‹ La valise de MolièreChapitre 22 sur 24 · LE BARON · texte numérisé non relu

LE BARON

Parbieu, voicy la Bande.

LE MAROUIS.

Dites Troupe : l'on dit bande d' Egyptiens} Et bande offenserait tous les comédiens (3) .

(1) Acte III, se. ix.

(2) V . le no 3913, art. 37 de son Catalogue en 3 vol.

(3) Poisson, le Baron de la Crasse, 1662, in-12, se. iv.

Page 16.

« Vous, Du Cvoisy, vous êtes Joguenet... »

Ce nom de Joguenet devait être un nom de farce, comme celui du Joquesus, dont il est parlé dans le Monologue des Perruques, de Coquillart, et commccelui de Jocrisse, avec lequel sa première syllabe lui donne aussi un air de parenté, et qui courait déjà les ballets burlesques, au commencement du xvue siècle (i).

Notre ami P. Lacroix nous demande s'il n'y aurait pas dans ce nom Joguenet ou Joguene^ ( jouant du nez), une allusion à certaines farces où Molière aurait amusé, après boire, « en jouant de son nez, » comme il est dit dans la Satyre des Satyres de. l'abbé Cotin. Je le pense d'autant moins, que le passage en question de la satire contre Boileau :

Son Turlupin l'assiste, et jouant de son nez, Chez le sot campagnard gagne de bons dînes (2),

ne s'applique pas à Molière, comme on l'a dit et répété, même dans les meilleurs livres sur sa Vie (3), mais au frère même de Boileau, à Puymorin,qui possédait, à un degré très-comique, ce talent « de jouer du nez, » que Molière n'avait pas, que je sache, et dont, en tout cas, il n'eût pas fait parade aux desserts. Puymorin, disait une chanson du temps (4),

Puymorin, le héros des quays, Depuis chez iuy jusqu'au marais, Fait résonner son nez si juste (5), Que sans les satiriques traits De ses frères au sang aduste Toute la ville à communs frais, A moins que d'être plus injuste Qu'envers Nazon ne fut Auguste, Luydevroit ériger un buste.

(1) V. nos Varie': es hisîor . et litt., t. IV, p. 282, note.

(2) V. Despre'aux ou la Satyre des Sa:yres, par Cotin, réimprimé dans les Variétés bibliographiques, de M. Edouard Tricotel, qui a eu tort de répéter (p. 369) qu'ici le Turlupin de Boileau c'est Molière,

(3 J. Taschereau, Hist. de la Vie et des Ouvrages de Molière, Furne, 1863, in-8°, p. 219.

(4) Chansonnier Maurepas, t. III, p. loi .

(5) Il est dit en note : « Il contrefaisoit fort bien les orgues en se serrant le nez. »

Dans la Bastonnade, virelay satirique contre Boileau, encore inédit (i), on lit, à propos de Puymorin :

Là ce valet d'empirique,

Son impertinent jumeau,

Affourché sur un tréteau,

S'emplit comme une barrique

Et vomit dans le caveau j

Puis, pour plaire au damoiseau,

Montant sur un escabeau,

Et ceint d'un grand devanteau,

Et d'un torchon en fronteau,

II fait P orgue du museau.

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«... Ce qu'est La Roque au théâtre du Marais. »

Nous avons assez longuement parlé de ce comédien lettré qui encouragea Corneille pour son Polyeucte, qu'on repoussait, et qui fut l'un des premiers guides de Racine, dans nos notes sur le Théâtre françois de Chapuzeau, Bruxelles, 1867, in- 18, p. 142, 162 ; nous nous contenterons d'y renvoyer.

Page 22.

« Et là dessus, à toute heure, un bruit qui, je crois, ne finira pas. — Surtout s'ils se marient. »

Molière ne savait que trop ce que le mariage ajoute de désaccords aux mésintelligences entre amoureux : il se maria cependant, oubliant qu'il avait fait dire, bien peu de temps auparavant, à la Done Elvire de son Don Garcie (1) :

L'hymen ne peut nous joindre et j'abhorre des nœuds, Qui deviendraient sans doute un enfer pour tous deux.

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« Une simple brunette, comme Benserade en a tant fait... » Molière et Benserade s'aimaient peu, d'instinct; quand ils se

(i) V. à la Biblioth. Imp. la Correspond, mss. de l'abbé Nicaise, t.'I,p.26o. S'il fallait en croire le Courrier de Pluton, 17 18, in- 12, le virelay de la Bastonnade serait de Chapelain . V. le Bullet. du Bibliophile, déc. 1859, p. 836.

(2) Acte I, se. 1.

rapprochèrent, par ordre, pour faire chacun une part du Ballet des Muses (i), ils s'aimèrent encore moins. Benserade s'indigna qu'on l'eût mis dans la compagnie d'un autre, pour un de ces ballets de cour que jusqu'alors il avait réglés seul.

Il rit toutefois, le roi ordonnant, contre fortune bon cœur, et glissa même, pour bien montrer qu'aucun voisinage ne lui portait ombrage, l'éloge de son rival, en un quatrain flatteur, qui se terminait par ce vers :

Mais il est dangereux avec lui d'être un fat,

dont un peu plus tard il connut à ses propres dépens toute la justesse.

En 1670, le roi voulut que Molière lui fît une nouvelle comédieballet pour les fêtes de Versailles, et cette fois il le demanda seul, sans aucun mélange de Benserade. Celui-ci, tout en rage, ne manqua pas à la fête, guettant les vers dont il pourrait rire et amuser les autres. Les Amants magnifiques furent la comédie demandée à Molière. Ala 5e scène delà 111e entrée, des Satyres chantaient en chœur:

Et tracez sur les herbettes

L'image de nos chansons.

Benserade, en sortant, fredonna tout haut cette parodie :

Et tracez sur les herbettes L'image de nos chaussons;

on en plaisanta beaucoup. Molière, qui le sut, jura d'avoir une revanche.

La pièce avait paru froide ; le roi n'y était pas assez chanté, par lui-même, et parles autres : Molière n'a', ait point pour cela le style qui convient. Afin de se tirer d'affaire, il prit, pour ce qu'il ajouta la seconde fois, celui de Benserade.

Quelques couplets qu'il arrangea dans sa manière, pour le premier intermède, où le roi représentait Neptune :

Le ciel entre les dieux les plus considérés

Me donne pour partage un rang considérable ;. . .

et pour le sixième et dernier, où il jouait le Soleil : Je suis la source des clartés

(1) Molière fit pour ce ballet la Pastorale comique, et Mélkerte, [V. la Ga- %ette ritne'e, 1 1 déc. 1666.)

eurent un succès immense à la fête qui suivit. Les courtisans crurent que Benserade avait été rappelé pour rendre le ton et l'accent à ce ballet sans couleur, et ils le complimentèrent à outrance de ce retour que les vers récités par le roi avaient trahi.

