‹ La valeur sociale de la vie contemplative [microforme]Chapitre 2 sur 3 · PR EE · texte numérisé non relu

PR EE

retentisse l’état de tout le corps, q'ii ne sente le contre-coup de tout ce qui se passe ailleurs; et de même la fièvre qui brûle le moindre des globules animés a vite fait d’enflammer toutes les portions du corps. .

On ne peut done rien concevoir de plus étroit que l’union des c'irétiens dans le Christ. C’est trop peu que leurs prières et leurs mérites forment une atmosphère de grâces divines que tous respirent avec profit. Leur vie même est commune: ils sont une même chair, une même pensée, un même amour, une même volonté, de sorte que la dépression de l’un se fait sentir à tous, comme la prospérité de l’un devient la richesse de tous.

Cette communion des âmes prend, d’ailleurs, racine dans la nature elle-même. Ici encore, la grâce n’a fait qu’élever au surnaturel un don de mature. La mature elle-même a créé les hommes solidaires les uns des autres. Elle les a tous faits de la même chair, façonnés sur le même modèle, harmonisés pour vibrer aux mêmes impressions et pour rendre le même son sous le coup des mêmes influences. Ils semblent isolés: voyez, au contraire, comme ils sont fondus en un. Dans un même pays, à une même époque, tous vivent des mêmes idées, éprouvent les mêmes passions, subissent les mêmes défaillances, sont entraînés par les mêmes enthousiasmes. Qu'un sentiment puis-

sant germe et se développe dans un seul individu, bientôt il se communiquera à tout le groupe; du groupe il passera dans toute la nation; d’une nation, s’il est profondément humain, il s’en ira ébranler et conquérir tous les peuples. Quand on évoque le vieux proverbe: “ Die-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es,” on dit plus vrai que peut-être on ne croit; car, si les exemples qui sont sensibles à l’œil ont tant d’empire, c’est que, par des canaux insaisissables aux regards, les états qui font la vie de l’un envahissent l’autre, et que, comme dans les vases communiquants, le côté dont le niveau est le plus élevé, impose à l’autre côté le surplus de sa pression. Il ya là, dans le domaine de l’incr wient, un large espace encore inexploré, d’où sortira un jour l'explication des mystérieuses et terribles influences des individus sur les foules et des foules sur les individus. Retenons seulement, de ce qui précède, ce fait indiscutable que les hommes ont été créés solidaires, et que l’être de chacun exerce son action sur l'être de tous.

Quel sera, dès lors, l’homme qui possédera sur ses semblables la plus profonde influence ? Ce ne sera pas celui qui, en s’agitant, les secouera le plus au dehors; mais ce sera celui dont les états psychologiques, sentiments, idées, passions, résolutions, ete... atteindront le plus haut degré de puissance, et détermineront, par

leur secret mais infaillible rayonnement, des états similaires dans tous ceux qui, autour de Jui, n’auront pas le même pouvoir de sentir, de vouloir, de penser.

Puissance redoutable aux mains! des mé- Res mais combien salutaire aux mains des

Quand, dans un milieu social quelconque, ce sont les mauvais qui vivent avec le plus d’intensité, qui ont les pensées les plus précises, les passions les plus ardentes, les vouloirs les plus décidés, ils conquièrent prompiement leur groupe; non seulement ils se le subordonnent par la violence, mais ils le contaminent par la communication de leur façon d’être. (Ce sont des membres gangrenés qui empoisonnent tout le corps. L'air qu’ils exhalent est chargé de miasmes pernicieux tout prêts à fermenter dans les poitrines qui le respirent. Pour contrebalancer leur action funeste, il n’y a point d’autre moyen efficace qu’un accroissement d’intensité vitale chez les bons.

Car la vie des bons possède le même pouvoir de diffusion. C’est bien à tort qu’on prétend que le mal se répand avec plus de facilité que le bien. Toute vie s’épanche en proportion de ce qu’elle est: la victoire, dans les luttes quotidiennes, appartient à celle qui atteint le plus haut degré. Si donc les bons sont vaincus souvent, c’est que leur vie est trop faible, trop

languissante: du bien ils ont l’étiquette, sans en avoir pris la force. A eux de vivre puissamment ce qu’ils professent: qu’ils aiment passionnément leur cause, que leurs principes pénètrent toute leur existence, qu’ils me souffrent pas de contradiction entre leurs idées et leur conduite, qu’ils arrivent à concevoir des desseins précis et qu’ils mettent la main sans lâcher prise aux résolutions une fois déterminées, en un mot qu’en eux le bien vive intensivement, et il n’y a pas de doute qu’à eux sera l'empire du monde, parce que toujours l’activité la plus haute se soumet iles activités les plus faibles.

D’après ces principes, qui sont de très élémentaires vérités, il est clair que les meilleurs champions de la cause catholique ne sont pas ceux qui jettent les paroles les plus éloquentes ‘dans les réunions publiques ou dans les pages des journaux, sans se soucier de ce que vaut en fait leur vie personnelle, mais ceux qui ont porté très haut la valeur de leur être, qui ont des convictions arrêtées, qui prêchent leur foi par l'intégrité de leurs mœurs, qui ne reculent devant le sacrifice ni de leurs plaisirs, ni de leurs aises, qui travaillent avec un zèle apostolique à rendre bons chrétiens tous les hommes de leur entourage. (C’est un fait d'expérience quotidienne qu’une mission, où l’on ne s’étudie qu’à rendre moralement meilleurs les gens qu’on

évangélise, gagne plus infailliblement une commune à la cause catholique, que des conférences politiques, où, avec plus de frais d’éloquence, on n’atteint pas autant les âmes dans leur fond. Les missionnaires diocésains pourraient, à cet égard, nous fournir les plus intéressantes observations. Concluons donc que notre vraie force sera dans la puissante vitalité des bons, que la meilleure tactique à suivre, dans les luttes actuelles, est de provoquer dans les bons un accroissement de vie intégrale, intellectuelle, morale, chrétienne, sociale.

