SCÈNE X ET DERNIÈRE
les mêmes, BEAUVAL, JEANNE BOUR- GUIGNON.
cormier, continuant.
Et surtout, pas de préambule. Ça ne pourrait être qu'une dispute.
beauval, en femme de docteur.
« Bonjour, ma mie.
jeanxe. en fille de chambre.
» On m'a dit. madame, que vous aviez besoin d'une )> femme de chambre, je venais vous offrir mes services, r> et savoir si je vous serais agréable.
BEAUVAL
» D'où sortez- vous, ma mie ?
JEANNE
» Pour le présent, madame, je sors de chez la femme » d'un partisan, qui est la maîtresse du monde la plus
» difficile à servir. Elle allait toutes les semaines deux t> ou trois fois aux étuves, et son mari n'a jamais eu le » crédit de lui faire ôter ses gants quand elle se y> couche.
BEAU VAL
» Comment donc as-tu pu te décider à quitter une » femme si propre ?
JEANNE
« A vous dire vrai, j'en ai bien du regret, mais comme » on voulait m'assujétir à blanchir trois grands gars de » commis, qui étaient chez nous, et qui, sous prétexte » de me demander leur linge, venaient toujours batifo- » 1er autour de moi; — vous savez, madame, qu'on » n'a rien de si cher que l'honneur, — à c't'heure, ces » friponniers-là me tenaient certains propos ; enfin, » tant y a, pour bien des raisons , j'en ai voulu » sortir.
BEAU VAL
» N'est-ce pas aussi que les commis t'ont voulu » mettre dans leurs intérêts?
JEANNE
» Des commis! Madame, des commis! Vous direz » tout ce qu'il vous plaira, mais une jeune fille comme » moi n'est pas un gibier à commis. Si j'avais voulu » prêter l'oreille aux sornettes, il hantait peut-être » chez nous d'aussi beau monde qu'en aucune maison » de Paris. Mais, grâce au ciel! les hommes ne m'ont » jamais tentée.
BEAU VAL
» Mais dis-moi, ma bonne, n'as-tu jamais servi des » gens de qualité ?
JEANNE
» Est-il gens de plus grande qualité que les parti- » sans?
BEAU VAL
» Je ne dis pas que non. mais je te demande si ta » n'as pas servi des gens de la cour ?
JEANNE
» Qu'entendez-vous, madame, par gens de la cour?
BEAU VAL
» J'entends des comtesses, des marquises, des du- » c liesses.
JEANNE
Oh! si ce n'est que cela, je n'ai jamais fait d'autre v. métier en toute ma vie. J'ai servi aussi un comman- )- deux, dont j'étais femme de chambre. C'était une ia bonne condition celle-là, si elle avait duré.
BEAU VAL
» Femme de chambre d'un commandeur ! Voici bien » autre chose.
JEANNE
»> Et pourquoi non. madame; les dames ont bien des y valets de chambre !
BEAU VAL
» Elle a raison ! cette fille-là me plaît fort. Dis-moi, i ma mie. ne sais-tu pas blanchir?
JEANNE
» Oui, madame, je coiffe, je blanchis, je brode un n peu, je fais de la pâte pour les mains, je sais faire des » japes. je donne le bon air aux manteaux, je donne )= aussi fort bien les remèdes; enfin, je puis me vanter » de savoir faire aussi adroitement qu'une autre, tout » ce qu'il y aura à faire auprès d'une jolie femme, » comme vous, madame.
BEA UVAL.
» Mais ne sais-tu pas aussi, là, faire un peu de pomi made pour le vis*
JEANNE
)> Bon ! c'est où je triomphe, et la comtesse, que j'ai
» servie, vous en dirait bien des nouvelles. Trois mois » après que je l'eus quittée, elle était vieille de vingtd quatre ans. Je lui ai usé plus de deux cents pots de » pommade sur son corps: et à la fin, je lui ai rendu » le cuir aussi uni qu'une glace. Si j'avais l'honneur » de vous panser seulement quinze jours, votre mari » ne vous reconnaîtrait plus. Vraiment ! vraiment ! » j'ai remis sur pied des teints bien plus endiablés que » le vôtre. Pour faire quelque chose de bien, il faudra » recrépir ce visage-là d'un bout à l'autre. Après cela » vous charmerez tout Paris.
