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sourire de satisfaction dérida cette figure sombre. Je prévis, avec un mélange de crainte et de ressentiment, qu'après une si longue campagne , où l'Egyptien ne s'était pas fait suivre de son harem , le conquérant pourrait bien , sans trop de scrupule , abuser des privilèges de la victoire.
Le fantassin parla surtout des talens de Zakiéh , des notions qu'elle tenait de sa mère sur quelques arts de l'Europe , de son adresse a manier les armes , et de sa tendresse pour son père , qui l'avait amenée sans doute la veille sur le lieu du combat , malgré la réputation de terreur qui précédait , comme une messagère d'alarme , le pacha d'Egypte dans le désert. Peut-être bien, ajouta-t-il, voulait-elle assassiner son altesse. Cet homme était un transfuge des pays où l'on campait ; il faisait partie des guides que l'on envoyait de temps a autre a la découverte , avec de hardis détache
mens , pour garantir les flancs de Tannée de toute agression à Y improviste. Il cherchait a s'assurer l'appui du pacha contre le mépris des mamiouks , indignés de voir un traître dans leurs rangs. Je compris ce qu'il se proposait en se complaisant a cette description. L'intérêt civilise et corrompt sur les bords du Nil comme sous les ombrages du parc de Versailles ; et les Bontems cherchent partout des Louis XV.
Enfin, un bruit lointain, suivi de bruits tumultueux , arracha ce misérable a ses récits insinuans , Ismayl à son sourire équivoque , et ma pensée a des réflexions douloureuses. In drame allait s'ouvrir devant moi. La tapisserie de la tente , soulevée par la carabine d'un, mamlouk, nous fit voir, a la clarté de vingt torches agitées par des soldats , au pied d'un cheval frémissant , le sélictar recevant des mains d'un colossal esclave noir une femme demi-nue , ensanglantée , les cheveux en
désordre et les mains liées derrière le dos.
Quand les pieds de la jeune fille eurent touché le sable , elle s'avança fièrement , la tète haute , dégageant par une secousse brusque son front des noirs cheveux qui voilaient son visage : l'oeil ardent et l'expression d'un mépris sauvage sur les lèvres.
Le soldat n'avait pas menti : elle était belle, belle surtout de tant de colère dans un corps si frêle , de tant de fierté dans une position si périlleuse. Un triple collier de perles blanches qui tremblait autour de son cou faisait ressortir la carnation ardente qu'elle tenait du climat ; et Ton pouvait retrouver dans le caractère de ses formes a peine voilées , le type d'une origine septentrionale, quelque peu dénaturée , toutefois, par le mélange avec la race africaine. Déchirées en lambeaux, mises dans un affreux désordre par les efforts d'une lutte désespérée, les mousselines de son vê-
tcment , marbrées de souillures écarlates , livraient à nos regards sa gorge brune, ses jambes légèrement arquées, son pied dont les doigts délicats se déchiraient sur les cailloux. La sueur plaquait à son sein de longues mèches de cheveux : et la jeune lionne irritée faisait , en piétinant , de vains efforts pour détacher ses petites mains, vigoureusement maintenues en arrière par une courroie qui croisait les poignets l'un sur Tautre. Ses regards jetaient du feu, ses dents eussent voulu mordre.
Le noir qui s'était emparé de Xakiéhs'age nouilla près dlsmayl ; il remit aux pieds de son maître un yataghan d'acier dont la lame était ruisselante de sang.
u Maître, voici, lui dit-il, qui a donne; la mort a trois des nôtres. »
Un éclat de rire et de rage sorlit de la poitrine de Zakiéh.