Il se laissa congratuler, sans presque se défendre, jusqu'à ce que Molière, ayant déclaré bien haut qu'il n'y avait pas dans les six intermèdes des. Amants magnifiques un seul vers qu'il n'eût fait tout seul, Benserade en fut pour ses frais de vanité et sa courte honte (i).

Parmi les ballets qu'il avait écrits, il en est un que je ne veux pas oublier, à cause d'une particularité bonne à noter pour le commentaire d'un passage de Molière; ce ballet est celui de Cassandre, dansé le 26 février i65i.'Ony voit, entre autres personnages, Gombaut et Macée, ces héros de tapisserie, si fameux avec leurs amours, depuis le mémoire de La Flèche dans V Avare. Voici ce qu'ils disent :

Afin de faire honneur à la galanterie De la jeune Cassandre et de son grand héros, Nous venons de sortir d'une tapisserie Où nous estions fort en repos (2).

On sait qu'il y a quatre ou cinq ans cette tapisserie a fort occupé les érudits. M. Achille Jubinal, qui en avait retrouvé un exemplaire — c'est le mot — qu'il croyait unique, donna l'éveil par une curieuse lettre publiée dans Y Indépendance Belge du 20 février i863. On répondit de plusieurs endroits que d'autres tapisseries toutes pareilles existaient ailleurs; M. H. Gariel écrivit une brochure, avec planche, pour décrire celle qui existe à Grenoble (3), et dernièrement le musée de Saint-Lo avait envoyé à l'Exposition universelle, où tout le monde a pu les voir dans la section de l'Histoire du Travail (4): « trois panneaux d'une tenture composée de huit pièces, les amours de Gombaut et Macée. »

(1) Afin d'avoir toute la vérité sur cette anecdote qui n'est nulle part exactement et complètement racontée, nous avons dû joindre ensemble le récit de Grimarest et celui de l'auteur de la Vie de Benserade, en tête de la première édition de ses Œuvres.

(2) Œuvres de Benserade, 169-, in-i 2, t. II, p. il.

(3) Tapisseries représentant les amours de Gombaut et Macée (avec une planche) par H. Gariel. Grenoble, 1863, in-8 de 16 pages.

(4) Catalogue de f Histoire du travail ,E . Dentu, 1S67, p. 228, n° 315 I .

- *7- « Les Turlupins de Cour... »

Pour savoir ce qu'étaient les mauvais plaisants, faiseurs de pointes, qu'on appelait ainsi, il ne faut que se rappeler ce que dit Elise sur les turlupinadcs du marquis, dans la Critique de l'Ecole des femmes (i), et ces vers de Boileau dans Y Art poétique (2):

Toutefois à la Cour les Turlupins restèrent, Insipides plaisants, bouffons infortunés, D'un jeu de mots grossier partisans surannés.

Page 27.

« Quand chacun dut faire, pour célébrer les conquêtes du roi, de s

beaux feux de joie, en pleine canicule, b

Ces feux de joie étaient d'usage, quand il arrivait quelque chose d'heureux pour la politique conquérante du roi, ou même seulement pour sa santé. C'est ainsi qu'en 1 663 tout bon Parisien brûla quelques douzaines de fagots devant sa maison, pour se réjouir de ce que S. M. avait échappé au danger d'une rou^geolc assez pernicieuse. Il en est question dans une lettre fort intéressante au comte de Saint-Aignan (3;, trouvée par M. Ludovic Lalanne, à la bibliothèque de l'Institut (collection Godefroy), et portant au verso du dernier feuillet cette notule curieuse, qui l'engagea tout aussitôt à la publier : ou attribue cette pièce à Marigny ou.. . à Molière.

Cette dernière attribution que rien ne dément dans la pièce, et qu'au contraire la lin semble tout à fait justifier, nous fait un devoir de publier ici cette lettre, un peu longue si elle est du chansonnier Marigny, trop courte si elle est de Molière:

« Il est certain, Monsieur, que les feux de joie que l'on a faits à « Paris pour la santé du Roy ont rassuré les peuples que le dan- « ger de sa maladie a jetés dans une consternation qui ne se « peut exprimer. Mais cette tendresse que les François ont natu- « Tellement pour leur prince ne sera point satisfaite que par le « retour de Sa Majesté, et si Ton n'étoit assuré qu'il ne diffère « plus que pour reprendre ses forces, Paris porteroit beaucoup « d'envie à Versailles.

(1) Scène I.

(2) Chant II, v. 130.^. aussi Boursault, le Portrait du Peintre, se. VI.

(3) Correspondance littéraire, 25 février 1861, p. 182.

« Je vous avoue, Monsieur, qu'il est mal aisé de choisir un sé- « jour plus propre pour se délasser des travaux de la royauté, et « que l'on ne peut descendre du trône dans un lieu plus commode ■( pour y goûter les plaisirs d'une vie douce et tranquille. Cette « maison, qui, du temps du feu roy, n'étoit qu'un rendez-vous •< Je chasse, maintenant est appelée 11 buen retiro de la felicitad. 4 Fontainebleau, Saint-Germain et les autres maisons royales, « dans la magnificence desquelles on peut remarquer les efforts « de l'architecture, font confesser à ceux qui en admirent la granit deur, que de semblables bâtiments ne peuvent être habités que * par le plus grand roy du monde. Mais en l'état qu'est Versailles, a le plus grand roy de la terre y trouve la même satisfaction qui « se rencontre dans ces vastes et superbes bâtiments,et desembar- « ras qui sont presque toujours inséparables de la grandeur :

(( Cependant qu'il n'étoit que Roy (( Et que ses invincibles armes « Ne savoient que donner d'invincibles alarmes « A ces fiers ennemis, qu'il rangeoit sous sa loy, « Lorsqu'il ne s'appliquoit qu'à rendre par la guerre g La France formidable au reste de la terre,

(( Le seul financier, bien en paix, (( De nos nécessités batissoit des palais ; (( Et passant près du Louvre, à peine de la rue <.( Voyoit-on sur ses murs une chétive grue. CC II n'en est pas de même désormais ; (.( Car depuis que la paix a calmé la tempête, (( Et que le roy s'est mis en tête (( De joindre à sa qualité

(( De Majesté g Celle de la surintendance, C II acquiert, il bâtit, il fait belle dépense, « Et de cent et cent qua/tiers, (( A tous moments on découvre <( Et cent et de cent ouvriers (( Qui vont travailler au Louvre, <( Du partisan déchu quittant les ateliers ; f Et Versailles aujourd'hui peut plaire aux financiers. « D'où je tire ma conséquence « Qu'on doit croire infailliblement « Que quiconque veut en France « S'accommoder promptement « Et vivre dans l'abondance, « Il n'a qu'à tâcher seulement « A se rendre, s'il peut, maître de la finance.