BEAU VAL
» La folle! Allez, vous demeurez à mon service. »
JEANNE
Ouf! c'est fini! Eh bien! est-ce assez joliment troussé? Etes-vous contents de moi, vous autres?
MOLIÈRE
Certes, mais Beauval aussi n'a pas mal joué.
JEANNE
Lui ! Par exemple !
beauval, à Jeanne, lui montrant Molière. Tu l'entends !
JEANNE
C'est un intrus! il ne sait rien de rien. Est-ce qu'on le connaît, est-ce qu'il s'y connaît:
MOLIÈRE
Maintenant il faut conclure, n'est-ce pas, Messieurs, il est temps.,,
CORMIER
Oui, c'est mon avis.
MOLIÈRE
Je pense donc que l'espèce de défilé que nous venons de voir, que Voila podrida dont on vient de nous régaler, et qui s'est faite comme ces ignorants d'apothicaires font leur thériaque, est
cormier.
D'un ragoût...
MOLIÈRE
Détestable! Il faut donc y renoncer, et revenir à une vraie comédie, à la pièce, par exemple, qui est en réserve dans la poche de notre Directeur.
du croisy, se mettant à droite de Cormier. C'est mon sentiment.
CORMIER
Vous croyez ?
la thorillièrEj de même à gauche.
J'en suis sûr.
DU CROISY
N'hésitez pas.
LA THORILLIÈRE
Vous pouvez nous en croire.
Ce Sera prudent. (La Thorillière lui ayant passé la pièce enfin
donnée par Cormier.) Je la tiens ! LaThorillière! . . . Du Croisy ! nous jouerons , demain , le Tartuffe au Raincy.
CORMIER
C'était Molière !
JEANNE
Comment! c'était VOUS! (Montrant Beauval.) Et vous
l'avez trouvé bon... Je l'épouse !
MOLIÈRE
Et comme vous êtes, chacun à votre manière, excellents tous les deux, je vous engage.
cormier, stupéfait.
Vous les...?
MOLIÈRE
Et je reprends Baron.
cormier, atterré.
Eh bien, me voilà sans troupe, sans pièce, sans emploi !
MOLIÈRE
Je n'en ai qu'un à votre service... Celui de moucheur de chandelles.
cormier, indigné.
Ah! (Soumis.) J'accepte. (A Molière.) Comment vous aurais-je reconnu ?/Vous êtes Molière, et vous disiez du mal des vers de Molière. Ce n'est pas là, ce me semble, l'habitude des auteurs.
DU CROISY
C'est la sienne.
LA THORILLIÈRE
Son ami Despréaux n'a-t-il pas fait pour lui ce vers déjà célèbre :
Il plaît à tout le monde, et ne saurait se plaire.
Page i.
Il y en avait déjà, dans son histoire, une qui est fort célèbre j c'est celle qu'il perdit en allant de Gignac à Pézenas, et dont tout le monde a lu l'aventure racontée par M. Taschereau (i), d'après une note du médecin Astruc, l'heureux possesseur du fameux fauteuil de Pézenas (2).
Page S.
« De qui parles-tu, Baron ? — De M. Cormier, notre directeur. »
Ce Cormier est entré dans l'histoire de Molière, depuis que la publication des Mémoires de Cosnac (3) nous a fait connaître leur
(1} Hist. de la -vie et des ouvrages de Molure, 3e édit., p. 17-18
(2) V. Le Roman de Moiicre, p. 195.