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« Oui , je t'appartiens , Ismayl , s'écria- t-elle avec emportement, et mon malheur veut que ce soit vivante. Va, je sais les habitudes infâmes de tes pareils, de ceux dont les armées désertent les fraîches vallées qui se baignent dans la mer, pour promener la destruction dans nos solitudes de feu. Oh! la belle proie pour un homme d'armes qu'un enfant ! Oh ! la grande capture pour un brave qu'une jeune fille ! Eh bien ! fils de Mohammed- Aly, qu'attends-tu? je suis entre tes mains. C'est du sang de trois des tiens que je suis rougie ; c'est une ennemie sans pitié que tu tiens en ton pouvoir. Sois sans pitié comme elle. D'ailleurs, mes compagnes, mes sœurs , mes amies, portent aussi dans leur sein de la haine et du fer : toutes m'imiteront; et toi qui restes rêveur au fond de ta tente lorsque le signal convie les courages aux fêtes du champ de bataille, lorsque les oiseaux de proie battent des ailes au
dessus de la mêlée ; meurtris-moi, déshonoremoi, tu le peux ; mais, je te le prédis, tes armées s'épuiseront en avançant, chaque victoire les décimera ; tu verras leurs rangs s'affaiblir dans la conquête, et tu t'en retourneras bientôt, seul, tremblant, fuyant au hasard dans la nuit, et le jour caché dans les joncs du Nil, dire à ton père, au milieu de son harem de femmes esclaves, la résolution des femmes libres de TAbyssinie. »
Ismayl écoutait la jeune fille avec un froid sourire : et le noir, après avoir fait jaillir du fourreau la large et étincelante lame d'un damas courbé, consultait avidement les regards du pacha.
« D'où vient, fille de Malek-Zibarra, dit enfin Ismavl, que ton père remet a de si faibles mains une si folle entreprise? Est-ce l'usage en ces lieux que les hommes délaissent lâche ment ii des femmes l'assassinat de nuil. aires
avoir fui sous les rayons du soleil ? Et serait-ce par tendresse pour toi qu'il t'abandonne sur ces fortifications qu'il n^a pas su défendre ? »
— « Dieu tient dans ses mains la victoire T reprit la jeune fille en cherchant a retenir une larme ; il éprouve quelquefois le courage des purs ; il enivre aussi d^une fausse joie le cœur des conquérans pour les étourdir sur F abîme. Le succès de Pinjuste n'est que d^un jour. La justice du ciel est patiente ; elle a le temps et Péternité. Mon père ne savait pas ces projets de femme, dont il eût ri comme toi peut-être ; et je ne tiens le fer qui frappa tes esclave s que de celui-là seul qui m^a créée intelligente et libre. Ismayl, il faut attendre encore avant de te réjouir. C'est après avoir abaissé sur son cadavre la pierre du tombeau, qu'on peut dire d^un puissant du monde que la fortune n^a jamais quitté ses armées. »
— « Eh! croisT tu, jeune fille, que Dieu soit
pour les brigands ? dis-moi ; qu'il ait écrit dans sa loi l'impunité pour les assassins ? parle : qu'il ait voué aux hordes de l'Afrique tout le reste du monde, et que le sang innocent, versé tant de fois dans ces déserts, n'ait pas fumé jusqu'à lui ? le crois- tu P »
— « Je ne sais, Ismayl, ce que les divers peuples pèseront dans sa justice ; mais il nous adonné ces sables, ces oasis et notre part dans le limon du Nil : cela nous suffit. Nous n'allons pas au loin nous frayer une ooute dans les neiges d'Europe, pour entasser dans nos foyers des inutilités qui corrompent. Pourquoi les Européens, dont tu te fais le bras et l'épée, violeraient-ils ce sol, où les pieds brûlent, dans une pensée d'avarice et de tyrannie? Est-ce l'hospitalité sainte du voyageur pauvre qu'ils récla nient en traversant de vive force nos campagnes avec leurs caravanes armées P Et l'étranger ne qouç doil il p;is aussi soumission ou tribut.
