‹ La valise noire (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · MADAME DE LÉVALLE , LE COLONEL · texte numérisé non relu

MADAME DE LÉVALLE , LE COLONEL

Le Colonel, à pan. — Je croyais ne jamais pouvoir quitter cette excellente dame.

(Il aperçoit madame de Lévalle et la salue.)

Madame de Lévalle. — Eh bien ! Monsieur, madame Renneterre est-elle entièrement remise?

Le Colonel. — Entièrement, Madame.

Madame de Lévalle, — Je conçois, du reste, son émotion et sa surprise. Il y a dans tout ce qui vient de se passer quelque chose de si imprévu... Vous avez dû être bien heureux...

Le Colonel. — Oui, d'abord.

Madame de Lévalle. — La précipitation

iS4 LA VALISE NOIRE.

de mon frère a failii pourtant causer une erreur.

Le Colonel , vivement. — Que je regrette.

Madame de Lévalle. — Pourquoi cela?

Le Colonel. — Parce qu'il m'eut été bien doux de penser, Madame, que j'avais pu mériter votre reconnaissance.

Madame de Lévalle, souriant. — Mon Dieu ! Monsieur, qui sait si vous n'êtes pas également mon sauveur inconnu? Dans tous les cas, je suis prête à le supposer.

Le Colonel. — Prenez garde, Madame, la reconnaissance impose certains devoirs.

Madame de Lévalle. — Me croyez-vous incapable de les remplir?

Le Colonel. — Je ne dis point cela, mais on ne peut rien refuser à un sauveur.

Madame de Lévalle. — Encore faut-il qu'il demande.

LA VALISE NOIRE. iS3

Le Colonel. — Mais s'il demande beaucaup?

Madame de Lévalle. — Beaucoup n'est point trop.

Le Colonel. — Et si en retour du service rendu il demandait... plus que de la gratitude?

Madame de Lévalle. —Eh bien! on lui donnerait de l'amitié.

Le Colonel. < — Et s'il desirait plus que de l'amitié?

Madame de Lévalle. — Plus que de l'amitié? Ohl mais alors , ce serait un service placé à usure.

Le Colonel.— S'il demandait enfin qu'on lui consacrât la vie qu'il a conservée?

Madame de Lévalle, — Vous faites des suppositions...

Le Colonel. — Eh bien 1 non, Madame ; il n'y a de supposé que mon droit à un tel

bonheur, et cependant je donnerais ma vie pour l'obtenir I

Madame de Lévalle. — Que dites-vous?

Le Colonel. — Ce que je voulais cacher, ce que vos encouragements m'ont arraché. Ah ! ne me répondez pas que c'était un jeu de votre esprit, Madame ; ne me punissez point d'un malheureux hasard. — Vous détournez les yeux, vous paraissez émue; de grâce, ah! dites que vous ne me repousserez point; j'attends voti'e réponse à genoux.

Madame de Lévalle. — Que faites-vous?

Le Colonel. — Un mot, un regard, ou je penserai que vous m'en voulez encore.

Madame de Lévalle. — De grâce I

Le Colonel. — Je croirai que cette querelle à propos de divorce...

Madame de Lévalle, — un menant la main sur la

bouche. — Ah ! ne prononcez donc pas ce mot-là.

Le Colonel, scrcicvam. — Cette main... vous me la donnez?

Madame de Lévalle. — Puisque vous l'avez prise.

Le Colonel. — Ah ! chère Agathe !

(Il serre les mains de madame de Lévalle sur son cœur.)

Les mêmes , ERNEST.

Ernest, — Ah I

Madame de Lévalle, sans se déranger. ^ — Mon frère...

Le Colonel, Ic bras de madame de Lévalle sous le sien.

— Eh ! c'est ce cher Ernest...

Ernest. — Que signifie?

Le Colonel. — Cela signifie , Monsieur, que vous n'êtes plus mon meilleur ami...

Ernest. — Comment!

Le CoLO>'EL, lui tondant la main. Mais mOn

frère.

Ernest. — Il se pourrait !

Madame de LÉVALLE, en souriam, un peu confuse.

— Oui.

Ernest, aucoionei. — Ah ça! mais je croyais que tout à l'heure madame Renneterre. . .

Le Colonel. — Elle avait eu, en effet, quelques idées. Mais moi, j'étais déjà pris, et je me suis expliqué franchement.

Ernest. — Très bien. (BasàmadamedeLévallc.)

— Et moi, j'ai repris h Etienne la lettre adressée à notre tante.

Madame de Lèyalle, bas. — Ah ! merci !

Ernest, donnant la main au colonel. Dc SOrtC qUC

tout le monde est content.

Madame de Lévalle. — Oui, même vous, jaloux; car rien ne s'oppose plus maintenant à votre mariage avec Emma.

Ernest, vivement. — Nous en reparlerons plus tard.

Les mêmes, MADAME RENNETERRE, EMMA.

Madame Renaetei\iie, gravement. — C'est inutile.

Madame de Lévalle. — Madame Renneterre...

Ernest, à part. — Oh !...

Madame Renneterre , de môme, — Emma vient de m'avouer tout.

Ernest, à pan. — Aïe !

Madame Renneterre, de môme. — Vous avez gardé avec moi un silence offensant, Ernest.

Ernest. — Ma marraine...

Madame Renineteiire, de même. — Vous savez en outre que je trouve Emma trop jeune pour se marier.

Emma, à part. — Comment?

Ernest, vite. — J'attendrai , ma marraine.

160 LA VALISE NOîRK.

Madame Renneteure, irèsviic. — Non, non; mon cœur ne sait point résister aux prières. Je vous la donne.

EnNEST, stupéfait. — Oli ! ma marraine! (A pnrti En définitive, elle est charmante, (iiaui.) Votre

main, ma petite Emma, {a madame Rennclene.) Et

vous, maman, embrassez-moi.

Madame Renneterre. — Oui. (avcc exaltation.) J'ai un gendre!

Ernest. — Les deux noces se feront en même temps.

Le Colonel. — C'est cela !

Madame de Lévalle. — Et surtout, tachons d'être heureux. (Montrant Ernest. Nous lui avons donné assez de peine pour cela.

Vï

Le nom qui signait ce proverbe n'était point inconnu do René ; il l'avait lu bien des fois en tête des volumes que lui louait mademoiselle Armide Vallier, et il pensa que ce devait être l'ami dont M. Robert lui avait parlé comme écrivant l'histoire de M. et do madame de Beaulieu.

Il ne pouvait douter en effet que cette I. Il

histoire n'eût donné lieu au proverbe qu'il venait de lire. Outre les noms qui étaient les mêmes , les caractères , les époques , mille détails servaient de preuve. La tournure de M. de Beaulieu, et sa moustache grise révélaient d'ailleurs clairement l'ancien militaire de l'empire, et madame Agathe de Beaulieu , était bien la jolie femme à préventions, descendante directe des héroïnes de Marivaux. Elle avait seulement quelque trente années de plus! Ajoutez celte terreur du feu que son mari avait constatée en faisant allusion à un terrible souvenir, les relations de ce dernier avec le général commandant la division, enfin ce frère actuellement président à Orléans, et qui ne pouvait être évidemment que l'avocat Duranton, devenu grave à la longue.

Duménil ne fit point toutes ces réflexions d'un seul coup, mais successivement , et, à

chaque nouveau rapprochement, sa certitude devenait plus ferme : il se promit, du reste, d'interroger le lendemain M. Robert à ce sujet, et monta à la chambre qui lui avait été préparée.

Cette chambre, que nous avons décrite dans un précédent chapitre, était placée à l'extrémité d'un long corridor sur le quel ouvraient plusieurs pièces , alors occupées, ainsi que le prouvaient les jets de lumière glissant le long des seuils mal joints. En le traversant, René ralentit le pas malgré lui, prêtant l'oreille aux moindres bruits, comme s'il eût voulu deviner quels voisins le hasard lui avait donnés. Mais ce fut seulement lorsqu'il arriva près de la dernière porte qu'un murmure de voix de femmes qui causaient vivement le frappa ; il s'arrêta instinctivement pour écouter,

puis honteux de ce mouvement, il passn outre et entra chez lui.