(3) T. II, p. 127-128.
rencontre à la Grange-des-Prés, en Languedoc, chez le prince de Conti.On ne savait au juste ce que pouvait être ce directeur de campagne, qui faillit un instant être préféré à Molière. Je pensai qu'il n'était autre que l'opérateur du même nom, qui avait ses tréteaux sur le Pont-Neuf, et qui, de temps en temps, devait, comme Mondor et ses pareils, courir la province avec des comédiens ( i). Mon opinion a été adoptée par les plus compétents. M. Victor Fournel, qui l'avait d'abord repoussée, a fini par la partager dans son curieux livre sur les Spectacles populaires (2).
Page 4.
« Tu devrais plutôt, petit curieux.. »
Baron, quand Molière le reprit, en 1670, comme on le verra plus loin, n'avait pas encore tout à fait dix-sept ans. Il était né le 8 octobre i653, date que M. Jal croit avoir retrouvée le premier (3), mais qui était déjà inscrite — moins le quantième— sur le buste du grand comédien au Théâtre-Français. Elle se rapporte au mieux avec ce que dit Loret, dans sa Muse historique (4), à propos des représentations données en février 1666, sur le théâtre de Molière, par la Troupe Dauphine, dont Baron faisait alors partie : il charma, dit-il,
Quoi qu'il n'ait que douze ans à peine ;
il en avait douze et cinq mois. Baron eut entre autres coquetteries de bel acteur celle de cacher son âge : « Il étoit, lisons-nous dans les Mémoires mss. de Florimond, qui sont à la Bibliothèque de la Ville (5), extrêmement délicat là-dessus; il se fâchoitavec ses meilleurs amis qui vouloient le pénétrer. Mais, par plusieurs époques, et par le témoignage du feu sieur Descoteaux, son ami d'enfance, mort âgé de 83 ans, on juge que Baron pouvoit en avoir environ 82.» A cacher son âge pour sembler plus jeune, il n'avait gagné qu'une chose : on le vieillissait ! Quand il mourut, le 22 décembre 1729, il n'avait pas 82 ans, comme vient de le dire Florimond, mais 76 seulement.
(1) V. nos Variétés histor. et httér ., t. VII, p. 104.
(2) Paris, E. Dentu, 1863, in- 18, p. 306.
(3) Dict. critique, p. 113.
(4) Lettre du 6 mars 1666.
(5) Dans la collection Beffara, t. XII, p. 3.
Page 6.
« Le doute où se trouvait un M. Pamir ge. . .»
Panurge fut de bonne heure un personnage de théâtre. Peut-être même lu fut-il avant que Rabelais ne l'eût mis dans son livre. Nous trouvons en effet, dans une vieille pièce italienne du xvie siècle, la Fantasia, un valet du même nom : Panurgo, servo(i).
La scène de Panurge et desdoctevirs, que Molière reprit pour Sganarelle, était elle-même un emprunt fait par Rabelais: « Rabelais, dit Estienne Pasquier(2), qui avoit plus de jugement et de doctrine que tous ceux qui escrivirent en nostre langue de son temps,» se moqua de Crétin, qu'il mit sous le nom de Raminagrobis, et à qui il prit le rondeau :
Prenez-la, ne la prenez pas,
que l'on crut d'abord « de sa boutique, comme d'un mocqueur qu'il estoit,» mais qui se trouvât ère un rondeau adressé «à Cristofie de Refuge, qui lui avoit demandé conseil de se marier. »
Page 7.
« Le grand chemin du Cocuage. . .»
Ce mot fut de bonne heure dans le répertoire de Molière. Scarron le lui légua, en 1660, par son Testament burlesque, sans se douter que ce qui n'était qu'un mot dans l'Œuvre du grand homme serait une triste réalité dans sa vie (3).
Une pièce du même temps, et, je crois, du même théâtre que la Sybille de Pansoust (4), car elle fut jouée aussi chez Gaston, la Boutade des Comédiens, renferme une scène de Cocu fort plaisante, à laquelle Molière aurait aussi fort bien pu mettre la main (5).