comme en Egypte, s^il exige protection et sécurité dans le désert ? »
— «Il est écrit, jeune fille : comme vous ferez on vous fera. Si vos frères négligent les arts <jui civilisent; si vous croupissez dans Foisiveté qui enfante des monstres, vous serez désignés à la méfiance de toute la terre ; car le sol ne vous donnera point les produits qui ne lui seront pas demandés , et dès- lors vous vivrez nécessairement a la charge des peuples. Vous campez dans vos sables comme des bandits sur un grand chemin. De quel droit séparez-vous le monde en deux parts P N^ètes-vous pas une nation au milieu des nations P Laissez la voie libre, \oulez-vous être ennemis ou frères P choisissez. Dieu remet a l'intelligence le fer qui punit, pour châtier jusqu'à Fextermination les hordes qui insultent à Phumanité. »
— « Dieu nVst pas plus a toi qu'a nous , pacha; et s^il a pour les crimes de ma race du
— Ti —
blâme a verser sur la face des miens, nés pauvres et nus, dans une contrée misérable, il aura sans doute des trésors de colère a repart dre sur ceux-là qui , nés dans les palais , se sont couverts d'or pour aller au loin verser du sang. Pour toi, pacha maudit, c'est une volupté; pour nous , ce n'est qu'un besoin. Lequel, disnous, est le plus criminel de Malek-Zibarra ou du pacha Ismayl! »
— « Enfant, reprit Ismayl avec une violence contrainte, ne confonds pas la bravoure avec le brigandage , le désintéressement qui élève et Je larcin qui déshonore , la protection du courage et la rapacité du voleur. Je ne suis pas venu pour détruire ceux qui ne veulent pas détruire. Si mon esprit a compris de sanglantes nécessites , si je sois apparu parmi vous le ci meterre \\ la main . je suis prêt a le briser dans le fourreau desffâïistanl (pie le> tiens voudront lovalerrien» consentir à dd trêves devenues
nécessaires. Que me fait a moi cet or inutile , ce luxe que tu regardes avec envie ! Suis- je venu chercher le péril pour le péril , et le sang pour le sang? non. Mes mamlouks ont puisé largement dans mes lourds caissons. Avec Tor du Kaire ils ont payé a celles de vos hordes qui sont déjà soumises tout ce qu^il nous fallait de provisions et de vivres pour pénétrer jusqu'à Dongola, jusque Sennaar. La discipline la plus sévère a régné dans mon armée. J^ai puni de mes mains ceux de mes soldats qui misaient désobéir. Où sont les tributs que j0ai levés , les esclaves dont j^ai grossi mon cortège, les actes d'Iniquité dont la tradition soit venue de bouche en bouche jusqu'à tes oreilles ? Je vous ai plus enrichis par mon expédition que vous ne le seriez par le pillage de mille caravanes ; et si le long de ma route , des morts se voient contre la base ensanglantée des obélisques , eh bien ! cVst un honneur de brave a
brave ; car tous ont le visage vers le ciel : aucun n'est tombé sur le ventre avec un poignard dans les épaules. »
— « Mais , Ismayl , est-ce tout que d'avoir les mains généreuses et l'intrépidité sur le front ? Qui t'a donné la mission de changer nos mœurs , de mettre tes calculs à la place de nos lois , d'élever ta voix contre celle de nos pères? crois-tu ([ue la violence crée , qu'il faille ado rer la lance et le plomb parce qu'ils tuent , et que tes volontés deviendront un ciment de granit contre lequel s'émousseront à jamais les rages de la révolte et les armes empoisonnées de l'esclave ? Ma mère m'a dit le nom de Napoléon; elle m'a conté ses triomphes et sa chute. Son aigle a plané bien haut; son aigle est tombé sous l'horizon. Il a mis partout le drapeau tricolore le drapeau tricolore n'est aujourd'hui nulle part. »
Ismayl tressaillit et demeura plongé dans
une espèce de rêverie mélancolique. Le redoutable noir , armé du long damas , promenait ses yeux de la jeune fille à son maître. Je tremblais qu'à force d'intrépidité dans sa contenance , l'audacieuse Zakiéh ne lassât la longanimité d'Ismayl , et ne me rendit témoin d'une de ces décollations si fréquentes en Egypte. Je mutais approché du pacha, dans le dessein d'opposer a la vivacité d'un premier emportement quelques paroles de tolérance. Je n'espérais pas toutefois , diaprés les regards farouches du sélictaret des mamlouks , trouver parmi les assistans une seule âme qui partageât ma terreur et voulût seconder ma sympathie.