Cependant l'espèce d'exaltation dans laquelle l'avait jeté la multiplité et l'imprévu des impressions éprouvées depuis le matin avaient donné h toutes ses facultés une énergie inaccoutumée. Il éprouvait cette demi-ivresse qui donne plus de promptitude à nos pensées et plus de lucidité à tous nos sens. Aussi, malgré l'éloignement continua-t-il à entendre le même murmure de voix qui l'avait frappé au passage. Par instants même, quelques sons distincts parvenaient jusqu'à son oreille, puis, tout se confondait de nouveau dans une rumeur inarticulée , et alors , malgré lui , son attention redoublait.

Cette curiosité, d'abord machinale, finit ainsi par grandir insensiblement et par devenir irrésistible. La porte de la chambre

LA VALISE iXOlIlE. 165

de René était demeurée ciitr'ouveile. Appuyé an battant, la tête penchée, retenant son haleine, il s'efforçait de donner plus d'intensité à son attention et plus de finesse à son ouïe, lorsque tout à coup la chambre voisine s'ouvrit! Duménil plongea dans le corridor un regard rapide et aperçut, au milieu de la baie de la porte voisine subitement éclairée, deux femmes dont l'une portait un costume de paysanne inconnu au jeune homme, l'autre une élégante robe de chambre en cachemirienne.

■ — Ainsi, vous avez bien compris, répétait celle-ci, vous ne direz à personne que vous m'avez rencontrée?

— A personne, répondit la paysanne.

— Et pour éviter qu'on le sache indirectement, vous prendrez bien garde de ne pas prononcer mou nom.

— Soyez tranquille.

'— Peut-être même , vaudrait-il mieux n'avoir point l'air de me connaître.

— Je ferai la volonté de Madame.

— C'est bien, soyez discrète et je ne vous oublierai pas.

La paysanne souhaita une bonne nuit à son interlocutrice, qui resta sur le seuil pour l'éclairer.

René était palpitant : il écouta les pas de la paysanne se perdre dans le corridor, la porte de l'inconnue se refermer, puis il rentra lui-même, persuadé qu'il venait de découvrir les premières traces de quelque mystérieuse intrigue.

Le lendemain, en arrivant au bateau à vapeur, il trouva M. Robert debout sur le pont, sa valise noire à la main , et causant avec M. de Beaulieu .

— Eh! c'est notre convive d'hier soir, s'écria ce dernier ; comment a-t-il passé la

nuit... Charmé de vous retrouver, Monsieur. En ne vous Aboyant point venir, je commençais à craindre que vous n'eussiez change d'avis.

René répondit comme il le devait et s'informa de madame de Beauljeu.

— Oh! elle est en bas, dit l'homme aux moustaches en riant; elle ne peut pas rester sur le pont à cause du feu de la machine !

— Je comprends sa terreur après l'accident dont elle a foilli être victime, observa René.

— Ah! vous avez donc entendu parler du fameux incendie? Il est certain que la chose était de nature à prendre sur les nerfs. Du reste, quand vous descendrez, Agathe sera charmée de vous voir. En vous quittant, hier, elle a fait votre éloge.

— Comment?

— Elle assure que vous avez un ton ex-

168 LA VALISE NOJRE.

cellent... Aia vérité, cela lui a servi de transition pour me prouver que j'en avais un détestable.

— Vous?

— Parce que je me montre trop familier à la première vue!... Elle prétend que cela sent le bivouac.

— Quand il serait vrai, reprit Duménil gracieusement, il me semble que les manières militaires n'ont rien de malséant cbez monsieur de Beaulieu.

— C'est ce que je lui dis : mais les femmes ont des préjugés ! Du reste, vous comprenez bien que l'opinion de madame de Beaulieu ne change rien à mes habitudes; on n'est pas d'une pâte a se laisser conduire. Agathe préteste; mais, en définitive, il faut bien qu'elle marche au commandement. Je suis un despote chez moi. D'abord , c'est

bien le moins, quand on a fait un mariage d'inclination. Ehl eli ! eh!...

Le gros rire de M. de Beaulieu fut subitement interrompu par les grincements de la machine et le clapotement des roues qui commençaient h s'agiter; il se rappela que sa femme avait toujours peur aux premiers mouvements du bateau, et se hâta de descendre pour la rassurer.

Lorsqu'il fut parti, Duménil se tourna vers M. Robert :

— Le despotisme de M. de Beaulieu me paraît avoir des bornes assez restreintes, ditil en souriant.

— Gomme tous ceux qui s'expriment haut, continua M. Robert. Les hommes qui parlent de leur autorité ressemblent aux voyageurs qui chantent la nuit; ce sont toujours des poltrons qui font du bruit pour paraître vaillants.

— Après tout , observa René, qui avait hâte de mettre sur le tapis sa découverte de la veille , les grands services nous font esclaves de ceux auxquels nous les avons rendus; je comprends que M. de Beaulieu ait quelque faiblesse pour la femme qu'il a sauvée des flammes !

— Comment, qui vous a dit? demanda M. Robert surpris.

— Surtout ayant eu k vaincre tant de préventions, ajouta René avec aplomb.

— Lui?

— Sans parler de la pathétique reconnaissance quia amené le mariage.

— Une reconnaissance ?

— Grâce au bracelet!...

M. Robert regarda Duménil en face.

— Quel diable de conte nous faites-vous là? s'écria-t-il.

René sourit avec une confiance superbe.

— Ce n'est point moi qui l'ai fait, dit-il; voyez.

Il avait tiré de sa poche le cahier oublie la veille par son compagnon; à cette vue, celui-ci parut frappé d'un trait de lumière.

— Ah! je devine, s'écria-t-il ; ce sont ces noms qui vous auront fait penser...

-^Que votre ami avait réellement écrit l'histoire de M. et de madame de Beaulieu.

— Ainsi, vous les avez reconnus dans les personnages du proverbe?

— Avec un peu de clairvoyance, la chose était facile.

M. Robert partit d'un long éclat de rire.

Le jeune homme rougit.

— Je ne vois pas bien ce que ma supposition peut avoir de si plaisant, reprit-il, surtout lorsque mille preuves la justifient.

-^ Des preuves?

René releva toutes les circonstances qui l'avaient confirmé dans son opinion.

— Pardon! dit M. Robert qui continuait à rire malgré lui... Vous avez mis en effet dans vos observations une singulière perspicacité! Mais savez-vous que si vous les communiquiez à M. et à madame de Reaulieu, ceux-ci pourraient être peu flattés de se trouver les héros d'un proverbe.

— Ah? je comprends, dit René dont les traits perdirent leur expression de contrainte, c'est là ce que vous craignez? Vous voudriez me donner le change de peur que je ne révèle l'indiscrétion de votre ami; mais rassurez-vous, Monsieur, je me tairai ; j'éviterai toute allusion au passé ; j'affecterai une ignorance complète. Seulement, évitez-vous la fatigue de me dissuader. Je suis fort obstiné et les meilleures raisons risqueraient de ne point me convaincre.

ik Valise noire. irs

Ces mots avaient été prononcés avec une certaine emphase qui vengeait complètement la dignité de Duménil, un instant compromise par les rires de M. Robert. Celui-ci parut le sentir, car il reprit tout à coup son sérieux.

— Je crois que toutes mes protestations Seraient effectivement superflues , dit-il d'un accent qui flottait entre la gravité et l'ironie; vos yeux, comme ceux d'Ovide, ont vu ce qu'ils ne devaient point voir,

— Vous convenez donc que j'ai deviné juste?

— Si je soutenais le contraire, vous ne me croiriez point.