Nous avons vu plus haut (6) qu'il avait fait « un trio de cocus. »
(1) Catal. de la Biblktk. Soleinne, t. IV, p. 70.
(2) Recherches delà France, liv. VII, ch. xn. (3 Le Roman de Molière, p. 14.
(4) V . plus haut, p. xxiii-xxiv.
(5) V. Techener, Descript. bibliog. des livres de sa librairie, 1855, in-8, t. II, p. 396.
(6; P. XUI.
50 XOTES.
pour remplacer un intermède de Sganarelle, où il ne pouvait être mieux placé, on connaît en effet le sous-titre de la pièce : « le Cocu imaginaire. »
Jusqu'à la fin du règne de Louis XV, ces mots passèrent sans faire scandale. En 1773 seulement, ils furent supprimés pour une représentation à Fontainebleau (1). Mme du Barry se révoltait de ce qu'avait supporté Mme de Maintenon !
a A merveille, M. du Croisy, à merveille, M. de la ThorilU'ere ! y>
On sait que ce furent deux des principaux comédiens de la troupe de Molière. Il avait pris Du Croisy, en i658, dans une troupe de province, dont il était le chef. Molière le forma et en fit un de ses meilleurs sujets (2). Après avoir joué Tartuffe d'original, il vécut et mourut en vrai dévot : « Quelque temps après la mort de Molière, estant goutteux, dit M. deTrallage dans une de ses Notes manuscrites, il se retira à Conflans-Sainte-Honorine, qui est un bourg près de Paris, où il avoit une maison. Ses amis l'y allèrent voir, et il y vescut en fort honneste homme, se faisant aimer de tout le monde, et entr'autres du curé, qui le regar-^ doit comme un de ses meilleurs paroissiens ; il y mourut, et le curé en fut si touché, qu'il n'eut pas le courage de l'enterrer, et qu'il pria un autre curé de ses amis de faire les cérémonies à sa place, à ce que m'a dit M. Guilîet de Saint-Georges, en octobre 1695. Il avoit une fille, qui a épousé le fils du sieur Poisson. Elle s'est retirée aussi de la troupe, elle avoit quelquefois de la peine à éviter les sifflets du parterre. »
Le jour où elle voulut, pour la première fois, remplacer Mlle De* brie dans le rôle d'Agnès que celle-ci avait créé sous l'œil du maître, fut un de ces jours périlleux pour la fille de Du Croisy. Le public l'empêcha de continuer, et força en même temps Mlle Debrie de reprendre le rôle sur-le-champ (3).
Si Mlle Du Croisy, plus tard femme de Poisson, le second, fut assez peu estimée comme actrice, elle eut sa valeur comme histo-
(i) Anect. (tramât., t. II, p. 340.
(2) De Mouhy, Hist. mss du Théâtre franpis, t. II, p. 1079.
(3) D'AUainval, Lettre sur Baron et sur Mlle Lecowvreur, dans la collée t . des Me'm. sur fart dramat., 2e livr., p. 217-218.
XOTES. 51
nenne du théâtre. Personne n'en possédait de meilleurs et de plus lointains souvenirs. Née Tannée même de l'entrée de son père dans la troupe de Molière, ayant joué par le choix même du grand homme le rôle d'une des Grâces dans Psyché, à l'âge de quatorze ans; reçue dans la troupe, l'année de la mort de Molière, elle savait sur lui et sa vie tout ce qu'on en pouvait dire. Malheureusement, elle l'écrivit moins qu'elle ne le conta, et tout ou presque tout s'en alla en ces causeries. Il n'en est resté qu'une lettre assez curieuse, signée d'elle, sur Molière et les acteurs ses contemporains.