— « Je suis bien malheureux , me dit enfin 1 smayl en se servant pour cet aparté de l'idiome anglais. J'étais né pour l'Europe , ici on ne me comprend pas. L'œuvre de mon père n'ira pas plus loin que son fils. Chez vous les gou-
vernemens sont au-dessous des peuples; ici, c^estle contraire, les chefs avancent, les masses reculent. L'instinct guerrier ne me maîtrise pas, et je suis contraint chaque jour de charger ma main d'un pistolet. C'est le moyen le plus ingrat , il me fait honte. Les jours de l'Afrique ne sont pas venus. Je suis las de ma pensée. Ces sauvages me croient sauvage : il y a un vide entre eux et moi. Si je tombai a mi-chemin, nul ne continuerait mon sillon. Je sens bien que l'intelligence ne s'éclaire que par l'intelligence , que le fer envenime et ne féconde rien. C'est peu de vaincre , il faut durer. Elle a raison , cette jeune fille ; mais le blâme est au-dessous du conseil, et ses reproches ne mont pas dit ce que je devais faire. J'y songe. »
Ce fut un singulier silence , un silence morne et profond que celui qui régna qurl ques minutes. ^\ous étions tons immobiles, et.
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comme tels , groupés de sorte qu'un peintre Saurait pu mieux choisir. La fille de Malek- Zibarra, seule, affectait de Piiisouciance , et raillait dW sourire insolent le hideux esclave qui la dévorait du regard avec une imperturbable expression d^atrocité. Si le pacha eût fait un geste , nous aurions été couverts de sang, et la tète de Zakiéh volait par-dessus les carabines.
— « Détachez ses cordes , dit Ismayl , et qu'on éloigne d^elle ce cimeterre. »
Deux noirs s^empressèrent d** obéir , et le gigantesque Africain , déconcerté , fit glisser vio lemment le damas dans son fourreau d^onagre.
Ismayl ramassa Pyataghan déposé près de lui.
— « Reprends cette arme , jeune fille , et garde-la pour ta défense. »
Puis , s 'appuyant de mon bras et de celui du sélictar , il se leva , promena son regard à la ronde avec un geste impérieux.
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Chacun s'inclina tour a tour , et disparut «derrière la tapisserie.
Zakiéh, muette de surprise , ramenant avec pudeur et joie ses bras sur sa gorge nue , et pressant de ses doigts le poignard qu'elle avait saisi, cédait visiblement à l'ascendant qu'exerçait alors Ismayl. Il me désigna deux larges coffres de bois de sandal incrusté d'arabesques en nacre. Je soulevai leurs poignées d'argent ; et tout à coup s'offrirent a la curiosité de la courageuse Zakiéh des tissus magnifiques et brochés d'or, des cachemires de l'Inde, des étoffes de coton, des soieries de Perse, dont l'éclat et les couleurs eussent fait rendre les armes à plus d'une vertu d'Europe. La jeune fille en détourna les yeux comme par une secrète méfiance ; mais a Tare malicieux que ses lèvres dessinèrent , je crus deviner que si ce genre de séduction n'avait pas de prise sur elle, il désarmait du moins complètement son effroi
« Ceci est a vous , lui dit-il , et si vous voulez un second poignard je vous donnerai le mien. »
Ensuite il "se tourna vers nous , souleva la tapisserie , et nous le suivîmes au dehors.
a Zakiéh est sous l'hospitalité de ma tente, dit-il au sélictar , je la confie a votre garde ; veillez près d'elle. Dites bien a vos soldats que s'il est quelqu'un dans les rangs a qui la tête pèse , il ne tiendra qu'a lui de s'arranger de mon absence : a mon retour , le chef des noirs la lui tranchera. »
Après cette allocution rapide, il s'élança sur un cheval , me fit signe de le suivre , et prenant le galop dans les ténèbres , il se rendit rapidement sur la ligne des avant-postes.
