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La valise de Simon le Borgne

Maîtrise les cornes des quadrupèdes avec des cordes, et les cœurs des hommes avec des bienfaits.

Contes du Cheyhh êl-Modhy, trad. de l'arabe, par J. J. Maecel.

m TREIZE BRUMAIRE EN EGYPTE.

Ou a tellement oublie l'Afrique, qu'à peine sait-on la route de ses ruines Le timide aventurier du Nord vient seul poser son pied de gazelle <ur ces tombeaux. lln'ycherchepas des hommes, parce qu'il n'y trouverait pas de frères : il s'empare avec respect des monumensqui tombent. Ysmatl.

Vieille pour la mémoire des hommes, 1\A frique est neuve encore pour la science. C'est que depuis trois siècles, les navigateurs en font seulement le tour : et que, par suite de la découverte de Yasco de (iama, ses régions

intermédiaires nous éehappent. Bien des mystères dorment sur cette terre dlsis. C'est aussi que la grande presqu'île offre dans ses vallées, sans détours et sans profondeur, peu de rivières qui ne soient rendues inaccessibles par desbancs de sable, des barres et des cataractes. Les Méditerranées artificielles des Pharaons se sont enfouies dans les falaises : le temps a fait justice de leur puérilité magnifique. Les fleuves, ces premières portes des continens , où vient frapper l'industrie des divers peuples du monde, pour, de rembouchure a la source, pénétrer et s'installer dans les terres , ne plongent pas vers le centre de ces immensités sans culture; ses lacs sont isolés ; un sol de feu sous un ciel de feu , voila tout. Je ne sais ce que le glaive de l'Egypte accomplira pour les populations riveraines de la mer Rouge : c^est un projet immense commencé sur de chétives proportions, et dont le terme échappe. Quel que soit le rêve

du Bonaparte égyptien-, le philosophe doit en sourire ; car, en encadrant ces plaines mortes, ces cotes sans golfes et sans coupures, ces successions problématiques de terrasses calcaires, entre l'Océan indien et l'atlantique, il semble que la pensée de Dieu lui-même ait été de protéger F Afrique contre la civilisation.

lin 1820, lorsque le jeune et brave fils du grand Mohammed- Yly remonta les rives du Nil pour réprimer les brigandages dont souffraient depuis long-temps les caravanes et le commerce de l'Kgypte , je fis partie de Pexpédition. On nettoya tout le cours du fleuve. C'était un magnifique coup-d'œil que ces masses de piétons mogrebins et cette brillante cava lerie arabe , avec le luxe d'armes ordinaire au soldat musulman. J'admirai surtout leur discipline. Si c'était moins qu'une cour , c'était mieux qu'une armée. Ismayl , entouré de ri ches mamlouks fit marcher la justice aja suite

de la conquête , et parut préoccupé d'une mission de civilisateur. Les déserts virent de grandes choses. Parfois , au sein des vieux débris de la vieille Egypte , a quelques pas du Nil , qui roulait des djermes chargées de vivres sur le versant de ses cataractes ombragées dV cacias, le pacha faisait développer ses larges tentes de soie , si larges qu'on y tenait par milliers , pavées de tapisseries éclatantes , supportées par des galeries de lances à tète d^or et a crinière de cheval. Les indolens dromadaires , avec leurs lourdes coule vrines, s"1 agenouillaient parmi les sphinx de granit rose. Les pyramides se paraient de groupes militaires , et le soleil , incliné à Forient de cette mer de sables jaunes, se levait sur des scènes qui feraient croire sans scrupule aux récits des contes arabes , aux fictions des Mille et une Nuits. 11 \ a sans doute , autour des globes a grandes ailes en relief, qui se dégradent aux frontons

des temples d'Isis , parmi ces longues solitu des, des hiéroglyphes que Ton cherchera longtemps a déchiffrer , fastes de dynasties éteintes et de siècles restés inconnus; ils ne donneront pas a Térudit , fier de les épeler sans les comprendre, la millième partie des jouissances que je ressentis en lisant de mes yeux cette page originale de Thistoire moderne.