— J'en étais sûr, reprit René triomphant. Pardieu ! le début est original. A peine sorli de mon village, me voilà en face du héros d'un roman imprimé\ A la vérité, il ne s'agit point d'un drame à grands orages ; ce sont

iU LA VALISE NOffiE.

seulement ici de légères nuées d'été passant à l'horizon des cœurs. Mais, je ne suis qu'au début ; plus tard , sans doute , viendront les scènes émouvantes et les péripéties funèbres.

M. Robert fixa les yeux sur le jeune homme ; ses traits conservèrent quelques instants une expression indécise, comme s'il se fût demandé à lui-même de quelle manière il devait prendre cette exclamation; puis saisi d'une idée subite, il s'écria .;

— Pardieu ! puisque ce sont des romans que vous cherchez, je me charge de vous en fournir.

— Je vous prends au mot, dit vivement René.

— Yous n'avez qu'à m'indiquer le genre.

— Peu m'importe pourvu que le fond en soit réel.

— Oh î vous voulez de la réalité.

— Comme dans le proverbe de votre ami... Mais j'y pense... grâce à vous je connais déjà deux de nos compagnons de voyage, si vous me faisiez connaître les autres.

— C'est le plan des Mémoires du Diable...

— Justement, je jouerai le rôle du comte, et vous celui de satan. D'autant que je vous soupçonne, par instants, de ne pas lui être complètement étranger.

— Peut-être.

— Alors, c'est convenu, vous me raconterez la biographie de tous ceux que nous rencontrerons.

— De tous, ce serait trop demander, observa M. Robert d'un ton sérieux, le maître seul pourrait le faire; moi, ma puissance est plus bornée, mais je puis vous dire, par exemple , ce qu'est la femme assise là-bas près du gouvernail.

Duménil regarda du côté indiqué et aper-

iU LA VAUSE NOÎRË.

çut la paysanne dont il avait, la veille, entendu l'entretien avec la voyageuse inconnue. Celle-ci se tenait elle-même à quelques pas, enveloppée dans une mante écossaise et promenant sur les rives fuyantes un regard distrait.

Le jeune homme s'approcha vivement de M. Robert.

— Vous connaissez cette personne? de^ manda-t-il en baissant la voix.

— Assez pour vous raconter le principal événement de sa vie.

Duménil regarda son compagnon avec une certaine défiance: puis lui montrant un banc qui était resté libre,

— Voyons, Monsieur, dit-il d'un ton gai et animé, je vous écoute ; mais en vous avertissant que je me tiens sur mes gardes et que je ne vous passerai aucune invraisemblance.

— Aussi n'en trouverez-vous point, répliqua M. Robert; rien de plus simple que l'histoire de Dinah.

— Vous savez son nom?

— J'aurais pu l'apprendre en route, car je voyage avec elle depuis Nantes; mais notre connaissance date de plus loin.

— Comment cela ?

— Vous allez le savoir. Le récit que je veux vous faire se rattache à mon précédent voyage en Bretagne, voyage qui date de dix années; mais les scènes dont je fus témoin, et presque acteur, m'ont laissé un de ces souvenirs que le temps ne peut effacer.

Duménil se rapprocha de son compagnon, croisa les bras et leva les yeux avec une expression de curiosité impatiente.

Après une courte pause pendant laquelle il parut se recueillir, M. Robert commença ainsi :

YII

— Vous saurez d'abord que je suis Breton , et que , malgré mon séjour à Paris , j'ai toujours conservé le souvenir du langage , des habitudes et des croyances de ma province. J'y retournai en 1820 comme je vous ai dit , pour parcourir les évéchés armoricains, où m'appelaient quelques études spéciales et bien plus encore le désir de revoir des lieux pleins de mes impression» d'enfance.

Le récit que j'ai à vous faire est un épisode de ce curieux voyage.

J'étais parti de Pontrieux fort tard , prenant un chemin de traverse que j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre d'atteindre Tréguier avant la chute du jour; mais je m'aperçus bientôt que mes souvenirs m'avaient trompé. La nuit me surprit au tiers du voyage et je commençai à craindre de m'égarer au milieu de ces routes entrelacées que l'obscurité rendait encore plus difficiles à reconnaître.

Pour comble d'embarras , le vent s'éleva et la neige se mit à tomber.

Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyères que l'orage balayait sans obstacle et où l'on eût en vain cherché un abri. Enveloppé dans mon caban de peau de chèvre , la tête basse et le corps penché pour lutter contre le vent , je suivais

avec peine le sentier inégal. De quelque côté que mon regard se tournât, il n'apercevait qu'un nuage blanchâtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par intervalles pourtant la tempête semblait s'arrêter; lèvent se taisait, on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques hurlements plaintifs de loups affamés, puis la raffale s'élevait de nouveau, grandissait , grondait et tout allait se perdre dans son immense rugissement!

J'avais d'abord lutté avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces tourbillons qui se succédaient comme des vagues; mais insensiblement, la fatigue et le froid amortirent mon ardeur et je commençai à chercher autour de moi les moyens de me procurer un abri.

Par bonheur le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point à descendre et à

im LA VALISE NOIRE,

s'enfoncer dans une gorge étroite. Quelques arbres dépouillés montrèrent , devant moi , leurs silhouettes confuses, et, à mesure que je m'en rapprochais, l'orage semblait s'éloigner. Enfin je me trouvai à l'entrée d'une coulée où ses sifflements assourdis par les montagnes n'arrivaient plus que comme un écho et où la neige tombait moins pressée. Je relevai la tête, heureux de pouvoir respirer à l'aise.

Je savais, d'ailleurs, par expérience que le vallon annonçait immanquablement des habitations. Un lavoir, un four isolé me confirmèrent bientôt dans cette espérance, et, au bout de quelques pas, j'aperçus un hameau composé d'une douzaine de chaumières.

La première dont je m'approchai, était obscure et vide-, mais, dirigé par un bruit de voix, j'en gagnai une autre bâtie à l'écart,

et, poussant la porte, je me trouvai au milieu d'une filerie bretonne *.

Une douzaine de femm'es accroupies sur leurs talons, autour d'un foyer où brillait une flambée d'ajoncs, tournaient leurs fuseaux en causant et en chantant. Quelques enfants couchés à leurs pieds s'étaient endormis, et une jeune mère, assise au coin le plus reculé de l'âtre, allaitait un nouveaù-né en murmurant, à demi-voix, un air de nourrice.

A mon entrée toutes se détournèrent. Je m'étais arrêté sur le seuil pour secouer la neige dont j'étais couvert et je déposai mon bâton près de la porte selon l'usage. La maîtresse de la chaumière comprit que je demandais un abri.

— Bénédiction de Dieu à ceux qui sont ici, dis-je, en m'avançant à sa rencontre. ' ^ Réunion de femmes qui veillent en filant.

— Et à VOUS? répliqua-t-elle avec le laconisme armoricain.

— Il y a un drap mortuaire sur la lande, et les loups eux-mêmes ne retrouveraient pas leur chemin.

— Les maisons ont été faites pour les chrétiens.

En prononçant ces mots la paysanne me montrait du gesie le foyer. Toutes les fileuses s'écartèrent pour m'engager à approcher, et j'allai prendre place près de la jeune mère, tandis que la maîtresse du logis jetait sur le feu une brassée de ronces desséchées.

Il y eut un assez long silence, les lois de l'hospitalité bretonne défendant d'adresser des questions. à un hôte avant qu'il n'ait parlé lui-même. Je demandai enfin si Tréguier était encore loin.

— A trois lieues et quelques sifflées , ré-

pondit la paysanne , mais les rivières sont débordées et la route dangereuse sans guide.

— Un de vos hommes ne pourrait-il m'en servir.

— Les hommes de Loc-Evar sont partis pour Terre-Neuve sur le navire le Saint- Pierre.

— Quoi , tous?

^ — Tous, Notre maître * sait bien que ceux de la même paroisse embarquent ensemble quand ils le peuvent.

— Et vous les attendez?

— Chaque jour.

— Oui, oui, reprit une des fdcuses, en soupirant , que Dieu les protège ! Les autres navires sont de retour à Bréhat, à Saint- Brieuc et partout; il n'y a que le Saint-Pierre en retard....