En cette occasion, j'eus lieu de juger retendue de l'intelligence d'Ismayl , et je compris quel puissant progrès cet homme , encouragé par la volonté de son père , pouvait (enter en
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faveur de la eivilisation sur le soi de l'Egypte, en dépit des retardataires de sa patrie : œuvre immense , puisque tout est à faire, et que la eomme en Europe, malgré le ressort vigoureux de Tobéissance passive , les préjugés de la superstition proscrivent au nom du Koran ce que, chez nous, une grande fraction du clergé repousse au nom de TEvangile. Si Mahomet et Jésus-Christ descendaient aujourd'hui de leur socle historique , pour retomber danslafoule, ils rougiraient bien pour l'espèce humaine de la dialectique de leurs sectaires.
Nous atteignîmes en peu de temps Tavani garde, dont les postes nombreux se fortifiaient militairement sur la rive du Nil. L'activité régnait parmi ces troupes qui n'avaient pas pris part à l'action du jour. Les populations restées neutres descendaient Le cours du fleuve à Taide de légères embarcations chargées de denrées que Ton rangeait symétriquement sous des
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tentes élevées avee de forts piquets. En peu (Theuresle pacha, qui ne laissait aucun détail à la discrétion absolue de ses officiers , eut présidé au paiement généreux des provisions, et a quelques menus épisodes de discipline. Toura-tour affable ou brusque , patient ou résolu , sévère ou familier , Ismayl vérifia tout , s^occupa de tout. Un habitant du territoire de Chendi avait eu sa maison incendiée , Ismayl Pindemnisa. Un Ababdé, soupçonné de servir d^espion , fut interrogé, convaincu, et misa mort. Des prisonniers furent expédiés vers le Kaire, sous bonne escorte , et sur-le-champ une estafette les devança pour instruire Mohammed- Aly des nouveaux projets du chef de Texpédition.
De ce point, Ismayl se rendit, précédé de quelques esclaves munis de torches, vers le fort où Malek-Zibarra nous avait long-temps arrêtés. Du côté de la plaine, on y montait par
un escalier taille dans le roc : c était, a tout prendre, un ouvrage des plus grossiers, et dont la situation seule faisait la force. 11 commandait par sa hauteur aux deux rives du Mil. I n pont, formé de lourdes solives, se prolongeait jusques sur plusieurs masses de granit jetées a travers le fleuve, dans un ordre a peu près demi-circulaire. Les intervalles de ces roches, tour a tour étroits ou démesurés, servaient à la fois d'écluses et d'arches, a l'échappement (Tune cataracte qui bouillonnait en sifflant dans récume le pont avait été brûlé. On aura Tidée exacte de ce fort, en se représentant six enceintes d'épaisses murailles, élevées Tune au-dessus de l'autre, comme de larges gradins, et dominées par une tour à plate-forme, d'où Pop pouvait surveiller tous les inom eniens de l'ennemi. Entre chaque muraille, percée d'embrasures pour lancer des flèches à l'abri. çr trouvai) un chemin de ronde. <h\ s'i était
défendu pied a pied, avec acharnement, et plus d'un cadavre, fracassé par la mitraille, abattu par le plomb, ouvert par le sabre, ensanglantait ces étroits couloirs de pierre, traversés d'est en ouest par une issue diamétrale. C'était par cette voie que les faibles débris de Malek-Zibarra s'étaient dérobés a l'extermination.
Les dehors de ces fortifications plus colossales que régulières trahissaient l'enfance de l'art. Les chambres basses, que surplombaient des toits écrasés, se ressentaient de l'architecture massive empruntée aux traditions égyptiennes ; mais quand nous pénétrâmes avec des flambeaux résineux dans les noires entrailles du monument, ce fut un éblouissant spectacle que celui des trésors éparpillés sur les dalles. Des caveaux entiers étaient semés de poudre d'or, de dents d'éléphant, de plumes cTautrurhe, de graines de carthame , de cornes de
rhinocéros, de bois de sandal. On y trouvait pélc-mèle, brisés, informes, des coffres remplis de tissus sans doute ravis a main armée sur les caravanes. Pour traverser ces magasins confus il fallait a tout moment se baisser ou tenter l'escalade, s'effacer entre les ballotsou se créer de force un espace. Mes éperons déchiraient la soie, nous écrasions les perles sous les pieds.