« je m'imagine, Monsieur, que vous me faites bien la justice

« de croire que ce n'a pas été la curiosité des beautés de Versailles « qui m'a fait y aller, mais le zèle de savoir l'état de la santé de S. M., pour laquelle personne ne fera jamais de vœux plus ar- « dents que moi, qui me tiendrois le plus heureux du monde, si, « lorsque S. M. eut la bonté de me permettre, comme aux autres, « de la voir en l'état qu'elle étoit, elle avoit remarqué sur mon « visage les différents effets de la crainte et de la douleur que « m'avoit causées son mal, et le désespoir que j'avois de sa gué- « rison. Mais, Monsieur, peut-on assez louer la force de l'esprit « de S. M. qui n'a pas voulu suspendre un moment l'application « qu'elle a pour le bien de l'Etat qu'elle préfère à sa propre santé: : « Je pourrois en ce lieu faire de belles réflexions sur cette belle c et inimitable conduite de S. M , mais, Monsieur, il me suffira « de vous dire seulement que

« Il est des rois à qui pour leurs affaires « Les soins d'un tiers sont nécessaires. « Ils s'en reposent sur autrui ; « Mais le nôtre entend bien les siennes, « Et je m'en fierois bien à lui « S'il vouloit prendre soin des miennes.

« Et con questo, illustrissimo conte, mio Signore, baccio le mani « a vostra Signoria illustrissima, vous conjurant de ne prêcher « autre chose, au lieu où vous êtes, sinon que le roi retourne « promptement à Paris, et qu'il ménage sa santé si précieuse et si « nécessaire au salut de l'État.

« E!t vous pouvez en vérité

« Raconter à Sa Majesté,

« Et lui dire en toute assurance

« Qu'il n'est pas le seul aujourd'hui

« Qui se trouve fort mal en France

« Pour en avoir trop pris sur lui (i).)>

Ces derniers mots conviendraient bien à Molière, qui tout à la fois directeur, auteur, acteur, s'était mis tant de choses sur les bras.

(i) Le comte, plus tard duc de Saint-Aignan fut, comme gentilhomme de la Chambre, organisateur des spectacles de la cour, en fréquentes relations avec Molière, et, quand celui-ci tut mort, avec les principaux de sa troupe} la Re-vue rétrospective, 2e série, t. XI, p. 153, a publié une lettre de lui au comédien Lagrange, en 1683, pour la distribution des rôles dans la Marie Stuarty de Boursault, à laquelle il s'intéressait, et qui lui fut dédiée.

Page 29.

« La matinée d'A uteuil. »

Tout le monde savait que Molière avait une maison de campagne à Auteuil, mais ce qu'on ignorait avant les savantes et si heureuses Recherches de M. Eudore Soulié, c'est qu'il n'avait là qu'un assez modeste établissement, dans une maison dont il était simplement le locataire (i), et qu'il lui eût été impossible d'y donner des repas, comme le fameux souper d' Auteuil, dont on a trop parlé.

Un récit de cette aventure, resté inédit jusqu'à présent, va nous donner raison ; on y verra que si le souper eut lieu, avec les circonstances déjà connues, ce ne fut pas dans la maison même de Molière. Ce récit est de l'abbé de Choisy , toujours bien renseigné sur les anecdotes de son temps :

« Chapelle et trois ou quatre de ses amis , dit-il (2), après avoir esté six heures à table dans une maison d'Auteuil, se mirent à raisonner philosophie, et conclurent que la vie étant pleine de misères, ils feroient bien de se noter pour finir l'affaire. Ils partent aussitôt et prennent le chemin de la rivière.

« Molière, qui estoit avec sa femme dans une maison voisine, averti par quelque valet: a Mes amis, leur dit-il, j'en veux estre j « vous avez raison, allons, je me veux jetter le premier.» Il avance deux pas, et puis leur dit: « Mais j'y songe, voulons»nous « mourir-, comme des coquins, la nuit? Non, non, rendons « notre mort célèbre, et noïons-nous demain en plein soleil. Ca- « ton, Brutus, tous ces messieurs-là ne nous viennent pas à la « jarretière. » Il persuada les ivrognes et les ramena chez eux, où le sommeil leur rendit la raison.

« Chapelle, dans un accès d'ivresse, s'estoit donné un coup de couteau à la gorge, et en portoit la cic2trice. Quelqu'un luy demanda un jour qui luy avoit fait cette balafre : a Hélas! monsieur, « luy répondit-il, c'est un fol. »

(1) Soulié, Rechercha sur Molière, p. 91, 263, 285. — Cizeron-Rival, Récréations littéraires, p 23. — Molière fut, en 1671, parrain à Auteuil, dont le curé était un janséniste de ses amis. L'acte de baptême, publié comme inédit, il y a deux mois [V Je Fiçraro du 8 janvier dernier1, avait déjà été imprimé par M. Berriat St-Prix dans sonédit. de Boileau, t. IV, p. 492 ; par nous dans le Roman de Molière, p. 145, et par M. Soulié, dans ses Recherches, p. 282-283 •

(2) Ouvrages de M. T abbé de Choisy t mss. de l'Arsenal, t. I, p. 222 v°.

Page 29.

« Et cet air enjoué qui la pare si bien. »

Ce vers peut parfaitement convenir à Armande, qui savait mêler dans sa physionomie, toute de caprice, la langueur avec l'enjouement, et faire de tout cela l'ensemble le plus piquant : « Sans être belle, a dit Grandval le père, dans une note reprise parCizeron- Rival(i), elle éto'il piquante, et capable d'inspirer une grande passion. »

Page 33. « Si tu partis, la faute n'en fut pas à toi, mais à elle. »

Nous avons déjà parlé dans le Roman de Molière (2), des circonstances qui éloignèrent Baron de sa maison et de son théâtre, pendant quatre ans, de 1666 à 1670; nous n'y reviendrons pas.

Page 33.

« En trouvant dans ta jeune amitié celle que j'espérais d'un fils trop tôt perdu. »

A l'époque dont nous parlons, Molière avait perdu Louis, son premier fils, né le 1 g janvier 1664, et mort le 1 1 novembre suivant. M. Soulié (3) est le premier qui publia cette date, importante pour la biographie de Molière. M. Taschereau n'avait pu que dire (4) : « Cet enfant mourut avant son père. »

Page 33.

« Je reçus de vous de si précieuses leçons. »

Il est parlé, dans la Fameuse Comédienne (5), des soins que Mo-

(i; Récréations historiques, p. 15.

(2) P. 98-IOO.

(3) Recherches sur Molière, p. 59.