Si donc ce sont les meilleurs hommes qui ont, en définitive, le plus de valeur sociale, qui ne voit, dès lors, quel sera l’inestimable prix de ceux qui s’adonnent à la vie contemplative? Ne maudissez plus les cloîtres, sous prétexte qu’ils emprisonnent et dérobent à la société des âmes dont l’activité extérieure eût été si féconde. Ce ne sont pas des sujets perdus. Ne voyez-vous pas comme ïls travaillent à se rendre bons, comme ils se détachent de tout ce qui corrompt, comme ils se purifient de tout alliage mauvais, comme ils prennent possession de tout leur être, comme ils développent leur vaillance dans les combats contre eux-mêmes, comme ils s’unissent à Dieu dans la prière et combien ils gagnent dans ce commerce quotidien? En vérité, ce sont des sujets d'élite. Entre toutes les créatures humaines, ce sont les meilleures. Elles ont

beau fuir, elles demeurent unies à nous; elles semblent se sanctifier pour elles seules, en réalité elles se perfectionnent pour nous tous. Tandis que certains membres atteignent une ei puissante vitalité, tout le corps social s’en ressent. Si nous résistons encore à tant de germes de corruption qui de toutes parts nous envahiesent, <’est qu’il nous reste des organes intacts, très vivants, où notre sang appauvri reprend des forces pour la lutte. Quand les bras de l’ouvrier soutiennent tout le jour une tâche rude, c’est que, dans les profondeurs de la poitrine, il y a un cœur vigoureux qui bat le rythme de la santé De même, si la cause catholique demeure assez vivace pour résister à de très puissants ennemis et entreprendre sur tous les points du monde des œuvres très hardies d’apostolat, c’est qu’il y a, dans son sein, des iégions d’âmes qui priem, ui se mortifient, dont la vie sainte, tenue à un niveau très élevé, distribue la force et la grâce à tous les ouvriers évangéliques.

De ces idées sur la valeur sociale de la vie contemplative, c’est-à-dire de la vie de prière et d’immolation, tirons maintenant quelques conclusions pratiques.

V: ci des âmes qui sentent vivement l'attrait du «.oître, que la grâce incline visiblement vers da solitude, l’oraison, le sacrifice, que leur tempérament physique et morai ne rend pas d’ailleurs inaptes à une vie de réclusion: ne les détournons pas, sous prétexte que, là, ces précieuses existences seraient perdues pour la société, sous prétexte que, dans le champ de l'apostolat catholique. leurs mains actives sont nécessaires pour récolter la moisson des âmes. Soyons, au contraire, persuadés que, vivant saintement dans l'ombre des monastères, elles assainiront et vivifieront | Eglise par l'influence cachée de leurs prières et de leurs vertus.

Si, dans les cloîtres, nous venions à rencontrer des âmes que tourmente la tentation qu’elles mènent une existence inutile, des âmes qui doutent de leur vocation parce qu’elles ne prennent aucune part directe aux œuvres a postoliques, sachons calmer leurs serupules et disons-leur: “ Ne regrettez rien de ce que vous avez quitté, et immolez-vous dans le silence sans arrière-pensée; car votre apostolat, de ce qu’il échappe aux regards humains n’en est ni moins réel ni moins fécond. (C’::t par vous que nous vivons tous dans l’Egiise. Semblables à ces racines qui s’enfoncent vien avant dans l'obscurité du sol, vous puisez en Dieu la sève qui nourrit tout lVarbre; ces fruits qui mûrissent sur nos branches et qui font la gloire de

l'Eglise, ils sont votre œuvre, puisqu'ils n’ont pu croître que par les richesses de sève que vous leur avez prodiguées. On dit de vous que vous êtes les paratonnerres qui nous protégez. Il est très vrai que, sans vous, nous péririons. Mais il serait plus juste de dire que vous nous sauvez, parce que, par vous, nous communions à la vie de Dieu; au lieu que, sans vous, si vos prières se taisaient, si vos immolations prenaient fin, nous nous dessécherions et nous péririons, semblables à ces vignes qui meurent parce que leurs racines, atteintes par un insecte malfaisant, ont cessé d’être actives et ne les alimentent plus. Vous avez donc le droit de prendre à votre compte la parole que disait Jésus en parlant de ses disciples: ‘Je me sanctifie pour eux.” Loin donc que votre vie soit inutile, c’est au contraire de sa fécondité que nous vivons et que, dans nos entreprises, nous tenons nos succès.” Quelle consolation cette pensée n’apporte-telle pas à nombre de personnes que les circonstances écartent d’un apostolat efficace? Si on peut agir efficacement sur. les âmes par le seul fait qu’on travaille à se rendre meilleur, quel encouragement pour tous ceux qui gémissent d’être réduits à l’impuissance! Vous êtes malade, vos infirmités vous condamnent à une imaction qui vous pèse, ne vous désolez pas; vous serez utile encore, et vous exercerez une vraie action sociale, si vous priez avec ferveur,

Page 1