Cette lettre, où se trouve le meilleur portrait écrit qu'on ait de Molière, parut dans le Mercure du mois de mai 1740 (1). Madame Poisson avait alors quatre-vingt-un ans, et devait en vivre encore seize, car elle ne mourut que le 22 décembre 1 7^7, à quatre-vingt-dix-huit ans. Il est bien regrettable que ceux à qui elle dut, pendant un si long temps, répéter et même radoter ses souvenirs, n'en aient rien écrit. Un autre acteur du même temps, qui avait joué avec elle, et qui mourut plus vieux encore, porta ia tradition directe de Molière jusqu'à une époque plus voisine de nous et presque contemporaine de la Révolution. Il s'appelait Fierville. Quand il mourut, en 1777, il avait cent six ans. Il était né, par conséquent, en 1671, deux années avant la mort de Molière, et avait pu savoir sur lui par ses anciens camarades et ses élèves, une foule d'anecdotes. Il les contait volontiers, en ajoutant certains traits sur sa manière de jouer ses pièces; personne n'en a pris note. Noverre se contenta de dire dans la dernière édition de ses Lettres sur la Danse: « Ce Fierville me dévoila une foule de beautés que les autres acteurs m'avoient dérobée:-. »
La Thorillière, par qui la tradition de Molière aurait pu aussi fort bien se perpétuer, car il laissa trois enfants, tous au théâtre [2), avait été capitaine de cavalerie avant de se faire comédien. Il porta dans sa profession la belle prestance de son ancien état. Il jouait surtout fort bien les rois. On conserve , à la Comédie-Française, trois registres tenus par La Thorillière qui sont, pour l'histoire
(2) Deux filles, dont l'une épousa Baron, et l'autre Dancourt, et un fils qui devint l'idole du public, après avoir été sifflé au point que son père fut obligé de demander pardon pour lui. I Journal de Collé, t. I, p. 179.) Ce fils avait reçu de Molière même ses premières leçons. Il épousa la jolie Colombine des Italiens, et il en eut cinq filles, dont Pavant-dernière, mariée au sieur de la Creusette, ne mourut qu'en 1792. (Jal, Dict. critique, p. 744
de la troupe, souvent aussi curieux que celui de Lagrange, surtout excellents pour Le compléter.
Page 10.
« A u moins étes-vous sur la trace des voleurs ? t
Molière eut un soir, du côté du bois de Boulogne, une rencontre avec de prétendus voleurs. Si Chapelle ne l'eût accompagné, il n'aurait pas été beaucoup plus brave qu'Horace en pareil danger.
L'anecdote ne se trouve, je crois, que dans le manuscrit des Particularités et Notes du -président Bouhicr (i). « Molière et Chapelle, revenant un soir d'Auteuil, où ils avoient soupe avec quelques-uns de leurs amis, rencontrèrent quelques cavaliers d'assez mauvaise mine que Molière, — lequel estoit fort timide de son naturel, — prit pour des voleurs, en sorte qu'il trembloit de peur. Mais Chapelle qui estoit plus hardi, ou féignoit de l'estre : « Va, « va, lui dit-il, mon ami, ils ne sont pas si meschants que tu crois, n j'en viens de voir un, qui, en bâillant, a faitun signe.de croix sur « sa bouche (a). »
Page 10.
<Le chef de la bande, qui n'était autre que l'Intrigue! . »
Intriguet ou l'Intriguet était un fameux voleur de ce temps-là; il ne fut oublié que pour Cartouche, qui absorba sa réputation dans la sienne.
On peut lire ses prouesses dans le curieux petit livre : Heures perdues et divertissantes du chevalier de... (3).
(i) Biblioth. impér., F. Bouhier, n° 178, p. 59-60.