Ce ne fut pas sans une résistance opiniâtre , et sans verser du sang par flots, qulsmayl préluda dans ces contrées a Textermination du brigandage. Fidèles a leurs traditions de bravoure , ces peuples n^opposent a la poudre que le sabre ou la lance . la flèche et la fronde. Les atteint e> delà carabine <pii frappent à deux cents pas leur paraissent un sacrilège de lâche qui manie le feu de loin de peur de voir le fer de près. Ils périssent par milliers ( sans vouloir emprunter ce progrès à leurs ennemis. LVlement du progrès, r esi le (rein de la

discipline ; il manque a ces tribus disséminées. De temps à autre on trouve , a travers ces espaces brûlés, des terres excellentes que les peuples maraudeurs pourraient soumettre à la culture, oasis pittoresques dont le site n'est pas indiqué sur les cartes , paradis de quelques arpens au milieu de ces désolations immenses. Mais leurs tribus préfèrent a la vie casanière les excursions aventureuses , à la charrue qui féconde ryataghanqui tue, aux moeurs patriarcales les épisodes du pillage. Il ne fallait pas moins que la volonté forte de Mohammed-Aly , secondée par Firrésistible bravoure dlsmayl, pour faire déposer la lance a ces peuplades élevées de générations en générations dans le mépris du péril.

Jsmayl , a la bravoure qui ne lui coûtait rien, car elle était dans son sang, joignit des procédés comme l'antiquité* nous en a légué de noble> exemples.

Malek - Zibarra , l\m des chefs des Kaghéiens, opposa particulièrement au pacha l'opiniâtreté d'un vaillant homme d'arme». En dépit de la supériorité de stratégie que développa le sélictar d'Ismayl, malgré l'artillerie volante des Ababdés, dont les nombreux dromadaires vomissaient des flammes, et la force numérique des Bédouins armés de Ion gués carabines qui renversaient des lignes entières mal protégées par d'épais boucliers de buffle; 31alek-Zibarra se maintint dix jours entiers sur la rive gauche du INil ; il fallut qu'Ismayl lui-même sortît de sa tente , et poussât dans les flots son cheval, en faisant voir le jour à son cimeterre, pour ranimer par sa présence les mamloùks découragés. Vlors une grande clameur fut entendue, et les Kagheicns épuisés par la lutte, comprirent que Fange exterminateur allait promener son épée de feu sur leurs rangs. Le désordre les

rompit. Après des efforts inouïs, Malek-Zibaria, méconnu, mit comme le reste son salut dans la fuite. La forteresse, clé du pays 1 tomba dans les mains dlsmayl.

C'était le soir, le premier de la lune de Kabi-èl-àouel ; et des vapeurs de soufre montaient de l*5 horizon occidental au firmament. V Popposite, de vastes colonnes de fumée, isolées dans la plaine qui devenait sombre, se doraient sur un ciel éteint : elles indiquaient que le vaincu ne laissait derrière lui que la désolation et l'incendie. Le pacha, suivi du sélictar et du topidjy-bachy , parcourait les rangs ; ça et Va , près des dromadaires docilement ployés sur les genoux, avec leurs caissons entr' ouverts, des groupes de Bédouins et de manilouks entouraient un camarade blessé. La largeur du IN il , traversée en cet endroit d'îlots où Ton aperçoit , parmi les dattiers qui Les ornent, des décombres de monastères

chrétiens, jadis iinposans el solennels sur leurs noirs soubassemens granitiques, aujourd'hui peuplés d'autruches et de gazelles, offrait un spectacle animé de barques toutes lumineuses qui s'entre-croisaient pour transporter lentement, du rivage abandonné a la grève envahie, l'artillerie, les chameaux et les tentes. On pla- £js- ^.çait des sentinelles contre les surprises de nuit, si familières a ces hordes de l'intérieur, quand elles ont fui au grand jour devant la

ce

Force, et qu'elles ne comptent plus pour les

revanches que sur la complicité des ténèbres.

insensiblement tout retombait dans le silence :

peu a peu les chaudes vapeurs d'une atmosphère de couleur d'ambre cessèrent de tracer un IfUTge segment aux limites extrêmes de la perspective, et moururent comme un foyer que Ton n'attise plus.

(Test une \oluptc toute-puissante sut • les or ganes que les nuits du désert . quand les sable.

rayonnent une rosée fumante a travers laquelle on voit trembler les étoiles ; et je me livrais a cette contemplation silencieuse en fumant dans ma chibouque de roseaule tabac de Laodicée. Le calme se savoure avec plus de charme à la suite des émotions de la bataille ; le repos est plus plein, la solitude plus riche. La sensibilité, qui s'est restreinte, se ranime avec énergie ; on est accessible à mille détails. Aussi ce ne fut pas sans un vif intérêt que je vis a trois pas du gigantesque tamarin sous les rameaux duquel je m'étais assis, grandir au-dessus de la mardelle d'une citerne une espèce d'ombre vêtue de blanc. V son pas qui criait à peine dans le sable, à son tremblement, a la douceur du souffle de son haleine, a cette taille qui se découpait flexible et mince sur la teinte obscure des environs, je reconnus facilement une fris jeune fille. Cependant ïsmayl n'avait pas amené son harem; il ne se trouvait pas une