— Et pourtant , continua une seconde * Lespaysans bretons appellent les bourgeois mon maître.

4tfe LA VALISE NOIRE.

femme avec intention , il est temps que les

hommes reviennent.

— Pourquoi cela? demandai-je

Elle me montra du doigt la paysanne qui était assise devant moi sur l'àtre.

— Demandez à Dinah combien il lui reste de boisseaux d'orge dans sa huche? dit-elle.

La jeune Bretonne rougit.

— Sans compter , ajouta la maîtresse de la maison , qu'elle me doit autant de mesures de lait que son enfant a de jours.

— Et que le propriétaire a menacé hier de faire vendre chez elle , ajouta une troisième.

— Aussi, reprit celle qui avait parlé la première , je lui ai conseillé de demander à Dieu que les matelots du Saint-Vierre aient fait bonne pêche pour avoir double part !

— Je demande seulement à Dieu qu'il

ramène loan , dit la paysanne , en serrant son nourrisson contre son sein.

Je fus frappé de l'accent triste , passionné et profond avec lequel ces mots avaient été prononcés et je me tournai vers Dinah pour la regarder. C'était une jeune femme de vingt quatre ans au plus, dont la beauté avait quelque chose de mâle et de doux à la fois. La taille droite , le front haut , ses pieds nuds hardiment appuyés sur la pierre de l'âtre. Elle soutenait d'un bras l'enfant qui s'était endormi sur son sein tandis que son autre main retombait immobile. Il y avait dans les lignes souples mais fièrement dessinées de son visage , dans ses lèvres entr'ôuvertes , dans ses yeux noirs toujours prêts à se baisser , je ne sais quelle fierté effarouchée que tempérait pourtant visiblement une bienveillance caressante.

Au bout d'un instant elle s'aperçut que je

l'observais et détourna la lête avec embarras.

Mais pendant l'examen auquel je m'étais livré, la conversation avait continué entre les fîleuses , et chacune d'elles parlait de ce qu'elle devait faire lorsque le Saint-Pierre serait de retour.

— J'irai à la ville et je mangerai une fois du pain de froment à ma faim , disait l'une.

— Mon frère m'a promis une bague d'argent de trente blancs^ ajoutait une seconde.

— Moi , j'achèterai une messe pour l'âme de ma mère.

— Moi , j'irai au pardon de Sainte-Anne.

— Et vous , Dinah? demandai-je à la paysanne, que ferez-vous quand loan sera de retour?

— Je mettrai son enfant dans ses bras et je resterai avec eux, me répondit-elle en rougissant. ^

LA VAIFSE NOIRE. 189

Dans ce moment la vache noire qui se trouvait au fond de la cabane avança la tête par-dessus la claie qui nous séparait d'elle et fit entendre un meuglement.

— Il y a quelqu'un près du seuil , dit la maîtresse de la maison.

Elle n'avait point achevé qu'un coup brusque ébranla la porte et qu'une voix rude se fit entendre au-dehors.

— Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison ? demanda-t-elle.

— Anaïk Timor! s'écrièrent toutes les femmes.

— Anaïk, répéta Dinah, en rapprochant son enfant de son sein par un mouvement involontaire.

— Qu'est-ce donc? demandai-je.

— Une mendiante qui voit clair dans l'avenir et qui jette des sorts, ajouta la maîtresse de la cabane.

— Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? répéta la voix d'un accent d'impatience.

— Laissez-la entrer, ou elle nous fera arriver malheur, observa Dinali.

Une fileuse alla ouvrir la porte, et Anaïk Timor parut.

C'était une vieille femme, de petite taille et dont les vêtements en lambeaux laissaient voir en partie les membres amaigris. Elle portait sur l'épaule un bissac de toile rousse d'où sortait le goulot d'une bouteille, et tenait de l'autre main un bâton d'épines durci au feu. La neige qui s'était arrêtée dans les déchirures de ses vêtements souillés semblait en tacheter la couleur sombre, et quelques mèches de cheveux gris hérissées par le givre, pendaient eu glaçons le long de ses joues creusées. Son œil gris avait cette expression aprc et

pourtant flottante que donne la folie ou l'ivresse.

Elle s'arrêta au milieu de la cabane et se secoua avec un sourd grognement.

— On a bien de la peine à recevoir la vieille Timor, dit-elle, en promenant autour d'elle un regard mécontent; on la laisse frapper sans répondre.

— Personne ne vous attendait, répliqua la maîtresse avec quelque embarras,

— Non... on ne m'attend jamais, moi, grommela Anaïk; qu'importe à ceux qui ont chaud près du foyer que les autres aient froid hors du seuil ! mais il faut prendre garde ; tout le monde aura son tour ! . . .

Bien que je connusse les privilèges accordés aux mendiants dans nos compagnes et que je fusse accoutumé à les voir, une fois admis, traiter les maîtres de la maison sur un pied d'égalité, je m'étonnai du ton

impérieux et presque menaçant de la vieille femme. Tout en grondant elle s'était déchargée de son bissac. Après l'avoir déposé dans un coin elle fit quelques pas vers l'âtre et m'aperçut.

— Ah! il y a ici un gentilhomme*, ditelle en s'arrêtant court et fixant sur moi son regard perçant; un gentilhomme qui porte de la toile fine . . . qui aune montre .. . lann aussi en avait une... et des anneaux d'or aux oreilles... et des souliers à rubans! Quand lann vivait, la vieille Timor n'avait pas besoin de frapper aux portes avec un bâton de mendiante ! Mais il est allé rejoindre son père et ses sœurs... Alors tout le monde a pu marcher sur la tête de la veuve qui avait descendu en terre son dernier fils. Et elle se mit à chantonner iniutelligible-

* Les Bretons donnent ce nom à tous les citadins. {Tud- Gentil.)

mentles couplets connus de X^pested'EUiant.

ce — J'avais neuf fils que j'avais mis au monde et voilà que la mort est venue me les prendre.

« Me les prendre sur le seuil de notre porte et je n'ai personne pour me donner une goutte d'eau. t>

Tout en murmurant ce chant , elle s'était agenouillée sur la pierre du foyer et elle étendait ses mains de squelette devant la flamme dont les lueurs mourantes faisaient scintiller le givre sur sa chevelure. Ses yeux hagards qui erraient autour d'elle; s'arrêtèrent enfin sur Dinah , et un éclair haineux traversa tous ses traits.

— Ah ! le voilà , œil de corbeau , reprit-elle; pourquoi vis-tu avec des honnêtes gens , toi , la fille d'un cordier.

Je regardai la jeune paysanne qui pâlit. Ce mot de fille de cordier m'expliquait la

nu LA VALISE NOIRE,

timidité de Dinah , et la vague malveilveillance qui semblait l'entourer. Elle appartenait à cette race maudite de cacoiis longtemps exilés des églises même, et contre lesquels s'élevait encore en Bretagne le préjugé populaire.

— Tu es fière , reprit Anaïk , parce qu'un jeune homme de la paroisse a bien voulu de toi ; parce que tu as un enfant qui grandit !... moi aussi j'ai eu un mari et des enfants !... mais attends encore un peu ! voilà un an que je t'ai prédit de mauvais jours....

— Pourquoi me voulez-vous du mal, Timor? demanda Dinali d'un ton doux et ciaintif.

— Pourquoi ! s'écria la vieille , tu me demandes pourquoi? Ton mari ne m'a-t-il pas chassée de sa maison?

— Parce que vos injures me faisaient pleurer.

— Des injures, répéta Anaïk, je t'appelais fille de cordierl n'est-ce pas la vérité ?.... et cependant loan a dit que j'étais ivre! il m'a menacée! oui, il a menacée la vieille Timor!... — ah! ah! ah! — il y en a qui croient pouvoir mettre le pied sur la vipère ; mais la vipère sait mordre. Une heure viendra où je serai vengée de tous ceux qui m'ont en mépris. ... et qui m'ont fait attendre à ia porte. ... Oui , oui , les gens de Loc-Evar ne seront pas toujours aussi fiers, c'est de Tréguier que leur viendra le malheur.