Ismayl considéra froidement ces richesses. 11 donna quelques instructions secrètes à des gens de sa suite; puis, précédés d'un flambeau, nous redescendîmes l'escalier qui penchait dans la plaine. On ne soupçonnait pas encore les limites du désert. Le ciel, taché d'étoiles, était abattu sur l'horizon ; seulement, à la lueur des feux qui flambaient au milieu du < amp, je vis près de la tente d'Ismayl se de rouler en ligne s étendues la riche cavalerie des \iabes. Rien de pittoresque comme ce mou vement dans le silence, et demaje$tu< -uxcommr
cette noire forteresse , avec ses créneaux dans le firmament et ses pieds dans le Nil ; rien de solennel comme le Nil même ; ici muet, clair, offrant son miroir aux tamarins de la rive ; et là, un pas plus loin, mugissant, limoneux, verdissant de son écume déchaînée les parapets ébranlés a la ronde.
En un clin-d^œil nous eûmes regagné le camp. Les troupes présentèrent les armes et s^ouvrirent en double haie qulsmayl parcourut à pied. Il s^arrêtait pour causer avec de simples soldats, affectant de se prêter à leurs réparties rudes et militaires, habile à découvrir quelque vice dans la discipline , et prodigue sur ce point de paroles dures envers les supérieurs. Tsmayl parodiait Napoléon. Dans les mêmes circonstances, le même instinct se met en relief a Pmso des hommes.
Nous rentrâmes dans la tente, et les troupes restèrent sous les armes.
Avant de soulever la tapisserie qui forme un vestibule dans l'intérieur du pavillon , Ismayl adressa la parole à la jeune Kaghéienne. Sans doute par les procédés du pacha elle avait compris combien son rôle était changé, car elle nous ordonna d'attendre. Ismayl en s^y résignant ne put dissimuler un sourire.
Enfin nous pûmes aborder la fille de Malek-Zibarra. Elle était accroupie à la manière orientale sur le divan dlsrnayl; et, dans sa pose à la fois digne et gracieuse, on pouvait comprendre Pingénuité d^un enfant qui ne sait pas quel est le danger de la coquetterie.
Un chàle à raies blanches et cramoisies se roulait en turban autour de ses cheveux dont les nattes lui retombaient sur les genoux. Le dolman rouge à fourrure blonde de zibel flottaitur une vesle de satin , croisée sous le rebondissement de la poitrinepar une éehai j « de cachemire où brillait la poignée dePyata
ghan ; ses jambes étaient emprisonnées dans un large pantalon (Tun bleu pale, et des brodequins écarlates , trop grands pour la délicatesse de son pied , complétaient cette toilette bizarre. On eût dit un jeune mamlouk prêt à s^initier aux voluptés du harem, a faire un choix dans son sérail, à jeter pour la première fois la jalousie dans le cœur de ses odalisques circassiennes.
lsmayl me saisit le bras.
c< Vous autres d^Europe , me dit-il à demivoix en me la désignant , vous avez , avouez-le, de singulières façons de penser a notre égard. On croit que les passions nous préoccupent ; que nous cherchons le sang dans le combat, le pillage après la victoire, les délices sans frein pendant la paix ; et cependant sous notre climat torride nous avons conservé dans les moeurs plus d^esprit chevaleresque qu'il ne ^en trouve au cœur même de vos civilisations
refroidies. J 'ai su d'infâmes détails a propos de ces duels de peuple a peuple qui tout récemment ont désolé le septentrion. La cause était nrande, les hommes étaient petits. Mous nous proposons moins , nousfaisons mieux . S'il faut de l'eau-de-vie , de-; femmes faciles et des pillages a vos soldats bruts , c'est que la guerre est pour tous un temps de crise et de dérèglement. Ce n'est pas pour si peu que j'ai les armes a la main. Je ne suis ni soldat ni pillard, et mes mœurs supposent a ces plaisirs misérables , trop payés s'ils amollissent l'àme , menteurs s'ils sont obtenus par la force. J'aime mieux d'ailleurs ma pensée qu'une femme. Leur beauté ne vaut pas le but que je me propose , et le moment qui passe ne mérite pas que je lui sacrifie l'avenir qui me reste. 11 faut voir au delà du jour : c'est l'heure prochaine qui i.til le prix de l'heure éteinte. »
Le moment ne me parut pas Opportun birnr
risquer auprès du pacha quelques objections en faveur de TEurope. Je me tus.