(4) Hist. de la vie et des ouvrages de Molière, 3e édit. p. 237,

(5) Edit. de Francfort, 1688, in-32, p. 31.

liere avait pris de l'éducation de Baron : « Il tenoit Baron chez lui comme son enfant, n'épargnant rien pour le faire paroistre, et cultivant avec des soins extrêmes les dispositions qu'il avoit à devenir bon comédien. » A la mort de Molière, il quitta la troupe et alla porter au théâtre rival, celui de l'Hôtel de Bourgogne, le talent qu'il devait au maître : «Aussitôt qu'il (Molière) fut expiré, lit-on dans le même petit livre (i), La Thorillière, Beauval, sa femme et Baron, voyant qu'ils avoient perdu leur meilleur appui, quittèrent le Palais-Royal pour aller à l'Hôtel de Bourgogne. »

Le théâtre de la veuve souffrit beaucoup de ce quadruple départ. En 1677, il en était encore bien malade : Je ne saurois, écrit à cette date Mme Deshoulières dans sa lettre en chansons (2),

Je ne saurois vous dire rien Ni du théâtre Italien, Ni de celui de la Molière ; Ils sont, selon moi, but à but, Et pour gens à grand caractère, Hors de l'Hôtel point de salut.

En 1680, quand les deux théâtres n'en firent plus qu'un seul, dans la salle de la rue Mazarine, le succès y vint avec Baron. Il excellait surtout dans les rôles qu'il avait vus jouer à Molière, et qu'il jouait avec un art d'une simplicité parfaite « sans déclr,mer jamais,» dit Collé, qui l'avait entendu dans sa jeunesse. C'étaient entre autres le Misanthrope, Arnolphe, etc.

A sa mort, le public, se dériant des acteurs qui les reprendraient, sans avoir, comme lui, la tradition directe du maître, négligea tout ce répertoire : ce Si les pièces de Molière, écrivait J.-B. Rousseau, le 10 août 1739, sont aujourd'hui peu courues, cela ne peut venir que de la négligence des acteurs à les représenter. Souvenez-vous de l'affluence du monde qui accourut àVÉcole des femmes quand Baron représentoit le rôle d'Arnolphe(3).»

Page 33-34-

« Du bonheur cahoté... — En mauvaise charrette, sur de mauvais chemins... »

Molière, dans ses courses à travers le Languedoc, avait connu

(1) P . 41; V. aussi notre édit. du Théâtre françoh, de Chapuzeau, Bruxelcs, 1867, in-12, p. 98, 160.

(2) Œuvres, 1767, in-12, t. I, p. 35.

(3) Lettres de J.-B. Rousseau sur différents sujets, \jbo, in- 1 2, 1. 1, p . 248 .

ces cahots de la vie du comédien en charrette. Même lorsqu'il allait jouer chez le prince de Conti, S. A. ne lui procurait pas d'autre équipage. M. de Poitevin de Saint-Cristol, dans une lettre à Cailhava, citée par celui-ci dans ses Études sur Molière (i), et qu'on n'a pas assez reprise, parle d'un ordre de ce genre donné par le prince pour voiturer Molière et ses gens: « La lettre du prince de Conti aux consuls de Pézenas, dit-il, ne contient rien de bien remarquable. Elle leur ordonne d'envoyer des charrettes à Marseillan, pour transporter de là à La Grange-dcs-Prais (sic) Molière et sa troupe. Je n'ai pu m'en procurer la lecture, elle a été enlevée dans ces derniers temps des archives de la commune, et

l'on ne sait ce qu'elle est devenue La seule chose relative à

Molière, consignéedans les archives de Marseillan, ajoute-t-il plus loin, c'est qu'il fut établi une imposition sur les habitants de ce bourg, pour indemniser Molière, qui étoit allé avec sa troupe y ouerla comédie. »

Page 34.

« // nous a conduits de Maçon jusqu'à cet endroit... »

C'est en effet dans une troupe qui avait joué à Mâcon et dont Beauval et Jeanne Bourguignon faisaient aussi partie, que Molière reprit Baron, qui dès lors ne le quitta plus (2).

Page 36.

« La scène d'une fille de chambre, qui veut entrer en service... — Che^ la femme d'un docteur. »

C'est-à-dire chez la femme d'un médecin. Molière et sa femme avaient eu maille à partir avec une doctoresse de cette sorte, dont le mari était leur propriétaire, et le bruit courut que ses attaques contre les médecins dataient de cette querelle. Quand l'Allemand Nemeitz vint à Paris, en 1722, l'anecdote n'était pas oubliée. « On dit, écrit-il (3), que la haine de Molière contre les médecins vient de ce que sa femme ne put s'accorder avec une doctoresse,

(1) Paris, 1802, in-8, p. 306-307.

(2) V . le Roman de Molière, p. 99-100. Molière, ce qu'on n'a pas encore dit, avait lui-même joué en Bourgogne. Voici ce que le savant bibliographe du Dauphiné M. A. Rochas nous écrivait ces jours derniers : « J'ai vu le nom de Molière dans quelques inventaires, notamment dans celui de des archives de la ville de Dijon, où il a donné des représentations.»

(3) Séjour de Paris, 1722, in- 12, p. 93.

dans la maison de qui ils logeoient (i). La dame la fit déguerpir, mais la Molière lui rendit la pareille ; une fois qu'elle étoit à la comédie, elle la fit renvoyer (2). »

Page ?7.

« Comme Hubert, Madame d'Escarbagnas au Palais-Royal. »

Nous empiétons un peu sur le temps, en parlant ici de la Comtesse d'Escarbagnas, qui ne fut jouée que plus tard, en 1672 =- C'est en effet Hubert qui joua le rôle (3).

Page 87.

« Il pourra me servir pour Madame Femelle. »

Ce rôle, essayé par Molière à Versailles avant que le Tartuffe

(1) Ce n'est pas la dernière maison qu'ils habitèrent ; on sait maintenant, en effet, que celle où mourut Molière, rue de Richelieu, n'avait pas un médecin pour propriétaire, mais M . Baudellet, tailleur et valet de chambre de la reine. V. Soulié, Recherches sur Molière, p. 77-78 et.» 58-259. — Si Molière eût vécu quelques années déplus sans quitter cette maison, ses différends de locataire eussent sans doute recommencé. Quand Baudellet fut mort, quelques années après, c'est son fils, un abbé, qui eut la maison : on devine quel propriétaire il eût été pour l'auteur du Tartuffe ! V . aux mss. de la Bibliothèque Impér.: Etat et Partition de la ville de Paris pour 1684, /.franc. n° 8603, t. II, p. 23, v°. — Nous avons dit dans nos Notes sur Corneille, p. cliii, que cette maison de la rue de Richelieu n'était pas celle qu'on croit, mais une autre, à cinquante pas de là, du même côté, sous le n° 42. Pour résumer ce qu'on a écrit sur la mort de Molière, rue de Richelieu, voici l'extrait inédit d'une gazette du temps, que M. P. Lacroix a retrouvé parmi les mss. de la Bibliothèque de l'Arsenal (B. L . F. 1 56 bis, t. III, fol .47 v°j : « Le sr Molière estant mort, et son curé faisant difficulté de l'enterrer, sa veuve fut se jeter aux pieds du Roy, qui la renvoya à M. l'Archevesque, lequel ayant assemblé les docteurs, et entendu les dépositions de deux témoins qui asseuroient que M. Molière avoit par deux fois demandé un prestre, a permis de l'enterrer, mais de nuict. Il est enterré dans le cimetière de Saint-Joseph, annexe de Saint-Eustache. »

(2) L'anecdote est racontée plus au long et autrement dans Elomire hypocondre, acte II, se. n.

