‹ La valise de MolièreChapitre 1 sur 24 · E, DENTU, EDITEUR · texte numérisé non relu

E, DENTU, EDITEUR

Libraire de la Société des Gens de Lettres

PALAIS ROYAL, I~ ET K), UALERIE DuRLLAN

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NTRODUCTION

Neuf ans après la mort de Molière, c'est-à-dire en 1682, les troupes de l'Hôtel de Bourgogne et de la rue Mazarine, en face de la rue Guénégaud, qui, depuis deux ans, par ordonnance du Roi, avaient dû se fondre et n'en plus former qu'une seule, jouèrent, sur ce dernier théâtre qui leur était devenu commun, une pièce assez singulière , accommodée par l'un des comédiens , Champmeslé , avec des bribes empruntées au répertoire du grand homme.

Il y avait là, sous le titre de Fragments de Molière, douze scènes distribuées en deux actes, cousues ensemble tant bien que mal, et prises presque toutes dans la comédie de T)on Juan, ou le Festin de Pierre, dont la représentation complète était défendue, et qu'on ne permit d'imprimer qu'a la rin de cette même année, après dix-sept ans d'interdiction (1).

Ces fragments étaient destinés à dédommager un

(1) M. Taschereau, dans la dernière édition, si perfectionnée, qu'il a publiée de son Histoire de Molière, nous donne la preuve qu'a la quinzième représentation, Don Juan lut interdit, et que, malgré u privilège oDtenu, en dau du 24 mai i665, suivant le Registre ae la Ciambre syndicale des libraires, la pièce ne put être imprimée du vuant de Molière.

vi INTRODUCTION

peu le public de l'absence du chef-d'œuvre prohibé, et à laisser voir ce que M. de la Reynie et sa police voulaient bien en permettre . c'est-à-dire presque toute la partie comique, entre autres les scènes paysannes du second acte, et celle de M. Dimanche; mais rien, en revanche, absolument rien de la partie sérieuse. Don Juan athée, et surtout Don Juan faux dévot, semblait, même avec la punition du coup de foudre final, beaucoup trop dangereux à laisser entendre, en ce moment où les scrupules du roi qui, jeune, avait permis Tartuffe. commençaient avec sa vieillesse.

Pour raccorder entre eux les morceaux de ce 'Don Juan, méconnaissable à force d'amendement, et devenu presque une comédie champêtre, l'arrangeur chercha, dans les parties restées inédites du répertoire de Molière, ce qui pourrait lui servir de lien et de soudure.

Au commencement, deux scènes, entre les fleuves poétiques, le Lignon et le Jourdain, devenus là des divinités burlesques par moquerie contre YAstrée et tout son cycle, encore fort en vogue, lui servirent assez gaîment d'introduction.

Où les avait-il prises? Je ne sais au juste, mais je parierais que ce dut être dans la Pastorale comiquedont le peu qu'on en sait est de ce ton. Elle avait servi avec Mcliccrte. dont elle est la contre-partie, de troisième entrée pour le ballet des Muses joué devant le roi en 1666. aux fêtes de Saint-Germain-en-Laye.

Molière n'avait été que médiocrement satisfait de cette bouffonnerie, faite dans un genre, celui de la parodie, qui ne fut jamais du goût des hommes de sa trempe, "Il en avait, dit-on, jeté au feu le manuscrit, peu de

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temps avant de mourir (i). Ce qui en a survécu, authentiquement du moins, nous vient de la partition de Lulli, moins dédaigneux de sa musique que Molière de ses vers, et qui, en se publiant, rit surnager le poète sur le musicien (2).

La prose ne pouvait se trouver comprise dans ce singulier sauvetage de la poésie par la musique (3).

Mais, ailleurs, dans les papiers du poète, ou bien, à leur défaut, dans la mémoire de quelque vieux comédien, qui avait joué cette pastorale, ne pouvait-il pas rester quelques débris de scène, quelques épaves de dialogue?

Il est permis de le supposer sans la moindre invraisemblance, et de conclure que c'est là, comme nous l'avons dit. que dut être pris tout le commencement de la pièce de Champmeslé. Fidèle en effet, au titre : Les Fragments de Molière, il n'a, dans ses deux actes, donné que du Molière, inédit de son temps, mais aujourd'hui complètement connu, sauf, bien entendu, ces deux scènes, et une autre encore, la deuxième du second acte, qu'on trouvera plus loin, et qu'on fera bien de faire rentrer, avec elles, dans les œuvres complètes du poète,

(i) F. une Note d'Auger, dans son Commentaire des Œuvres de Molière, t. III, p. p3.

(2) C'est de Serre, en 1734, qui, dans son édition in-4, dont Voltaire devait être d'abord chargé, publia !e premier cette partie chantée du texte de la Pastorale comique.