— De Tréguier, répéta vivement Dinah, avez- vous vu quelqu'un qui en arrivait?

— Moi ! répliqua la mendiante.

— Quoi ! cette nuit.

— Tout à Theure.

— Et vous avez appris quelque nouvelle?

— Il est arrivé un navire.

— Le Saint-Pierre , s'écrièrent toutes les voix.

Anaïk promena autour d'elle un regard méchant et éclata de rire.

— Non, dit-elle , un navire de Saxons*. Les fdeuses poussèrent une exclamation

de désappointement.

— Dieu confonde les payons deTile, dit l'une d'elles avec dépit, j'ai cru que c'étaient nos gens.

— Eux aussi viennent de Terre-Neuve, observa Timor.

— Apportaient-ils des nouvelles du Sainl- Pierre^ demanda Dinali , inquiète du sourire fauve de la mendiante.

Celle-ci ne parut pas avoir entendu.

— Ils sont descendus chez Mareck pour boire , continua-t-elle , et comme le capitaine savait le français , je l'ai entendu.

* Nom que les Bretons donnent aux Anglais.

LA VALISE XOiUE. 197

— Et que disait- il?

— îl parlait de glaces grosses comme des montagnes qui floltaient sur les mers de lùbas et qui brisaient les vaisseaux.

— Il en a vu?

— Il en a vu.

— Et il a entendu parler de naufrages?

— Non , mais en revenant il a trouve des débris que Vcàu emportait.

— Des débris de navire !

— Et sur une des planches il y avait écrit : le Saint-Pierre^

L'annonce d'Anaïk Timor lut un coup de foudre. Les fdeuses laissèrent tomber leurs fuseaux.

— Le Saint ■ Pierre l répétèrent toutes les voix, il a dit he Saint-Pierre?

— De Tréguier.

— Vous avez bien entendu?... vous êtes sûre ?

t9S LA VALISE NOIRE.

— Sure.

Des cris de désespoir éclatèrent. J'avais été saisi comme elles par cette subite nouvelle ; mais le sourire de la vieille mendiante me mit en défiance.

— Ne la croyez pas, m'écriai-je, elle veut vous épouvanter; elle est ivre...

Et m'adressant à Timor.

— Tu n'as point vu de capitaine anglais ; on ne t'a point dit que le Saint-Pierre avait fait naufrage; tu mens, méchante folle.

Ses yeux étincelèrent et elle se redressa avec un grondement sauvage.

— Ah! oui-dà, interrompit-elle en frappant du pied contre l'âtre... Ah! c'est comme cela que le gentilhomme parle à Anaïk ! Je mens, je suis ivre! eh bien, que les femmes de Loc-Evar consultent les avertissements ! qu'elles écoutent si l'eau de mer ne tombe pas goutte à goutte au pied de leur

lit; que celles qui ont cassé le pain blanc des rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gâtée*... Ah ! Timor est une méchante folle... c'est bon, c'est bon! Dieu répondra au gentilhomme et aux femmes de LoC'Evar; Dieu a des iniersignes et les noyés sauront parler. . .

— Écoutez, interrompit Dinah qui s'était levée pâle et les traits bouleversés.

Nous prêtâmes l'oreille ; un chant venait de s'élever à travers les éclats de la tempête. Il devint bientôt plus distinct, plus rappro^ ché, et, le vent ayant fait une pause , nous pûmes distinguer des voix qui répétaient le cantique des Ames.

« Frères, parents, amis, au nom de Dieu écoutez-nous,, au nom de Dieu secoureznous, s'il est encore de la pitié dans le monde.

* Présages qui aux yeux des Bretons annoncent la mort de l'absent.

« Ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; eeux que nous avons aimés nous ont sans pitié délaissés.

« Vous reposez là mollement, les pauvres âmes sont bien mal ; vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres âmes veillent dans la souffrance.

« INous sommes dans les ilammes et l'angoisse; feu sur nos tètes, feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez [sour les âPxics * ! »

Dès les premiers vers de ce chant lugubic, toutes les femmes s'étaient levées dans une inexpiimablo angoisse; moimôme frappé de cette espèce de réponse à l'appel de Timor, j'étais demeuré immobile et comme fasciné ; mais en entendant les

* Voir les derniers Bretons el le Barzas-Breis, où se trouve ce chant.

voix s'éloigner, je m cJauçai vers la porte de la cabane et je fis quelques pas au dehors.

Aussi loin que mon œil put percer la nuit le val élait désert 5 la neige continuait à tomber en silence et l'ourgan à rugir sur la montagne.

Pendant touîc celte scène, Anaïk Timor était seule demeurée impassible. En rentrant je la trouvai debout et promenant sur les femmes qui Tentouraient un regard triom- })liant ; ce regard s'arrêta tout à coup sur moi.

— Ah ! ah ! j'étais folie , s'écria-t-ellc , on disait îoutà l'heure à la vieille Timor qu'elle

avait inenli !

— Et elle n'a point prouvé le contraire,

répondis-je , en cherchant à cacher mon trouble.

— Le gentilhomme n'a-t-il donc pas entendu les voix?

— J'ai entendu des pèlerins ou des voyageurs qui passaient en chrantant un cantique.

Elle me regarda d'un air farouche et secoua la tête.

— Bien,, dit-elle , on parle ainsi à la ville ; a la ville où on ne croit point aux âmes. Ils regardent leurs morts comme des chiens qui pourrissent tout entier dans le trou de la terre où on lésa mis. — Bien, bien ; Dieu apprendra aux payens ce qu'il sait faire!.... Le gentilhomme peut dire que ceux qui viennent de passer là n'étaient pas les noyés du Saint-Pierre.

— Et le gentilhomme aura raison , interrompit une voix grave.

Je me retournai ; un prêtre venait d'entrer et se tenait debout sur le seuil.

Toutes les femmes se levèrent en criant :

— Le recteur!

Celui-ci s'avança lentement et jeta un regard sévère sur Anaïk Timor.

— Qu'es-tu venue faire à Loc-Evar, lui demanda-t-il brusquement.

— Le pauvre a droit d'aller partout où il y a un morceau de pain et des chrétiens ! répondit la mendiante avec humeur.

— Ce n'est point la faim , reprit le ciiré , mais la joie d'apporter une triste nouvelle qui t'a amenée si tard dans nos chemins.

— Ainsi la mendiante a dit la vérité? s'écria Dinah palpitante.

~ Non pas tout entière , répondit le prêtre.

— Comment?

— Le navire anglais arrivé à Tréguier n'a pas seulement apporté la nouvelle de la perte du Saint-Pierre ; il y a aussi débarqué ceux qu'il avait sauvés.

— Sauvés.... ils sont sauvés!

204 LA VALlSli: NOIRE.

— Du moins en partie, rejiiil Se prôtrc. Quand le naufrage a eu lieu, six hommes firent vœu, s'ils échappaient, de venir nuds pieds et voilés entendre hi messe que je. dirais pour eux à l'aulel de la Vierge.

— Et ces six là?

— Ils ont survécu.

— Où sont-ils ?

' — Vous venez de les entendre passer.

Les femmes voulurent se précipiter hors de la cabane.

— Arrêtez ! s'écria le recteur , en barrant le seuil, vous ne pouvez les voir.

— Ne sont-ils point ici ?

— Ils sont ici, mais tous ont promis de ne quitter le voile qui les couvre qu'après le saint office.

— Leurs noms, au moins, leurs noms!

s'écria Dinah éperdue !

— Ce serait violer leur serment, répondit

le prêtre, car ils oiiî jurédc ne se faire connaître à leurs femmes, à leurs sœurs ou à leurs mères, qu'après le vœu accompli. Respectez l'engagement qu'ils ont pris devant Dieu.

