‹ La valise de MolièreChapitre 5 sur 24 · NOTICE DES FRAGMENTS. XXXJ · texte numérisé non relu

NOTICE DES FRAGMENTS. XXXJ

écrit Molier% orthographe qu'on lui donnait souvent. Lorct, par exemple, l'écrit presque toujours ainsi (i), et c'est même sous cette forme qu'il figure dans le privilège de la comédie de VEstourdy(2).

(ï Me promenant jeudy, etc. »

(Scène V, p. 2d.)

Ce fragment est détache avec de très-légères modifications, qui étaient indispensables, de la pièce principale publiée par J. D'Ortigues dans les Débats du 4 mai 185g. Elle n'a pas de titre : on lit seulement en tête : « Lundy matin, vers irréguliers. »

J'ai vu cette pièce entre les mains de son heureux commentateur, et après l'avoir bien examinée, bien lue et relue, je n'ai pas douté un instant qu'elle ne fût de Molière.

Si la grâce amoureuse qu'il mit dans Amphitryon et dans Psyché s'y retrouve à l'endroit que je donne ici, la passion brûlante du Misanthrope ne s'y fait pas moins sentir dans le passage suivant que j'aurais pu joindre à l'autre, si je n'avais craint de faire longueur même avec des vers de Molière :

Mon esprit fut troublé de mille objets fascheux ; Je fis mille desseins, mille vœux, mille plaintes,

J'eus mille soupçons, mille craintes, Et perdis tout espoir d'être jamais heureux. Enfin dans les transports de mon âme insensée, D'amour et de douleur esgallement blessée, J'allay m'imaginer pour comble de mes maux, (^uel'ingratte resvoit à deux de mes rivaux.

Ce fut pour lors que dans ma rage

Je pensay, je dis et je fis Tout ce qu'on peut penser, dire et faire de pis

Contre ce qu'on hayi davantage j Et ne connoissant plus ni respect ni devoir, Je fis mille sermens de ne la jamais voir ; Mais que ce mouvement d'une fureur extresme Dura peu de moments ! qu'il fut tôt appaisé !

Kélas ! et qu'il est mal aisé

De hayr longtemps ce qu'on ayme

Au bas se trouvent ces trois lettres P. A. B.

ji)#\ Lu ... t, zonov 1660} 17 juillet et ig nov. i66j.

xxxn NOTICE DES FRAGMENTS.

J. D'Ortigues, qui n'y pouvait voir une signature, car il n'est pas, que nous sachions, un seul poète du temps dont les noms et prénoms puissent justifier ces initiales, en donna cette traduction plus que vraisemblable : « P. A. B. : pou?' Ar mande Béjard. »

Il fut aussi d'avis que la pièce manuscrite qu'il avait en main e'tait un autographe de Molière, et quelques-uns des plus habiles experts en e'eriture littéraire, notamment M. Paulin Paris, partagèrent franchement cette opinion .

(( Pour -vous répondre sur la connaissance parfaite que 'vous dites que

j'ai du cœur de F homme. »

(Scène VI, p. 30.)

Ce que nous donnons ici, comme étant une lettre de Molière à Chapelle, est un fragment de la conversation que l'auteur de La Fameuse Comédienne, ou Histoire de la Guêrin auparavant femme et veuve de Molière (1), prête au grand homme s'entretenant avec son ami. Bayle fut frappé le premier de l'intérêt de ce passage et le cita in extenso, dans l'article Poquelin de son dictionnaire, et fit bien, quoi qu'en ait dit J.-B. Rousseau (2).

M. Sainte-Beuve lui donna raison, en 1 éprenant lui aussi tout le morceau si curieux, dit-il, comme fond et couleur (3). Plus tard, encouragé par ces bons juges, je m'en occupai aussi, et a force d'examiner les pensées et la forme, je me lis l'opinion émise d'abord dans mon Roman de Molière , et qui reparaît ici : Je conclus que ce passage où Molière est tout entier, où son cœur parle si bien, en un style si différent du reste du livre, et tout à fait digne de lui, ne doit pas être l'écho d'un entretien impossible à saisir, mais le débris d'une de ses lettres* tombée entre les

(1) 1688, in-16, p. 25-29.

(2) V. une de ses Lettres, dans redit. Amar, t. V, p. 328.

(3) Critiques et Portraits littéraires, 1836, in-S, t. III, p. 192-198. M. Ste- Beuve rapproche très-judicieusement plusieurs lignes de ce fragmentée quelques vers du Misanthrope, où il retrouve la même passion.

NOTICE DES FRAGMENTS. xxxiu

mains de l'auteurde la Fameux Comédienne, qui se sera contenté

de la découper et de la mettre en scène.

Cette opinion eut du succès; M. Eudore Soulié, qui a tant d'autorité pour tout ce qui se rapporte à Molière, m'écrivit pour s'y associer, et M. Gaston Paris, dans un article excellent et tort peu favorable aux hypothèses , l'approuva sans presque faire de réserve : « Il faut noter, dit-il, une conjecture acceptable de M. Edouard Fournier : le méprisable écrit cité plus haut [La Fameuse Comédienne) rapporte une conversation entre Molière et Chapelle, où le premier parle presque seul et expose longuement à son ami l'état de son cœur. .. en des termes assez différents du reste de l'ouvrage, et qui rappellent les scènes où Molière analyse aussi l'amour. M. Fournier suppose que ce morceau est simplement une lettre de Molière à Chapelle : on peut, il me semble, regarder comme assez vraisemblable cette supposition, qui donnerait une grande valeur au passage dont il s'agit ( 1). »

Relisant l'autre jour une lettre de Chapelle à Molière, je me suis confirmé encore plus dans mon sentiment. On y voit que la correspondance entre les deux amis, souvent éloignés l'un de l'autre, était assez active et roulait presque toujours sur les chagrins de Molière : « Je vous souhaite de tout mon c ^ur en repos et dans ce pays, lui écrit Chapelle. J'y contribuerois de tout mon possible à faire passer votre chagrin , et je vous ferois assurément connoître que vous avez en moi une personne qui tâchera toujours à le dissiper ou tout au moins à le partager (2). »

•t V amour, charmante Iris, ne souffre point de maître . )> Scène VIII, p. 35.)

Ce madrigal est le second des morceaux publiés par J. d'Ortigues, dans le Journal des Débats (4 mai 1839). «Cela, dit-il, après l'avoir transcrit, ne vous semble-t-il pas, pour l'allure, un feuillet détaché de Y Amphitryon? Le vers : Voilà le bel enfant, etc., est un trait délicieux. » Il a raison. Cette idée de rapprocher le style des trois petites pièces qu'il publia le premier.

(i) Revue de T Instruction publique, 12 mai 1864, p. 91. (2) Œuvres de Chapelle, édit. St-Marc, p. 184.

xxxit NOTICE DES FRAGMENTS.

avec celui de V Amphitryon, lui revient souvent dans son commentaire. Il y insiste surtout, et fort judicieusement, pour la plus importante : Me promenant jeudy, etc. (i). « En comparant, ditil da s un deuxième article (2), notre Epitre avec les comédies de Molière, particulièrement avec l'Amphitryon, écrit, comme elle, en vers îrréguliers, je ne puis m'empêcher de dire que c'est bien là le jet de la période de Molière, l'allure de sa phrase, le souftie et le mouvement dont sont animées ses tirades amoureuses, le rlot abondant qui se meut et ondule librement 1 ans le grand courant de son style, et que c'est là enfin le moule large et flexible dans lequel il jette sa pensée. »

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