(3) V. sur ce comédien de Molière une note de Grandval le père dans Y Histoire du Théâtre françois des Frères Parfaict, t. XII, p. 473.

ne fût complet (i), fut joué définitivement par Béjard le cadet (2).

Page 3q.

a Je donne aussi fort bien les remèdes... »

Voilà qui sent bxensonauXeur du Maladeimaginaire. Jecroisque dans la scène même de Molière, il devait y avoir un synonyme plus franc et qu'on devine, mais quand elle fut imprimée, en i6g5, on était revenu de tant de franchise, et remède avait prévalu. Mirabeau, qu'on n'attendait guère ici, va nous dire comment, par un passage de cet étrange livre, VErotika-Biblion, qui doit moins compter parmi ses œuvres que parmi les débauches de sa jeunesse: « Les jésuites, qui savaient que le mot ignoble de lavement avait succédé à celui de clystère, employèrent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot lavement fût mis au nombre des mots déshonnêtes. L'abbé de Saint-Cyran reprocha au P. Garasse de l'avoir employé. « Je ne m'en suis servi « que comme synonyme de gargarisme, » répondit-il. Ce sont les apothicaires qui l'ont employé à une chose plus basse. Enfin, il fût arrêté qu'on substituerait le mot remède au mot lavement. Le Roi lui-même, d'après les observations du P. Letellier, ne dit plus: «Donnez-moi mon lavement, « mais » donnez-moi mon re- « mède.» L'Académie eut l'ordre d'insérer dans son dictionnaire le mot remède, avec la nouvelle acception... Digne objet d'une intrigue de cour! »

Page 3g.

«Ne sais-tu pas aussi, là, faire unpeu de pommade pour le visage. »

C'est la pommade des Précieuses ridicules, qui faisait tant gronder Gorgibus (3): ((Ces pendardes là avec leur pommade ont, je pense, envie de me ruiner. Je ne vois partout que blanc d'œuf, lait virginal, et mille autres brimborions que je ne connais point.

(i* V. le Roman de Molière, y . 109.

(2) Robinet, Gazette rime'e, 23 fév. 1669.

(3) Scène IV.

Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons pour le moins, et quatre valets vivroient tous les jours des pieds de mouton qu'elles emploient. » — « Il est bien nécessaire, leur dit-il à elles-mêmes un instant après, de faire tant de dépense pour vous graisser le museau ! »

L'abbé de Choisy, dans son étrange Histoire de la comtesse des Barres, parle aussi de ces pommades: « Elle avoit eu, dit-il delà Comtesse du Tronc, un très-grand soin de son col, qu'elle frottoit tous les jours avec de l'eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui rend la peau douce et blanche (i). »

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< Comme ces ignorants d'apothicaires font leur thériaque...»

La thériaque se faisait avec le résidu de toutes les officines. Ce n'était une panacée, un remède universel, que parce qu'il y entrait de tous les remèdes, ou peu s'en faut. Sa fabrication était l'œuvre solennelle de tous les apothicaires réunis en séance particulière, une fois par an (2).

Molière n'aimait pas les apothicaires beaucoup plus que les médecins. Il leur a fait la même part de ridicule dans sa comédie du Malade et dans la Cérémonie qui la suit (3).

(1) Cité par l'abbé d'Olivet, dans la Vie de Monsieur t 'abbé de C/fo/n\, 1742, in-8, p. 3 1.

(2j V. les Mémoires secrets, t. XXVI, p. 246.

(3) Cette Cérémonie, telle que la joua Molière, était beaucoup plus étendue qu'aujourd'hui. Elle fut publiée in extenso, deux ans avant la pièce même, qui ne parut qu'en 1675. Elle formait un petit livret de dix-sept pages, achevé d'imprimer à Rouen, le 24 mars 1673, six semaines après la mort de Molière. Ch. Magnin en fit l'objet d'un article de la Revue des Deux-Mondes, Ier juillet 1^4'"), p. I 72-181, d'après l'exemplaire peutêtre unique, qui — ce qu'on n'a pas dit — lui avait été communiqué par M. P. Chéron, et qui porte le n" 5522 Yx, in-12, de la Biblioth. Imp. — De la publication de ce livret de 1673, où la Ce're'monie se trouve si différente de ce qu'elle est restée dans les autres impressions, on pourrait conclure que le texte en fut pris au vol dans les premières représentations, comme cela arrivait souvent [V. plus haut p. xxvi , et que la Cérémonie jouée par Molière, avec tous ces développements, ne fut raccourcie qu'après sa mort. La pièce entière avait, de même, été retenue et publiée de mémoire. L'édition qui en fut faite l'année suivante, 1674, à Cologne, chez Jean Sambix,

Son M. Fleurant, auquel me faisait penser dernièrement un mémoire... d'apothicaire (i) du dernier siècle portant cet article : ce Pour un lavement posé et mis en place: quinze sols,» n'a qu'à se nommer pour être comique.

On sait l'anecdote sur ce personnage , dont le nom prédestiné (2) aurait été celui d'un véritable apothicaire, rencontré par Molière à Lyon, pendant le séjour qu'il y fit en 1654 (3).

n'est pas née autrement. On pensait qu'étant une véritable contrefaçon, elle n'avait dû paraître qu'à l'étranger, lorsqu'il y a deux ans, il fut trouvé, avec la même date de 1674., un exemplaire du même texte, publié à Paris chez Estienne Loyson V , le Catal. 44 du libraire Baillieu, n° 4650). Cet exemplaire est jusqu'ici le seul connu. La veuve de Molière s'était sans doute fait accorder la suppression de cette édition subreptice, comme elle avait obtenu un ordre du Roi, en date du 7 janvier 1674, faisant défense a à quelques comédiens de campagne, » de jouer le Malade imaginaire « dont ils avoient surpris une cotne. » C'est cette copie, faite de mémoire ou autrement, qui avait dû servir pour les éditions de Loyson et de Sambix. Le texte en est fort curieux, et il faut absolument y recourir pour savoir comment était la pièce, quand la jouait Molière. Les scènes septième et huitième du premier acte, et le troisième acte entier sont tout différents. L'ordre du Roi, obtenu par la veuve de Molière, a été publié dans la Correspondance administrative de Louis XIV, t. IV, p. 594-595. On en mit par tout Paris, des affiches dont la Biblioth.Imp. possède deux exemplaires.