Il s'éleva une clameur de désespoir, et il y eut comme un moment d'hésitation. Chaque femme nommait tout haut son pèi'e, son fils, son frère ou son mari, s'efforçant de surprendre une réponse sur les traits du recteur à chacun des noms prononcés ; mais le prêtre, impassible, continuait à invoquer la sainteté du vœu et à en appeler à leur soumission. Enfin , quelques-unes n'écoutant que leur douloureuse impatience, crièrent qu'elles voulaient connaître leur sort ; le recteur essaya vainement de les retenir; elles coururent à une seconde porte et l'ouvrirent précipitamment.

— Allez donc , dit le prêtre indigné ; allez

violer la promesse faite à Dieu ; mais tremblez qu'il punisse votre sacrilège, et que la première qui soulèvera le voile des naufragés ne cherche en vain celui qu'elle attend. Dinah, qui allait Sortir, recula vivement.

— Ah ! je n'irai pas, je n'irai pas ! s'écriat-elle épouvantée.

— Soumettez-vous et priez, reprit le recteur avec autorité; votre incertitude doit durer peu de temps désormais; souffrez-la sans murmure, comme une expiation de vos fautes ; élues ou frappées, songez à plier vos âmes aux volontés divines. Que chacune de vous, à partir de cet instant, se dise veuve ou orpheline; qu'elle fasse accepter à son cœur ce dur sacrifice ; et si celui, qu'elle a cru perdu sort tout à l'heure du tombeau, qu'elle voie là un miracle dont elle devra remercier Dieu aussi longtemps qu'elle vivra.

Les femmes fondirent en larmes et tombèrent à genoux.

Le recteur s'efforça de les calmer en adressant à chacune quelque consolation particulière. Il leur rappela la résignation de Marie, cette sainte patronne des cœurs brisés, et, leur ayant annoncé qu'il allait célébrer la messe de délivrance pour les naufragés , il les engagea à se rendre avec lui à l'église 5 pour joindre leurs prières aux siennes.

Toutes suivirent , sauf Dinah qui se retourna vivement, courut à la vieille Timor, assise au foyer, et lui saisit la main.

— Tu connais ceux qui sont sauvés, demanda-t-elle d'un accent étouffé?

— Moi ? répliqua Anaïk.

— Tu as dû les rencontrer à Tréguier.

— Eh bien?

— loan ! ... où est loan ?

La mendiante fil un geste moqueur.

— Le prêtre a ordonné d'attendre , ditelle.

— Non, s'écria Diiiah qui se laissa glisser à genoux, les mains jointes et l'œil égaré; je t'en conjure, Anaïk, réponds-moi ; dis, si tu as vu loan ; si tu Tas reconnu!... Oh! l'ien qu'un geste qui dise oui... ou s'il a péri... eh bien! que je le sache!... Mieux vaut

mourir de suite, qu'attendre! Anaïk!

Anaïk ! oh ! no me refuse pas !

— Et que me donneras-tu pour ma nouvelle? demanda la mendiante.

— Tout ce que j'ai, cria Dinah. Que voulez-vous, tenez?... mon chapelet d'ébcne?

ma croix?... les voilà.

— Ce n'est point assez.

— Ehl bien, voilà encore la bague d'argent qu'il m'a donnée ; prenez tout, Anaïk ; tout ce que j'ai au monde.

Elle était toujours aux pieds de la vieille femme, serrant d'une main son enfant pressé contre sa poitrine et présentant de l'autre sa croix, sa bague et son chapelet . Timor la tint un instant comme agonisante sous son regard; puis, poussant un éclat de rire insensé :

— Garde tout, dit-elle, j'aime mieux ton tourment î

Dinali se leva d'un bond et s'élança hors de la cabane.

J'étais trop ému pour rester étranger à ce qui allait se passer ; je la suivis. Elle traversa le hameau en courant et nous arrivâmes à l'église.

Les femmes y étaient déjà réunies; les cierges brillaient sur Tautel ; l'enfant de chœur venait d'y poser le pupitre... Tout à coup la porte de la sacristie s'ouvrit et les six naufragés parurent, voilés de draps mor-

tuaires qui les enveloppaient tout entiers.

Un sourd gémissement retentit parmi les femmes ; quelques noms s'éiihappèrent au milieu des sanglots!... mais les voilés demeurèrent immobiles!

J'essayerais en vain de rendre la solennité lugubre de celte scène. Le silence qui régnait dans l'église n'était interrompu que par la voix du prêtre, et si, par instants, une plainte retentissait sourdement, cette voix s'élevait comme pour rappeler à la patience et la plainte s'éteignait étouffée!... Sublime puissance de la volonté sur l'âme humaine ! toutes ces femmes étaient là, attendant l'arrêt qui allait décider de leur vie, et toutes, les mains jointes sur leur cœur, demeuraient immobiles !

Je cherchai plusieurs fois Dinaîi du regard; elle était agenouillée à l'entrée, le front levé, les mains pendantes et son en-

faut étendu devant elle comme une victime qui attend le coup sans songer à l'cviter. Enfin le recteur prononça les paroles sacramentelles destinées à congédier les fidèles. Un frémissement parcourut la foule. Il y eut un moment d'angoisse inexprimable. Toutes les têtes étaient penchées en avant, tous les bras tendus vers l'autel.

— Élevez vos âmes à Dieu ! dit le prêtre.

Et prenant par la main l'iiomme voilé qui se trouvait le plus près de lui, il le lit avancer d'un pas et souleva le linceul qui le couvrait! Un cri partit et une femme s'élança vers Fautel.

Le prêtre passa au second naufragé, puis aux suivants. A chaque voile arraché, retentissait un nouveau cri de joie à demi étouffé par un douloureux murmure ; mais, au dernier, une clameur de désespoir s'éleva et les sanglots éclatèrent de toutes parts.

212 LA YALISE NOIRE.

Je me tournai vivement vers Dinah ; elle était à la même place, dans la même attitude, regardant toujours... tous les linceuls étaient tombés et elle cherchait encore lôan!

Je passai le reste de la nuit au presbytère pendant que le recteur s'occupait de consoler les orphelines et les veuves. Enfin, le jour venu, je pus reprendre la route de Tréguier.

L'orage avait cessé et le soleil dégagé de brouillards brillait joyeusement dans le ciel ; les oiseaux ranimés sautillaient en gazouillant sur les arbres étincelant de givre : les haies d'aubépines avaient secoué leur robe de neige et montraient leurs riants bourgeons; la création entière semblait renaître et un souffle de printemps passait sur la campagne attiédie,

Près de descendre le coteau je me retournai et jetant un dernier regard sur le hameau désolé que je venais de quitter, j'aperçus au loinDinah, la veuve de loan, qui descendait le versant opposé, son enfant dans ses bras et tenant à la main le bâton blanc des mendiants.

— Deux mois après, en passant à Kernperlé , j'appris que Dinah venait de perdre son enfant, et avait été recueillie par une dame de cette ville , qui l'avait attachée à son service.

— Et vous affirmez que c'est bien elle qui est là, assise à quelques pas? demanda Duménil, qui avait écouté tout ce récit avec un intérêt combattu de doute.

— C'est elle, répondit M. Robert.

— Pardon, reprit le jeune homme en souriant, mais vous concevez qu'un campa-

%i4 LA VALISE NOIRE.

gnard comme moi peut craindre les mystifications.

— C'est à-dire que vous doutez?...

— Un peu.

— Et si je vous faisais acquérir l'assurance de tout ce que je viens de dire?

— Alors , j'avouerais l'injustice de mes soupçons.

— Pour y revenir à la première occasion?

— Non, je vous croirais ensuite aveuglément.

— Yenez, donc.

M. Robert s'était levé, et s'avança, suivi de son compagnon, vers la paysanne, qui le salua d'un air de connaissance, fl débuta par quelques questions frivoles, puis, revenant sur le passé, sans avoir l'air d'y prendre garde, il amena Dinah à rappeler, de sa propre bouche , les principaux détails du récit précédent.

— Eh bien? demanda-t-il à René, lorsqu'il se trouva seul avec lui.

