Jésus-Christ. L'Eglise, dit-il, est un organisme vivant, le corps mystique du Christ. Jésus en est la tête, les fidèles en sont les membres, l'Esprit de Dieu est l’âme qui J’anime. Les membres ne sont pas tous dans le même honneur, mais tous participent à la même vie, et tous sont unis par la plus étroite solidarité. 4 Entre eux point de division; ils sont pleins de sollicitude les une pour les autres. Qu’un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui, Qu'un membre soit honoré,tous les membres prennent part à sa joie.” Qu’un seul soit dans le malaise, tous les autres en pâtissent; mais que le degré de vie s’élève en un seul, les autres en bénéficient. Il n’est point, dans l’organisme, de cellule si modeste et si cachée où ne

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