seule femme dans notre camp. Sans doute estait quelque pauvre orpheline de la tribu des Kaghéiens, délaissée dans la fuite de ses compatriotes. La couleur sombre de mes vètemens, ma position a la lurque (j'avais les jambes croisées sur le sol), et la protection du tamarin me dérobèrent à sa vue. Elle s^appuya contre l'arbre, et regarda long-temps les groupes de soldats endormis en cercle à la lueur des bivouacs , le mamlouk passant et repassant avec sa carabine qui étincelait , la ronde du lopidjy-bachy s^assurant par luimême de la vigilance des sentinelles sur toute la circonférence de ce camp fait a la hâte. Je me serais reproché de faire peur a cette timide enfant, ou de la désigner par quelque bruit à celte soldatesque sans miséricorde. Mais que faisait-elle là, et quel était son dessein ? Cette vision ofFrait en cette circonstance un intérêt de merveilleux. Enfin le camp fut tout-à-fait

sombre, avec ses quelques feux rouges qui disaient tout au plus la distance du sol aux étoiles Elle se leva, courut avec force, s^élança sur le dos d'un dromadaire dont le cou se redressa, dont les jambes se déployèrent brusquement en faisant retentir des grelots de cuivre ; et je vis, dans l'étonnement de la stupeur, passer devant tous les feux, avec une vitesse inouïe, le vigoureux animal et la frêle jeune fille qui fuyaient comme le vent.

Une vingtaine de coups de feu retentirent et réveillèrent le camp. On se croyait surpris, et le sang-froid d'Ismayl fut nécessaire pour maintenir cette fois l'autorité de son généralat parmi les mamlouks épouvantés. Des Bédouins furent expédiés sur les traces de la fugitive, et le galop précipité de leurs cavales arabes se perdit au loin, comme les battemens d'ailes d'une nuée d'aigles marins.

Cependant le silence était rétabli : on rani-

niait les feux , on fouillait les environs. Sous la surveillance cTun Alaï-tchaouch une brigade demamlouks visita jusqu'aux derniers recoins de la forteresse démantelée que Malck-Zibai tm n^avait pu défendre. En suivant cette brigade, je trouvai sur les bords de la citerne une pabouche de la plus petite dimension , faite d'un entrelacement fort ingénieux de roseaux ; ces roseaux étaient teints de divers nuances et tressés avec cette délicatesse exquise dont les Kagheiens font preuve dans les ouvrages de sparterie. Les vanniers d^Europe ne tressent rien de plus flexible. I n fantassin, après avoir examiné par dessus mon épaulé les signes bizarres écrits par la disposition des couleurs sur cette chaussure , dont la ferme est «elle de I1an- < iennemule française, moins ses talons élevé*, parut frappé d^étonnement et me conjura de le suivre sans plus de retard a la tente d 'lsmayl. ( lette tente occupait le point central d^uiulemi

cercle de pavillons ou logeaient les principaux officiers de la suite du pacha. Les canonniers avaient établi sur le front de cette façade à deux ailes leurs pièces éternellement attelées. Les mamlouksde la garde du pacha ouvrirent leurs rangs pour nous laisser aborder son altesse. La tapisserie fut soulevée ; et , sur de riches coussins , sur de magnifiques tapis de Perse , a la lueur d*We lampe de verre , Ismayl, indifférent et fatigué, reçut nos salutations profondes. Deux noirs agenouillés tenaient un large plateau devant lui ; le sélictar était à sa gauche et le topidjy-bachy à sa droite. Les soucis du lendemain se lisaient déjà sur ce front puissant.

Il prêta pourtant une vive attention au discours du fantassin lorsque celui-ci déclara sur le Koran que la fugitive , dont la témérité venait de causer une si vive alerte , devait être la belle Zakiéh , la fille unique de Malek-Zibarra.

Le soldat produisit comme preuve de son as sertion les caractères bigarrés de la pabouche que j'avais ramassée dans le voisinage de la citerne ; et , sur un signe dlsmayl , le sélictar sortit précipitamment de la tente.

Le fantassin continua de parler , vantant avec adresse , dans son langage hyperbolique , la beauté de cette jeune vierge, fille du chef des Raghéicns , et d'une Européenne , enlevée dans une expédition sur une caravane anglaise. Il insista , dans une intention dont la cruauté n'était pas équivoque , sur le désespoir que ressentirait Malek-Zibarra à la certitude de la captivité de sa fille ; il vanta la vivacité des veux de cette enfant , sa science dans les vieux récits , la longueur merveilleuse de sa chevelure , et cette renommée de vertu qui lui avait mérité entre toutes ses compagnes le surnom de Zakiéh , surnom qui veut dire sage. Les yeux d'Ismayl étincelèrent plus (Tune fois un

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