(1) Je crois, disait Marigny, à l'époque même de Molière, dans son poëme du Pain Be'nit :

Je crois qu'il est plus à propos Pour bien sortir de cette affaire, De régler tous les frais en gros, Comme ceux d'un apothicaire ; C'est-à-dire, en bonne amitié, Retrancher la belle moitié.

(2) Parmi les pièces de différents auteurs, placées en tête du livre de Jean Bauhin Traicte's des Animauls ayant ais/es, 1096, in-8, je n'ai pu m'empêcher de remarquer, à cause du métier de l'auteur, maître Benoist Digne, Apothicaire du Roy, et en pensant à M. Fleurant, un sonnet où se trouve ce vers :

Car toujours verdoyant il fleuronne etjîaironne.

(3' Le curieux travail de M. Brochaud, Origines du The'âtre de Lyon, 1865, in-8, donne de précieux renseignements sur les divers séjours de Molière en cette ville.

M. Taschereau (i), qui tenait cette histoire de M. Beuchot, à qui un descendant du vrai Fleurant l'avait contée, en doute un peu, à tort ou à raison. Ce que j'en puis dire, c'est qu'il y eut longtemps des Fleurant à Lyon, et que, dans le nombre, quelques-uns furent des savants en physique ou en chimie, ce qui indiquerait volontiers parmi les ancêtres de la famille des médecins ou des apothicaires.

Le lyonnais qui fit, sur la place Bellecourt, avec sa compatriote Mme Tille, la première ascension dans la montgolfière le Gustave, dent il vint, le 3o juin 1784, rendre compte lui-même à l'Académie des sciences, s'appelait M. Fleurant (2).

Ce nom véritable, donné à un personnage de comédie, exerçant le même état que l'individu même, n'est pas chose surprenante

cette époque des personnalités excessives sur le théâtre. N'avaiton pas eu la fameuse parodie du Chapelain décoiffé, jouée publiquement en province, devant la plus sérieuse assemblée (3) r Molière, à qui, de même qu'aux acteurs de sa troupe, l'usage du masque fut longtemps familier, n'avait-il pas joué le Mascarille des Précieuses avec un masque à la ressemblance d'un marquis ridicule (4), et fait représenter les docteurs de V Amour médecin par des comédiens masqués de même ? ce Tout Paris, écrit Gui- Patin le 25 septembre i665 (5), — trois jours après la première représentation, — va en foule voir représenter les médecins de la

(1) Hht.de Molière, 3e édit.,p. 177.

(2) Me'm, secrets, 6 juillet 1784.

(3) Fléchier, les Grands Jours d'Auvergne, 2e édit., p. 127.

(4) V. ce que dit à ce sujet Ariste dans la Vengeance des marquis, par de Villiers (Vict. Fournel, les Contempor. de Molière, t. I, p. 327.) — Le nom même de Mascarille semblait impliquer le masque. Ce fut quelque temps le nom de théâtre donné à Molière. Peut-être est-ce pour cela surtout qu'il avait fait graver un masque sur son argenterie. [V. le Roman de Molière, p. 155 ; Jal, Dict. crit., p. 874.)

(5) Lettres de Gui-Patin. Edit. Reveillé-Parise, t. III, p. 556. Le roi lui-même avait autorisé Molière dans cette grande audace. Sept jours avant d'être joué à Paris, r Amour médecin avait été joué devant lui à Versailles [Id. p. 555). Les Médecins ridiculisés étaient si bien le fond même de la pièce, qu'on ne lui donna pas d'abord d'autre titre. Elle est ainsi appelée dans le Registre de Lagrange, 29 nov. 1665, et dans le curieux livret de Gabriel Gueret, la Promenade de Saint-Cloud, publiée dans les Mémoires de Bruys, t. II, p. 212.

cour et principalement Esprit et Guénault, avec des masques faits tout exprès (i).»

Molière, qui n'avait guère foi aux consultations des médecins n'avait pas plus confiance aux drogues des apothicaires. Les remèdes que pouvaient lui procurer ses amis lui agre'aient davantage.

On découvrit, il y a deux ans, rue du Roi-de-Sicile, dans une liasse de vieux papiers provenant de je ne sais quelle succession, trois billets signés Molière, qui peuvent être authentiques, et dont les deux plus intéressants sont : le premier, une requête du poète malade à un de ses amis, pour un remède ; l'autre, une invitation à venir jouer une potion au tric-trac.

Pour ne pas être plus défiant que le Journal des Débats, qui a publié ces billets (2), voici ceux dont je parle :

<? A Mons. Haguenau, au Marais.

« Monsieur mon amy,

« Envoyez-moy, je vous prie, trois onces de votre excellente « conserve à la rose, à cause d'une violente coqueluche qui m'est c survenue hier dans le Malade imaginaire.

« J.*B. P. Molière.»

« Monsieur mon amy,

« Comme je dois être seul demain soir, faites-moi l'amitié de « venir jouer céans deux laits de poule au tric-trac.

« J.-B. P. Molière.»

(l) Tous les ballets se dansaient avec des masques, dont les plus recher-> chés 6e vendaient sur le pont Notre-Dame : « M. Le Creux, marchand sur le pont Notre-Dame, lit-on dans le Livre commode des adresses pour 1691, p. 112, vend les masques fins pour les ballets du Roy. » En 1760, c'était un marchand du même nom qui faisait ceux de l'Opéra. (Lettres de Noverre, p. 200).— Les deux vieillards des Fourberie: de Scapin, Àrgante et Géronte, se jouaient en masque. A la reprise même, en 1736, l'usage en fut conservé; V. le Mercure, mai 1736, p. 99 1.

{2) 13 juillet 1866.

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« Comme vous êtes excellents tous les deux, je vous engage. »

Molière prit, en effet, Beauval et Jeanne Bourguignon dansla troupe où il avait retrouvé Baron (1). J'ai seulement imaginé de ne les marier qu'à ce moment-là, tandis qu'en réalité leur mariage, dont les circonstances curieuses ont été racontées partout (2), datait de quelques années déjà. Ils avaient même trois enfants, quand ils entrèrent dans la troupe de Molière (3) ; ils en eurent bien d'autres. De ce que la Beauval fut très-féconde, on lui fit une fécondité prodigieuse: LemazurLr lui prête vingt-huit enfants ; Aimé Martin se rabat à vingt-quatre ; mais M. Jal ne lui en compte que dix. Je crois que la vérité est entre les deux chiffres. Selon moi, la Beauval eut au moins seize enfants , et voici sur quoi je me fonde : le 9 janvier 1678, Laurent, dans sa rarissime Galette en vers, parle du baptême de l'un des enfants de la Beauval, dont S. A. R. le duc d'Orléans avait daigné être le parrain, et il constate, en passant, que cet enfant était le treizième qu'elle avait eu. Or, après cette naissance, qui, par parenthèse, avait échappé à M. Jal dans ses recherches sur les Registres des paroisses, il y en eut, comme il le prouve, trois autres encore dans ce fécond mariage: celle d'une fille, Louise, le 2 juin 1679; celle d'un fils, Pierre-César, le i5 février 1687, et celle enfin d'un dernier fils, le 23 juillet 1689. La Beauval eut donc seize enfants au moins, et comme M. Jal, qui ne vit pas l'acte de 1678, a pu fort bien en laisser aussi échapper d'autres, je penserais volontiers qu'elle alla jusqu'à la vingtaine, peut-être même jusqu'aux deux douzaines, suivant le compte d'Aimé Martin.