\ .'lie le fut dans une autre circonstance : dernièrement, c'est grâce à une c< pie faite par un musicien, Philidor l'aîné, que M. Ludovic Coller a pu nous restituer toute une scène du Mariage forcé, celle du deuxième intermède, Sganarelle et le Magicien, dont ie livret, publié en 16Ô4, n'avait donné que 1-e s répliques. V. son joli volume: Le Mariage forcé, comedie-ballet cm trois actes ou le ballet du Roi. 1867, in-12, p.

vin INTRODUCTION.

d'où les éditeurs ont, jusqu'à présent, par négligence ou plutôt peut-être par ignorance, eu grand tort de les tenir éloignées.

Voulant refaire, à ma façon, ce dont Champmeslé s'était avisé de son temps : une pièce avec des fragments de Molière inconnus, je ne pouvais mieux q.ue reprendre un de ceux qu'on n'avait pas encore repris dans sa comédie. C'est du dernier, dont je viens de parler, le plus court des trois et le meilleur aussi, je pense, que je me suis accommodé. J'en parlerai un peu plus longuement, quand arrivera son tour dans l'historique, avec preuves, que je donnerai tout à l'heure pour chacun des morceaux de ce salmigondis.

Il y en a dou\e, juste autant que Champmeslé donna de scènes autrefois.

Quelques-uns me viennent d'une découverte que fit, il y a quelques années, M. le marquis Henri de La Garde, chez un bouquiniste d'Avignon, et dont la mise en lumière fut confiée par lui à son ami le savant si délicat et si regretté Joseph d'Ortigues, qui n'eut que le temps de donner à ces précieux morceaux la publicité fugitive d'un article de journal.

D'autres sont dus aux recherches de mon ami Paul Lacroix, le bibliophile Jacob, qui m'autorise à les reprendre après m'avoir découvert quelques-unes des sources où il lésa puisés, et qui, vérification faite, m'ont paru des plus sûres.

La responsabilité, du reste, me revient. Je voudrais que la part en fût plus importante, mais il m'a été, jusqu'à présent, impossible de l'accroître. Malgré toutes

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nies perquisitions dans les coins du passé où je pouvais pressentir un débris perdu de L'œuvre de Molière, j'ai dû renoncer au plaisir de joindre une rieur de plus à mon bouquet de fête.

Tel qu'il est, voudra-t-on le bien accueillir? Si, parmi ces fleurettes, que je crois toutes de son jardin, il en est qui, pour les délicats, trahissent, parleur parfum, une moins noble origine , voudra-t-on aussi me pardonner de les avoir, par excès de zèle, mêlées à ma guirlande ?

Il n'a pas tenu à moi, je ne saurais trop le dire, qu'elle fût plus authentique et mieux fournie.

Chaque fois qu'il y eut quelque part l'espérance d'une découverte, je me mis sur la piste, mais ce fut toujours pour afaire buisson creux,» comme disent les chasseurs.

Au siècle dernier déjà, cette sorte de battue était commencée, mais sans plus de résultat. Elle ne rit rien sortir d'intéressant pour compléter l'œuvre de Molière, quoique le temps fût meilleur, puisqu'il était de beaucoup plus rapproché du sien, et quoique tant d'archives de villes et de familles, détruites à la Révolution, lussent encore intactes.

Les dépisteurs n'étaient malheureusement pas assez ardents, en raison peut-être de leur situation plus favorable. Ils étaient trop dédaigneux du peu qu'ils trouvaient, parce qu'à leur époque il semblait toujours qu'on devait trouver davantage. En quête des gros morceaux, ils passaient sans les prendre auprès des plus petits qui, aujourd'hui, feraient si bien notre régal et qui se sont perdus.

C'est ainsi qu'il s'en fallut de bien peu que les deux

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farces: le Médecin volant et la Jalousie du 'Barbouillé, dont, en 1780, il existait des manuscrits dans « deux Cabinets de Curieux (1). » ne disparussent tout à fait, et n'emportassent avec elles le peu qui survivait de Molière à son commencement.

J.-F, Rousseau, consulté pour l'édition de 1784, et ne voyant que ce qui importait à l'Œuvre, non à l'histoire de l'homme, avait pris sur lui de dire que ces deux farces, dont il possédait aussi une copie, étaient indignes de Molière (2); on l'écouta. et ai le 'Barbouillé, ni le Médecin volant ne furent publiés.

Il fallut, pour qu'ils parussent, attendre presque un siècle (3). pendant lequel ils eurent mille chances pour une de se perdre, comme se sont perdues toutes les lutres farces du même temps, et de la même veine : celle du Maître d'école, dont alors un manuscrit existait encore (4) dans le Cabinet, si riche en raretés, de M. de Bombarde (5); celle de la Casaque, qui, suivant une tradition longtemps conservée au Théâtre- Fran-

(1) De Mouhy, Abrégé de V Histoire du théâtre françois, 1780, in-8, t. I, p. 141.

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