LES MÊMES, MOLIÈRE
MOLIÈRE
A merveille, monsieur du Croisy, à merveille, monsieur de la Thorillière 1 Je vois que vous vous consolez gaîment pour moi.
LA THORILLIÈRE
Croyez...
MOLIÈRE
Que ce qui vous amuse est plaisant, je n'en doute point. Que n'en puis-je dire autant de ce qui m'arrive !
DU CROISY
N'auriez-vous rien retrouvé ?
MOLIÈRE
Rien !
LA THORILLIÈRE
Au moins êtes-vous sur la trace des voleurs ?
MOLIÈRE
Pas davantage. D'abord, grâce aux gens de M. le Prince que j'allai éveiller au Raincy, et qui furent bientôt sur pied pour faire une battue dans le bois, je pus saisir une piste et la suivre d'auberge en auberge; mais à la dernière, d'où les drôles sortaient à peine, j'appris de l'hôtelier qu'ils étaient venus chez lui les mains vides. Leur chef pourtant, qui n'est autre que l'Intriguet...
DU CROISY
L'Intriguet !
MOLIÈRE
Lui-même, plus adroit que les gens de sa bande, avait pris ma valise et l'emportait, quand l'arrivée d'une charrette où cinq à six personnes menaient grand bruit de rires et de voix lui donna à craindre que ce ne fût pour nous un renfort, et lui fit lâcher prise pour décamper plus vite. — Où reprendre à présent ce qu'il m'a volé? Ma comédie de l'Imposteur, mon Tartuffe, le seul manuscrit que j'en eusse encore !
LA THORILLIÈRE
Perdu !
Oui, comprenez- vous, perdu!
DU CROISY
La perte est cruelle.
LA THORILLIÈRE
Irréparable.
MOLIÈRE
Sans compter le reste : des riens, sans doute, indifférents pour d'autres, précieux pour moi : souvenirs de jeunesse, ébauches, commencements d'idées, surprises et griffonnées à leur premier murmure : ombres hier, œuvres demain peut-être ; tout était là.
LA THORILLIÈRE
Maie votre femme ?...
MOLIÈRE
Ma femme ! Armande ! croyez- vous qu'elle cherche le secret de mes pensées . de mes travaux ! (A part.) Elle n'a que celui de ma faiblesse, et c'est trop déjà ! (Haut.) Que croyez-vous qu'elle fasse, à cette heure ? S'est-elle mise, pour la moindre part, dans mes inquiétudes? Elle s'est
fait tranquillement conduire au château. La plus belle chambre, parmi celles qu'on nous réservait, lui a été donnée ; et d'ici vous pouvez la voir , y étalant ses grands airs et sa langueur, en répétant, par morceaux choisis, ses meilleurs rôles de coquette à l'aimable cour, dont l'entourent déjà tous les jeunes seigneurs de la maison ! (Après un soupir;. Tenez, mes amis, voici le moment de me faire un peu rire avec votre histoire.
DU CROISY
Comme nous arrivions ici pour vous attendre, nous entendîmes crier, chanter, se quereller dans la chambre d'auprès.
MOLIÈRE
Était-ce encore, par aventure, des comédiens en voyage ?
DU CROISY
Vous avez deviné : des comédiens de campagne... en campagne, heureux pour le moment, et fêtant, à leur façon, quelque aubaine imprévue.
MOLIÈRE
Laquelle ?
DU CROISY
Nous ne nous en sommes que médiocrement inquiétés... Pour nous distraire et retrouver au moins dans notre mémoire nos rôles, perdus autrement, nous nous amusions, entre nous, à répéter une scène ou deux, lorsqu'entra le chef de la troupe. Nous voyant en exercice de comédie, persuadé que c'était faute d'emploi, et que nous nous délections de nos rôles, comme le pâtissier, qui, faute de pratique, mangerait ses gâteaux, il le prit, avec nous, sur un ton de hauteur protectrice.
MOLIÈRE
Il vous offrit peut-être un engagement ?
DU CROISY
Par charité.
MOLIÈRE
Et vous avez accepté ?
LA THORILLIÈRE
Par plaisanterie.
MOLIÈRE
Allons ! si les rôles n'y sont pas, la comédie au moins s'y trouve déjà.
DU CROISY
Il n'a point tari sur le mérite de ses acteurs, peu nombreux, il l'avoue, car ils ne sont que quatre, lui compris, mais incomparables.
MOLIÈRE
Lui compris encore.
LA THORILLIÈRE
A lui seul, il fait nombre : ni plus ni moins que vous, et par imitation, je crois, car il vous admire fort...
molière, surpris.
Ah !... de la part d'un rival, c'est précieux et rare...
LA THORILLIÈRE
Il est tout à la fois acteur, directeur, auteur...
MOLIÈRE
Il fait des pièces ?...
DU CROISY
Des chefs-d'œuvre.
Hé ! mais, voilà notre fait. Nous irons chez lui à la provision.
LA THORILLIÈRE
« Pour moi, — c'est lui qui parle, — l'arrangement d'une idée en comédie n'est qu'un jeu. D'autres ont le beau langage, moi j'ai l'arrangement, la mise en œuvre, la disposition.
DU CROIS Y
» Il n'est pas plus malaisé — ajoute-t-il — d'extraire une pièce d'un sujet donné, que d'extirper une dent d'une mâchoire. »
MOLIÈRE
Sa métaphore le dénonce ; s'il a dit cela, je le reconnais, c'est Cormier.
LA THORILLIÈRE
L'arracheur de dents du Pont-Neuf?
MOLIÈRE
Lui-même, qui, s'étant cru comédien, pour avoir joué, avec son négrillon du Maroc, quelques parades en plein vent, court, depuis quelques années, le pays avec une troupe....
DU CROISY
Une bande, qu'il appelle noblement sa compagnie... J'y songe, c'est lui, ce me semble, que vous avez rencontré en Languedoc, au château delà Grange, chez le prince de Conti...
MOLIÈRE
Justement ! mais sans avoir même le plaisir de Taper-
cevoir. Il suffit qu'on nous annonçât, moi et les miens, dont vous n'étiez encore ni l'un ni l'autre, pour qu'il reçût congé : nous entrâmes par une porte, pendant qu'il sortait par l'autre...
LA THORILLIÈRE
Et c'est un pareil charlatan qui s'est permis de nous faire des offres et de nous donner des rôles... (Fouillant dans sa poche.) Au diable ses paperasses!
DU CROISY
Je ne veux même pas qu'il puisse en envelopper ses fioles.
LA THORILLIÈRE
Ni se vanter que nous les ayons lues...
MOLIÈRE
C'est un tort... Lisons, il est toujours bon de lire, et
tOUJOUrS temps de déchirer... (Après avoir jeté les yeux sur les
papiers qu'il leur prend.; Eh bien ! mes amis, vous eussiez fait de belles affaires... Voyez !
LA THORILLIÈRE
Votre écriture !
MOLIÈRE
Deux fragments de mes farces, que vous avez jouées vingt fois... — C'est Cormier qui était, avec sa troupe, dans la charrette bruyante.