Je suis entré dans tant de détails sur cette fécondité, parce qu'en de telles proportions elle est un fait rare chez les comédiennes, mariées ou non, et parce que l'embarras qui en résulta souvent pour la Beauval faillit être cause qu'étant acceptée par Molière, elle ne le fût pas d'abord par le Roi.

Elle était enceinte quand, sur la proposition de Molière, Sa

(1) V. le Roman de Molière^ p. 100.

(2) V. par exemple la notice sur la troupe de Molière, dans le t. I de ses Œuvres. Edit. A. Martin, p. 122.

(3) Jal, Dict. ait. au mot Beauval.

Majesté lui donna l'ordre, ainsi qu'à son mari, de quitter la troupe qui jouait à Mâcon, pour venir à Paris (i).

Molière lui destina tout d'abord, dans le Bourgeois Gentilhomme, qu'il achevait alors, le rôle de Nicole, dont la Béjard, qui lui avait joué Donne l'année d'auparavant, ne pouvait se charger faute de jeunesse et de force. Elle mourut épuisée un peu plus d'un an après.

Comme essai du talent de la Beauval sur le public, Molière la fit jouer sur son théâtre, avant de l'aventurer sur celui de la cour : elle réussit (2). A Chambord, où la troupe alla bientôt pour des représentations que la première du Bourgeois Gentilhomme devait couronner, le succès de l'actrice fut moindre: alourdie, épaissie par sa grossesse, elle ne plut pas au Roi qui aimait, avant tout, l'élégance. Si Molière n'eût tenu bon, la pauvre Beauval eût été renvoyée avant de jouer le rôle de Nicole. Elle le joua, et fut si parfaite que Sa Majesté voulut bien dire à Molière : ce J'accepte votre actrice. »

C'était le i5 octobre 1670 : un mois juste après, jour pour jour, revenue à Paris, elle accouchait d'une fille, dont Molière, pour lui prouver sa satisfaction, consentait à être le parrain, avec Mlle Debrie, près de laquelle les coquetteries de sa femme, plus flagrantes que jamais à Chambord, l'avaient forcé de chercher des consolations, et qui donna, comme marraine, à l'enfant, son prénom de Catherine.

Ce ne fut pas la seule preuve d'amitié de Molière pour la Beauval; parrain d'une de ses filles en 1670, il fut son compère trois ans après. Le 10 février 1673, il tint avec elle sur les fonts de l'église Saint-Sauveur la fille de Beauchamp, comédien de la troupe du duc de Savoie (3). Il y avait, dans le choix que Molière faisait de cette commère, un nouveau remerciement pour la Beauval et pour les siens. La veille même, avait eu lieu!? repré-

(i) L'ordre du roi, que M . Jal crut publier le premier, avait déjà été reproduit par M. G. Depping dans le IVe volume de la Correspondance administrât, de Louis XiV, p. 591 . J'ai trouvé dans les Mss . de Beffara, à THôtel-de-Ville, t. XII, p. 478, le modèle d'un autre ordre du roi, vers 1657, pour « faire un comédien dans la troupe du Marais »: «Cher et bien-aimé, l'intelligence que vous avez pour le théâtre et la réputation qu'elle vous a donnée nous fait désirer que, incontinent cette lettre reçue, vous ne manquiez de nous venir trouver pour servir d?ns notre troupe des comédiens du Marais, en la place que nous vous avons destinée, n

(2) Gazette rimie de Robinet, 27 sept. 1670.

(3) Jal, Dict . critique, p. 157.

sentation du Malade imaginaire : la Beauval avait joué Toinettc de façon à ravir tout le monde, même l'auteur ; Beauval, qui excellait dans les naïfs, n'avait pas été moins applaudi dans le rôle de Thomas Diafoirus, et leur fille aînée, alors âgée de huit ans, s'était elle-même tirée non moins heureusement de celui de la petite Mile, dont le nom, Louison, était un souvenir du sien, Louise

Molière, qui jouait XcMalade, n'alla pas au-delà de la troisième représentation. Huit jours juste après la première, il mourut, comme on sait, laissant tout le monde inconsolable, excepté sa veuve : « Il est vrai, écrivit, quatorze jours après, le comte de Limoges à Bussy-Rabutin, que la perte de Molière est irréparable : je crois que personne n'en sera moins affligé que sa femme ; elle a joué la comédie hier (i). » A quoi Bussy répondit: « La femme de Molière ne se contraint pas trop de monter sur le théâtre treize jours après la mort de son mari (2). Elle peut jouer la comédie à l'égard du public : mais sur le sujet du pauvre défunt, elle ne la joue guère; à ce que je vois, son deuil ne lui coûtera pas beaucoup. »

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« Nous jouerons demain le Tartuffe au Raincy. »

C*est en effet au château du Raincy, où la princesse Anne de Gonzague avait succédé, comme propriétaire, à l'intendant des finances Bordier, que le Tartuffe complet fut joué pour la première fois. Je n'ai fait qu'anticiper sur la date de cette représentation, qui ne concorda pas -— il s'en faut de cinq ans — avec te retour de Baron et l'entrée des Beauyal dans la troupe de Molière.

La pièce, n'ayant encore que trois actes, avait été essayée devant le roi, à Versailles, au mois de mai 1664, à la fin de la sixième journée des Plaisirs de l'île enchantée.

" May (1664). — Le lundy 12 au soir, le roy fit représenter à la

Cette lettre est du 2 mars ; ainsi, Molière étant mort le 17 février, Armande avait reparu dès le Ier mars. Le théâtre, qui avait besoin déjouer pour vivre, s'était rouvert le 24 février.

(2) Lettres de Bussy-Rabutin, ire édit., t. IV, p. 36-38. Dans Ledit, si excellente de M. Lud. Lalanne, 1857, in-18, t. II, p. 228, on a mis par erreur d'impression, trois jours au lieu de treize.

