‹ La valise noire (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · SULPICE · texte numérisé non relu

SULPICE

« Ce matin, vous vous êtes sans doute étonné de ma fuite; vous n'avez pu deviner pourquoi je refusais de m'expliquer sur-le»

Bse LA VALISE NOIRE.

champ ; mais je n'en aurais eu ni la force ni le courage. Maintenant même , en vous écrivant, la plume tremble dans mes doigts; je sens un frisson dans mes cheveux , et mon cœur près de défaillir!.. Cependant, il fiiut que vous sachiez tout ; il le faut pour vous et pour moi-même.

« Sulpice , je vous ai trompé. Mon nom n'est point celui que vous connaissez, je n'ai point choisi volontairement la retraite que j'habite ; je ne suis point veuve ; l'homme dont je devrais porterie nom vit et continue h . occuper Paris de ses bruyants désordi'cs; dans ce moment même , je sais qu'il me cherche , non par regret de mon absence . mais pour m'arracher les débris d'une fortune détruite.

«Un jour, quand nous serons plus Calmes tous deux, je vous raconterai quelles tortures j'ai dû subir pendant cinq années »

et comment, pour y échapper, j'ai préféré la fuite au scandale d'une séparation juridique : aujourd'hui , il suffit que vous sachiez sur moi la vérité.

« Ah ! je le sens maintenant , j'aurais mieux fait de vous la révéler plus tôt î Votre cœur averti ne se fût point égaré dans des sentiments dangereux! mais il est encore temps de l'éclairer. Peut-être même l'avez- Yous mal interrogé. A votre âge, on s'exagère ce qu'on éprouve ; parce qu'on désire l'amour, on croit le reconnaître partout. Vous vous serez trompé , mon ami ; vous * aurez pris la douce lueur d'une étoile pour l'aurore d'un soleil brûlant; oui, j'espère encore une erreur; il faut que c'en soit une , Sulpice , car vous ne voudriez point ajouter à mes propres souffrances le spectacle d'une douleur que je ne pourrais consoler. Ah! soyez fort pour vous; soyez géné^

reux pour moi! Ne m'enlevez pas le seul ami qui me reste, alors que j'en ai le plus de besoin. Laissez-moi vous écouter sans crainte , vous qui êtes l'unique voix de ma solitude; laissez-moi m'appuyer sur votre bras sans remords, vous qui êtes mon dernier appui ; et, si c'est un effort pénible , rappelez-vous , mon ami , qu'il doit durer peu de temps. »

Lorsque Béfort avait commencé la lecture de cette lettre, un nuage s'était étendu sur les yeux de madame de Révol ; tout avait tourné autour d'elle , et le cœur avait failli lui manquer; mais, revenue de son premier saisissement, elle secoua son trouble, se redressa pour écouter, et à mesure que cette lecture avançait , une sorte de transformation s'opérait dans tout son être. Les sentiments qu'elle avait exprimés dans cette lettre plus fermement peut-être qu'elle ne les

avait éprouvés, réagissaient lentement sur elle, comme s'ils lui eussent été inspirés d'ailleurs. Convaincue par ses propres paroles , elle sentit son cœur se relever , et à la crainte succéda un fier dédain pour celui qui avait voulu l'humilier. Béfort, qui s'était tourné vers elle afin de jouir de sa confusion , demeura frappé de la sérénité résolue qui rayonnait dans ses traits.

— • Je ne sais si Madame a bien suivi ? ditil avec une surprise désappointée.

— Et vous avez trouvé cette lettre? demanda Lia sans lui répondre.

— Près du bosquet d'aubépines.

Elle le regarda fixement.

— Vous vous trompez, Monsieur, dit-elle ; cette lettre est de moi , et vous l'avez prise dans le vieux saule.

— Ainsi vous avouez? s'écria Alexandre stupéfait.

— J'avoue, reprit vivement madame de Révol, qu'après les importunités épistolaires , je ne savais pas devoir encore subir l'espionnage. Femme et désarmée, je croyais ma faiblesse même une garantie ; car j'avais pensé qu'une attaque sans danger était une attaque sans courage.

— ' Madame!... voulut balbutier Béfort confondu.

— Mais puisque j'ai si mal compris les lois de riionneur, continua l'étrangère, dont l'accent s'animait de plus en plus , puisque vous vous êtes trouvé le droit, Monsieur, de violer un secret après l'avoir surpris ; puisque vous n'avez point balancé à forcer ma retraite pour venir me demander un conseil, voici celui que j'ai à vous donner : prenez cette lettre si dignement acquise , retournez sans retard à Kemperlé, publiez partout qu'il y a dans le vieux manoir de Kermor une femma

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qui se cache, qui souffre et qui va mourir Votre ville n'est point si mal peuplée, Monsieur , que vous n'y puissiez trouver quelques hommes de cœur qui à cette nouvelle se joindront à vous pour venir insulter à mon agonie.

En parlant ainsi, madame de Révol s'était levée l'œil enflammé, les lèvres frémissantes , les narines gonflées d'une indignation hautaine; elle s'avança vers la petite porte qui donnait sur les bois , en tourna la clé , et rindiqua du regard à Béfort. Celui-ci, qui était devenue pâle , parut hésiter ; mais il reprit enfin d'un accent dans lequel la colère le disputait à l'humiliation :

— Madame de Révol doit au moins être satisfaite de ma patience. J'ai écouté sans l'interrompre des paroles que nul autre qu'elle n'eût prononcées impunément.

— < C'est une épreuve qu'il était facile d'abréger 5 observa froidement Lia.

■ — En me retirant, je le sais, Madame; mais je tiens à prouver qu'il y a eu méprise...

— • Ce serait une peine inutile.

— > Non, s'écria Béfort avec emportement, je ne partirai pas sans m'être expliqué!...

— Alors , c'est à moi de vous laisser le champ libre, Monsieur, interrompit vivement madame de Révol.

Et , ouvrant la porte du salon , elle s'élança hors de sa cellule.

Alexandre demeura un instant étourdi, puis poussa une exclamation de rage :

— ' Eh bien , à la bonne heure ! s'écria-t-il, puisqu'on ne veut point m'écouter ici, j'irai parler ailleurs. Yos conseils seront suivis, madame de Révol ; vous avez voulu la guerre ;

ce sera la guerre , et malheur à qui se trouvera sur mon chemin !

I ;A ces mots, il chercha des yeux son fusil, le saisit brusquement, s'avança vers la petite porte de sortie , et la repoussa du pied, mais celle-ci en s'ouvrant laissa voir Sulpice qui , debout au dehors , la tête penchée et les bras pendants , semblait attendre.

A son aspect, Béfort recula.

— . Vous étiez là? s'écria-t-il.

— Près de cette fenêtre , où j'ai tout entendu , répondit Sulpice.

— . Et vous vouliez me parler?

— Pour vous demander votre heure et vos armes.

Un éclair féroce traversa les traits crispés de Béfort.

— Enfin, rnurmura-t-il sourdement, voici quelqu'un qui paiera pour elle!

' — Votre réponse, Monsieur! demanda Sulpice avec impatience.

Béfort le regarda de toute sa hauteur , sourit, et , passant la bandoulière de son fusil sur son épaule :

• — Demain, à six heures , derrière Sainte- Croix, dit-il; vous pourrez apporter vos armes.

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