— a Fille de Malek-Zibarra, dit- il ensuite à Zakiéh, va retrouver ton père, je ne te retiens pas. Je sais ce que c'est qu'un père dont le cœur doute; je comprends ses superstitions et ses craintes. J'ai senti sur mes joues une larme de Mohammed- Àly , lorsque m'a dit : ce Pars. »Et pourtant je suis un homme. Malek- Zibarra doit prier dans la poussière ; rends lui la paix et le courage ! Qu'il sache qu'une vierge peut quitter vierge un camp de mam louks ! je ne suis pas un barbare. Le Koran est pour moi comme pour tous. J'honore la bravoure de Malek-Zibarra, j'en déplore l'abus. 11 a mieux a faire qu'a la dépenser en ravages : je lui tends la main. Mon cœur saigne d'agrandir ces déserts déjà si larges; j'aimerais mieux les peupler que de les dépeupler. 11 y a de l'espace pour tous 1rs fil de Dieu dans ce
monde ; l'hospitalité a ses fastes sur notre large zone. Renouons , s^il le veut , les traditions oubliées; que cette lacune cesse, il le faut. Cimentons par la paix un monument qui portera deux noms. Le ciel a maudit PEgyptc depuis qu'elle hait. Où sont ses canaux? les sables en ont fermé les écluses. Oii sont ses temples ? les sables en rongent la base. Où sont ses multitudes? les sables soulevés par le khamsin en ont éparpillé les tribus. Inhumanité a déserte les plages où son devoir était de résister à la destruction, et non d^y aider. A la veillée des nuits, dans vos i ares oasis, derniers vestiges de Tancienne splendeur qui faisait la gloire de ces climats, est-ce qu'il ne se dit pas des merveilles sur les fêtes où la terre était conviée ? Tout est sorti d*une terre où tout se meurt. Vujourd'hui, le timide aventurier du nord vient seul poser son pied de gazelle sur ces tombeaux. 11 n\ cherche pas des hominc>.
parce qu'il n'y trouverait pas de frères. Jl s^empare avec respect des monumens qui tombent; il ne jette sa voix qu'aux échos de Tliistoire passée ; il vient pour les débris qu'il dispute au chacal et à la panthère. Ces nobles débris sont la tanière des monstres ; et Ton a tellement oublié V Afrique, qu'à peine sait-on la route de ses ruines. Il faut marcher dans le sillon creusé par les caravanes, ou périr; encore est-ce avec un appareil militaire ; et le marchand, le voyageur, Partiste, sont devenus soldats. Si l'œuvre d^Amrou était osée de nouveau, si la Méditerranée se frayait encore une voie de granit vers la mer des Pharaons, vos peuplades sYteindraient , P Afrique orientale cesserait d^être. 11 faut joindre Pintelligence au courage ; la guerre doit être Pauxiliaire et non Pennemie de la paix. Que les mains qui sont fortes soient cordiales ! Placés rntrc deux mondes, vous en êtes naturellement
les arbitres, le sol neutre, le caravansérail. Votre pays est le magasin des peuples, l'entrepôt du globe ; leurs arts , leurs richesses sont à. votre main. Songez-y, vous ne pouvez en frustrer l'univers , et vous en seriez les dispensateurs : imitez-nous. La civilisation est campée au Kaire ; mon père Ta naturalisée , elle marche avec mes tentes. Je sais cju'on ne la fait pas accepter de vive force , et c'est a regret que tant de bras sont consumés pour sévir , lorsqu'il serait plus digne de nous d'en faire lin autre usage. L'industrie humaine a laborieusement chassé la stérilité des neiges du Pôle , et , par un contraste qui nous accuse , la substance féconde a disparu au Midi. Ce pendant le Nil est toujours Ta, prêt à faire circuler la vie; son limon puissant n'attend que des semences. Dieu permettra que HEgvpte reprenne son rang. Le soleil est toujours fi notre zénith. Ge ne sont pas ses feux qui