Mesnagerie, dans le double salon, par la troupe de Molière, les trois premiers actes du Tartuffe. » Voilà ce que dit dans le manuscrit de son Journal du Théâtre françois (i), à la Bibliothèque; Impériale, le chevalier de Mouhy, d'après le second registre de Molière, qu'il avait entre les mains, il y a cent ans, et qui a disparu.

C'est la mention la plus curieuse et, quoique bien courte, la plus étendue (2), qu'on ait de ce premier essai du Tartuffe. Quoiqu'incompkt, il effraya, et Molière eut ordre de ne pas poursuivre. Quelques mois après, pourtant, le roi revint sur cette décision ; il voulut une nouvelle épreuve, plus à bas bruit, sur terrain neutre, mais devant sa mère, autour de qui s'était groupéela cabale dirigée par l'abbé Roquette qui, pour cause d'allusions personnelles, se montrait le plus hostile à ce que Ton connaissait de l'œuvre commencée. Villers-Cotterets, propriété de Monsieur, fut le château choisi pour cette seconde épreuve, dont on n'avait pas jusqu'ici apprécié l'importance, parce qu'on ignorait qu'elle s'était faite par ordre du roi, devant lui et devant les reines, sa mère et sa femme. C'est encore le chevalier de Mouhy (3) qui va nous en parler, et toujours sans doute d'après ce qu'il appelle le second registre de Molière: « 24 septembre (1664). — Les comédiens du Palais-Royal se rendirent par ordre du roy à Villers-Cottrets où ils jouèrent devant Monsieur, en présence du Roy et des Reines les trois premiers actes de Tartuffe (4). »

L'épreuve ne satisfit pas, à ce qu'il semble, car la pièce ne reparut plus dans les spectacles de la cour. Trois semaines aprbs Molière, mandé à Versailles, ne la joua pas. Il continuait toutefois d'y travailler, et si bien que le mois suivant il put en donner une représentation complète.

Condé, qui alors continuait la Fronde par l'irréligion, l'avait encouragé pour cet achèvement de l'œuvre anti-dévote. Il en eut la primeur, non pas à Paris , ni dans un de ses châ-

(1) T. II, p. 1166.

(2) Le Registre de Lagrange est lui - même bien plus laconique : « 30 avril. La troupe part pour Versailles par ordre du roy et y reste jusqu'au 22 may ; on y représenta pendant trois jours les Plaisirs de Plsle enchante'e, dont la princesse d'Elide fit une journée, qui fust le 6e de may; plus les Fascheux, Mariage force', et trois actes de Tartuffe, qui estoient les trois premiers j reçu 4000 fr.»

(3) Journal du Tke'âtre français, t. II, p. T I 75 .

(4) V. le Registre de Lagrange, à la date du 1 3 octobre 1664.

teaux, de peur de se mettre ainsi en trop flagrante opposition avec la cour et la reine-mère, mais chez sa bonne amie, Anne de Gonzague (i), dont la maison était son terrain neutre, à lui.

Sous la date du 29 novembre 1664, Lagrange mentionne le voyage de la troupe au Raincy: « maison de plaisance, dit-il, de madame la Princesse Palatine; » puis il ajoute que «par ordre de Monseigneur le prince de Condé, on y joua le Tartuffe en cinq actes. »

L'année d'après,- dans le même mois, au même lieu, pareille représentation encore ; Tartuffe, proscrit partout , reparut au Raincy, par ordre de M. le Prince, dit Lagrange, «chez madame la Princesse Palatine. »

Cette persistance d'Anne- de Gonzague à se faire hospitalière pour la comédie maudite ne devait pas échapper à Bossuet.

Lorsqu'il fit son oraison funèbre, il lui en tint compte, par quelques mots d'un blâme assez amer, au milieu des plus éclatants éloges. Il rappela qu'après un certain temps passé dans la retraite « à régler sa conscience et ses affaires, » elle revint dans le monde « où sa piété se dissipa encore une fois, » et il ajoute : « Peu s'en faut qu'elle ne s'emporte jusqu'à la dérision, qui est le dernier excès, et comme le triomphe de l'orgueil, et qu'elle ne se trouve parmi ces moqueurs dont le jugement est si proche, selon la parole du Sage, parata sunt derisoribus judicia. »

Il y a là, soyons-en sûrs, un souvenir des représentations du Tartuffe au Raincy.

Je conseille donc à quiconque voudra faire un commentaire des Oraisons funèbres de Bossuet, d'indiquer en note à cet endroit les passages que j'ai cités du registre de Lagrange. Ce sera la première fois peut-être que les œuvres d'un évêque s'éclairciront par les révélations d'un comédien.

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a Vous êtes Molière, et vous disiez du mal des vers de

Molière. »

Le talent de critique était très-vif et très-éclairé chez Molière; on le sent à la perfection de ses œuvres, qui vient du soin qu'il

(1) « La plus intime et confidente amie du prince de Condé, qu'elle servit plus utilement que personne, de sorte qu'ils marièrent ensemble leurs enfants. » Mém. de Saint-Simon; édit. Hachette, in-12, t. XIII, p. 21.

mettait à se censurer et se corriger lui-même. Il ne répugnait pas aux conseils, surtout, comme on sait, à ceux de Boileau, et danb l'occasion, il ne craignit pas d'aller braver en personne les satires publiques de ses pièces, sans doute parce que, sous de méchante attaques, il espérait trouver quelques bons avis et en profiter.

« Molière, lit-on dans le Carpenteriana (i), où le mot n'a jamais été exactement repris, Molière disoit que le mépris étoit une pilule qu'on pouvoit bien avaler, mais qu'on ne pouvoit guère la mâcher sans faire la grimace. »

La critique lui était une pilule de même sorte, mais qu'il avalait de meilleure grâce, espérant la trouver saine sous son amertume. C'est pour cela, je crois, plutôt que par bravade, qu'il s'alla voir jouer à l'Hôtel de Bourgogne dans la comédie de Boursault, le Portrait du peintre.

Quand, dans V Impromptu de Versai'les (2), il fait dire sur luimême, à Brécourt, le marquis de bon sens: « Je te promets, marquis, qu'il fait dessein d'aller sur le théâtre, rire avec tous les autres du portrait qu'on a fait de lui; » Molière parle de ce qu'il rit en effet ou plutôt de ce qu'il avait déjà fait.

De Villiers, dans sa pièce la Vengeance des marquis 3), s'étend par quelques phrases malveillantes sur cette curieuse scène où l'on vit Molière se regardant moquer publiquement en spectateur impassible ; mais nulle part elle n'est mieux racontée que dan> une comédie île Chevalier, les Amourc de Calotin{<\), jouée sur le terrain neutre du théâtre du Marais, le seul où l'on pût être bon juge, c'est-à-dire impartial, pour cette lutte des deux autres.

Voici ce passage qui n'a, je crois, été reproduit dans aucun .les livres sur Molière, bien que sa place y fût toute marquée:

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