— Vous aviez dit vrai, répliqua le jeune homme en baissant la voix, mais est-ce bien tout ce que vous savez deDinah?

— Qu'y a-t-il à savoir de plus?

— Dites -moi d'abord quelle est cette dame pâle qui se tient lè-bas à l'écart sans parler à personne?

— Qu'a de commun cette question avec notre paysanne bretonne?

— Ce qu'elle a de commun? reprit Duménil vivement, je vais vous le dire, Monsieur ; cette étrangère, qui feint de ne pas connaître la veuve de loan, a eu hier avec elle un entretien secret.

— Que dites-vous?

— Elle a exigé d'elle la promesse de ne point prononcer son nom, et d'éviter de lui parler.

2l(> LA VALISE NOIRE.

M. Robert fit un geste d'incrédulité , mais René lui raconta , en détail, la scène nocturne dont il avait été témoin, la veille, à riiôtel, puis, s'animant de sa propre parole et passant du récit aux explications, il communiqua successivement à son interlocuteur toutes les conjectures que son imagination avait pu lui fournir. Le sourire railleur de celui-ci finit par lui couper la parole.

— Ah ! vous ne me croyez pas, dit-il avec dépit.

— Pardonnez-moi, répondit M. Robert, je crois que vous ressemblez à ces promeneurs qui, à force de regarder les nuages, y voient tout ce qu'ils ont rêvé.

— C'est-à-dire que cette entrevue secrète entre Dinah et l'étrangère vous paraît n'avoir aucune signification?

. — Je ne dis pas cela I

LA VALrSE NOIRE. 217

— Mais, comme vous l'ignorez, vous la supposez sans importance.

M. Robert hocha la tête.

— Qui vous dit que je l'ignoi'e, reprit-il lentement, et comme un homme qui se consulte; celte dame pâle dont vous êtes si préoccupé a peut-être aussi son roman.... que je pourrais vous faire connaître.

— Serait-il vrai? Ah! parlez alors, Monsieur , s'écria René ; rappelez-vous votre promesse.

— Je ne l'ai point oubliée ; mais il ne s^agit plus ici de faits publics et vérifiables, comme pour la veuve de loan ; la moindre indiscrétion pourrait être dangereuse.

— Je garderai le silence, reprit vivement Duménil, je feindrai de tout ignorer.

■ — Vous le promettez?

' — Je vous le promets.

— Dans ce cas, je puis tout vous dire, re-

prit M. Robert, qui parut se décider =.. Je ne serai point fâché, après tout, de savoir jusqu'à quel point ce récit peut vous intéresser. Seulement , ici , je craindrais que quelque mouvement involontaire ne vous trahît; descendons', afin que la dame pale ne puisse soupçonner que nous parlons d'elle.

Duménil y consentit, et tous deux entrèrent dans la grande chambre, où ils trouvèrent M. de Beaulieu, assis près de sa femme, et lui lisant le journal. Après quelques politesses échangées avec celle-ci, ils gagnèrent une des tables les plus reculées, René fit servir des rafraîchissements, afin qu'on les laissât en tranquille possession du coin qu'ils occupaient; puis, s'accoudant vis-àvis de M. Robert, il lui prêta toute son attention.

— Je dois d'abord vous prévenir, dit

celui-ci en prenant un air sérieux, que le long épisode dont il s'agit demande des détails et des études de caractère sans lesquels nous ne pourrions, moi rien expliquer, vous rien comprendre. En conséquence, vous me permettrez de donner à ma narration une forme plus arrangée, et de l'entrecouper de quelques pauses. Si vous la trouvez trop peu familière, ne vous dites point que je raconte, mais que je lis ; la supposition Vous est indifférente, et moi, elle me rendra ma tâche plus facile.

Cela convenu, je commence mon premier chapitre.

Parmi les petites villes que l'on rencontre presque à chaque pas dans la Bretagne, comme témoignage de la civilisation et de l'importance primitive du vieux duché, il n'en est point dont l'aspect soit à la fois plus coquet, plus paisible et plus doux que Kemperlé. Née d'une abbaye , cette gracieuse bourgade semble avoir conservé la

sérénité du cloître. Seulement, les cellules se sont insensiblement transformées en maisonnettes riantes entourées de jardins, où chaque famille vit à part, d'une existence silencieuse et murée.

Dans les grandes villes , la nécessité de réunir plusieurs ménages sous le même toit a nécessairement établi entre eux une communauté d'habitudes. A force de se rencontrer dans le même escalier, on arrive à se connaître au moins de visage ; on cesse d'être une gêne l'un pour l'autre; le voisin devient le témoin d'une partie de nos actions, une chose du logis à laquelle nous ne prenons plus garde; mais, dans les petites villes, l'isolement crée à la longue une sorte de monomanie de mystère, qui descend aux actes les plus vulgaires de la vie. L'idée qu'on est vu suffit pour tout empoisonner. Le regard du voisin est une véritable épée

de Damoclès qui empêche de manger, de rire, de marcher. Aussi rien ne coùte-t-il pour y échapper; on élève les murs, on double les jalousies, on dépolit les vitres ; chacun semble uniquement occupé de se cacher; on dirait une population de faux-monnayeurs !

Or, la curiosité croît nécessairement en proportion des difficultés qu'çlle trouve à se satisfaire. Moins on veut être vu, plus on désire voir, et, comme la surveillance la plus patiente est souvent mise en défaut, on devine ce qu'on n'a pu découvrir, on invente ce qu'on n'a pu deviner ; Toisiveté se met au service de la malveillance, et de là cette méchanceté traditionnelle des petites villes, où l'on égorge tranquillement une réputation entre chaque repas, faute d'avoir autre chose à faire.

C'était sans doute pour échapper à cet es-

224 LA VALTSE iXOlRE.

pionnage de tous les instants que madame yeuve Desbarres occupait, dans le quartier le plus solitaire de Kemperlé, une maison, entre cour et jardin, fortifiée contre les tentatives des curieux avec autant de soins qu'un manoir du moyen-âge aurait pu l'être contre les attaques des Routiers. Une haute muraille à chaperons hérissés de verre enceignait toute la propriété, et ne laissait paraître que le toît du logis. Le grand portail à claires-voies, qui ouvrait autrefois une percée sur la cour, avait été soigneusement garni de planches, et l'on entrait maintenant par une petite porte à guichet que les habitués seuls savaient ouvrir. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient en outre défendues, jusqu'au tiers de leur hauteur, par des persiennes fixes, et les croisées des autres étages avaient toutes de petits rideaux d'une mousseline épaisse collée aux vitics, de ma-

nière à Délaisser rien voir du dehors. Quant aux voisins, madame Desbarres n'en avait point à craindre. Elle avait soutenu deux procès, l'un pour faire condamner les seules ouvertures qui eussent vue sur son jardin, l'autre pour obtenir l'exhaussement d'un mur mitoyen, et les avait gagnés tous deux en première instance et en appel.

Nul, du reste, ne s'en était étonné, car madame Desbarres passait h Quimperlé pour une femme entendue en affaires, et à qui tout réussissait. L'opinion publique attribuait même à son influence la meilleure partie de la fortune acquise dans le commerce par feu M. Desbarres. La vérité était que celuici avait seul conduit les opératioiîs dans lesquelles il s'était enrichi; mais timide et silencieux, il avait laissé tout l'honneur de son habileté retourner à madame Desbarres. Ce qu'il faisait tout bas, elle le disait

226 lA VALI5E NOIRE,

tout haut, et, une fois le succès obtenu, on attribuait à elle seule l'idée de l'entreprise, parce qu'elle avait été la seule à en parler. Elle-même finit par se le persuader. Nature dominatrice et absorbante, elle s'était insensiblement accoutumée à regarder son mari comme un serviteur dont le travail lui appartenait. Elle s'emparait des projets de M. Desbarres aussitôt qu'il les lui avait communiqués, exigeait, à grand bruit, leur exécution, comme si l'initiative fût venue d'elle, la résistance de lui, et triomphait publiquement après la réussite, en répétant qu'elle l'avait bien prédit.