(2) Cette superstition se retrouve encore en Espagne : « Lorsque le diable transporta Jésus-Christ sur la montagne, disent les vieilles femmes de la Manche, le fils de Dieu bâilla : ceci n'avait rien de surprenant chez un homme qui jeûnait depuis quarante jours, et qui avait l'estomac tiraillé par l'odeur du soufre de Belzébuth, autant que les oreilles fatiguées par ses bavardages. Jésus donc ayant bâillé, le diable fit un mouvement pour s'introduire par l'ouverture et c'en était fini du Sauveur, s'il n'eût fait précipitamment au travers de sa bouche un signe de croix — un signe de croix, notez bien, un signe de croix de Jésus ! — et ce signe de croix envoya le tentateur à cent pas. ï> Germond de Lavigne, traduct. de Don Pablo de Segovie, 1843, in-8, p. 386, notes.
(3) Amsterdam, 1716, in-12, p. 60 et suiv
Molière ne pensait-il pas à l'Intriguet, quand il fait dire à un vieux bourgeois babillard, dans la première entrée du dernier ballet du Bourgeois Gentilhomme, ces vers qu'on n'a pas encore expliqués :
Et cela sans doute est laid,
Que notre fille
Si p-oprement s'habille Pour être placée au sommet
De la salle où l'on met
Les gens de l'entriguet.
Ne voulait-il pas dire les gens de l'Intriguet, c'est-à-dire les voleurs r
Une autre explication serait encore possible. Lantriguet, ou mieux Lantriquet, est le nom bas-breton de Tréguier :
Il est vers Lantriquet,
Entre Kertronquedic et Kerlonvilacquet (i).
Les « gens de Lantriquet » seraient alors les gens de Tréguier. Comment Molière pouvait-il faire parler à un bourgeois de Paris de ces gens-là, qui ne devaient guère encombrer le paradis de son théâtre? Je ne sais, mais peut-être faut-il voir dans cette entrée de ballet le débris d'une scène pareille, qu'il aurait faite, dans sa jeunesse, lorsqu'il était en Bretagne, par exemple à Nantes, où l'on sait qu'il alla, et où les Bas-Bretons de Lantriquet étaient bien autrement connus qu'à Paris r
Cette manière de faire double emploi d'une scène était assez dans ses habitudes : celle même dont nous parlons ne lui servitelle pas pour sa pastorale les Festes de l'Amour et de Bacchus, qu'il fit avec Quinault et Lulli au mois de juin 1672 ; elle en est le prologue.
Page 12.
«Ses grands airs et sa langueur.. . »
La femme de Molière avait, dans sa coquetterie, une affectation de langueur, que son mari n'oublia pas quand il la peignit si bien,
([) Boisrobert, la Belle Plaideuse, acte II, se. 111 ; V. aussi le Ducatiana t. I, p. 205, et Y Ancien Théâtre français, édit. P. Jannet, t. II, p. 332.
en faisant le portrait de la Luciledu Bourgeois Gentilhomme (i), où tout le monde la reconnut:
« covielle : Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions.
« cléonte : Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs ! »
Page 14.
« Pour avoir joué, avec son négrillon du Maroc, quelques parades en plein vent.»
Chaque opérateur avait son nègre, son Marocain, faux ou vrai, de plus ou moins bon teint, qui lui donnait la réplique, et à qui l'on finit par prêter tout un répertoire, comme à Tabarin luimême. M. de La Vallière possédait (2) en plaquette rarissime: Le Théâtre des Farces de Maroquin, avec son testament drolifique, in- 12.
Page 14.
« Lui-même qui court depuis quelques années le pays avec sa troupe... — Une bande qu'il appelle noblement sa compagnie.))
Ce fut une grosse affaire au xvn? siècle parmi les comédiens, surtout parmi ceux qui se croyaient les premiers de tous, MM. de l'hôtel de Bourgogne, de savoir s'il fallait dire compagnie, troupe ou bande de comédiens. MM. de l'Hôtel tenaient pour compagnie et repoussaient bande avec indignation; on coupa le différend, en choisissant le mot intermédiaire troupe, qui est resté.
marin .
Monsieur, on vous demande, C'est un comédien.