Tout autre que l'honnête marchand de bois se fût révolté contre cette espèce de confiscation de sa personnalité; mais lui, il y avait été préparé de longue main. Né d'une famille dans laquelle s'étaient produits, autrefois, plusieurs cas d'aliénation

mentale, ilavait, pour ainsi dire, grandi sous le poids de ce passé. Dès son enfance, on s'était étudiée lui persuader qti'il ne pouvait prétendre à se conduire seul. Au moindre élan de jeunesse, il voyait tout le monde pâlir, comme si l'on eût aperçu les symptômes du mal héréditaire. On cherchait à l'apaiser, à l'engourdir, en redoublant autour de lui le calme et le demi-jour. Cette éducation eut nécessairement pour résultat d'énerver une volonté qui demandait, au contraire, à être fortifiée par l'exercice. Celle de l'enfant eut le sort de ces membres toujours emprisonnés et soutenus qui ne peuvent se développer. Il arriva à l'âge d'homme, habitué à ne sentir que sauf approbation et à n'exécuter que sous la responsabilité des autres. Le maniement des affaires eût pu modifier à la longue cette nature ; mais, marié jeune, il passa de lu tutelle de ^a

mère sous celle de sa femme, et acheva de s'annuler.

Du reste, ce qui eût été un joug pour tout autre ne lui sembla, à lui, qu'un point d'appui. Madame Desbarres possédait précisément au plus haut degré la qualité qui lui manquait, une volonté confiante» Ce qu'elle avait commencé, elle le continuait et l'achevait avec cette persistance aveugle des esprits bornés qui ont la vue trop courte pour voir les obstacles et arrivent souvent parce qu'ils ne les ont pas vus. Son mari comprit de quels secours pouvait être pour lui un pareil caractère. Heureux, dans sa timidité, de n'avoir point à faire acte d'existence, il s'effaça derrière madame Desbarres, et se laissa emporter dans sa destinée comme dans un char ami que l'on n'a point l'embarras de conduire. Tout entier à son commerce, il ne faisait rien qu'au nom de son mentor,

et avait le plaisir de l'action sans en avoir la responsabilité.

Sa vie s'écoula ainsi dans une tranquillité occupée. Il ne sentait point les chaînes de sa servitude volontaire, il ne haïssait rien, il ne demandait rien; il se laissait simplement être heureux, et, lorsque vint pour lui Theure de la mort,* il put regretter la terre , où son humble place lui avait été douce, parce qu'il l'avait acceptée sans ré-

II laissait un fils sur lequel madame Desvolte.

barres reporta toute son affection, c'est-àdire toute son autorité; mais Sulpice n'accepta qu'avec répugnance cet héritage de soumission. Quelques gouttes du sang de sa mère réchauffaient ses veines. Défiant et indécis comme son père, il avait, de plus que lui, la honte de cette indécision et de cette défiance. Il faisait effort pour les combattre ;

il s'exerçait à la fermeté ; il essayait, par instants , de repousser la domination que Ion voulait lui faire subir; mais Temportement avec lequel il engageait toujours la lutte le faisait ressembler à ces poltrons qui crient bien haut pour s'exciter eux-mêmes au courage. Au fond de toutes ces insurrections on sentait clairement la faiblesse impatiente, douloureuse, indignée, mais incapable de résister longtemps.

Madame Desbarres ne s'y trompa point. Sûre de dompter ces fougues déjeune coursier, elle n'y répondit qu'en serrant le frein, et Sulpice, qui vit que ses révoltes n'aboutissaient jamais qu'à d'humiliantes capitulations, devint plus circonspect.

Cependant, les débats entre la mère et le fils se renouvelaient par intervalles et furent connus. On commença à parler dans la ville des folles désobéissances de ce dernier, de

ses caprices, de ses goûts bizarres. Sulpice vivait, en effet, d'une manière étrange pour Kemperlé. Il ne fréquentait aucun des jeunes gens de son âge, ne visitait personne, et partageait ses journées entre le bureau de la mairie, où sa mère avait exigé qu'il travaillât, de longues promenades solitaires dans la campagne et des lectures sous les arbres. Le bruit se répandit même qu'on l'avait vu des tablettes à la main dans les sapinières de Kermor, et qu'il composait un poëme! A cette nouvelle, les vieilles gens échangèrent des regards et répétèrent d'un air profond : Que les Desbarres avaient tonjours eu la tête faible.

Au milieu de ce blâme universel, un homme pourtant essayait de défendre Sulpice, et semblait n'avoir point perdu toute espérance pour son avenir ; c'était le secrétaire de la mairie, Honoré Vallin, ancien ami

de la veuve Desbarres, dont il faisait la partie de piquet tous les soirs, et chez laquelle il soupait tous les mercredis depuis vingt ans; car en province, tout se régularise, et l'on fonde un souper comme ailleurs une rente, à perpétuité. Or, selon M. Vallin , les bizarreries de conduite de Sulpice ne tenaient qu'à l'isolementj et le seul remède qui pût l'en guérir était le mariage. Si Desbarres aimait tant à parcourir les bois, s'il perdait son temps h apprendre des vers, s'il ne voyait personne, c'est que rien ne l'empêchait de suivre ses goûts en toute chose, et une femme devait nécessairement lui faire perdre celte dangereuse habitude. Avec une femme, Sulpice serait obligé de se promener dans les rues, de ne lire que le journal, de faire des visites, de vivre enfin comme un homme raisonnable. Là était pour lui le seul moyen de salut. Quant à la personne dont on de-

vait faire choix, M. Vallin la savait par cœur. 11 fallait une jeune fille du pays, dont on connût la fomille, les antécédents , le caractère. Il ne disait rien de la dot, par plusieurs raisons qu'il s'abstenait de développer et qu'il prétendait résumer dans cet axiome sentimental à l'usage des refrains de romances : Targent ne vaut pas le bonheur! Mais- il déclarait important qu'elle fût jolie, vive, entendue, capable enfin d'arracher le jeune homme à ses rêveries et de le pousser en avant.

L'honnête fonctionnaire municipal eût pu ajouter que ce portrait était, de tous points, celui de sa nièce, mademoiselle Henriette Riollet, petite brune à qui son nez retroussé, son œil rond et ses lèvres vermeilles avaient fait une réputation d'esprit qu'elle tâchait de soutenir en riant à tout sans jamais répondre à rien. Elle avait été élevée par

M. Yallin, qui, pendant qu'elle était enfant, n'avait cessé de se plaindre de son indocilité , de son ignorance, de sa tyrannie ; mais, je ne sais quel prodige étrange et pourtant ordinaire, l'âge nubile avait subitement transformé tous ces défauts en vertus. L'indocilité s'appelait maintenant de l'indépendance, l'ignorance de la simplicité, la tyrannie de la force d'esprit ; le démon était enfin devenu un ange..., un ange à marier!

Henriette soupait tous les mercredis avec son oncle chez madame Desbarres , et y voyait Sulpice. Ces rencontres fréquentes avaient établi entre les deux jeunes gens une familiarité précoce qui , loin de conduire à une intimité plus tendre, y met presque toujours obstacle. Ils pouvaient se voir à loisir, se parler à toute heure, s'aimer sans contrainte ; aussi n'y pensèrent-ils pas. Chacun d'eux d'ailleurs regardait à un

point différent de l'horizon. Tandis que Sulpice marchait ivre et éperdu au milieu des fantômes de la jeunesse, comme le dieu de Berecinlhe au milieu de son cortège échevelé, Henriette ne sortait point de ce cercle de petits intérêts, de maigres vanités et de puérils plaisirs, qui occupent les existences vulgaires. Celui-là cherchait le fil d'or dans la magique quenouille des fées, celle-ci brodait, point par point, le grossier canevas de la réalité. Le moyen qu'ils pussent se rencontrer et se plaire? Henriette ne comprenait rien aux sauvageries de Sulpice, à ses enthousiasmes, à ses abattements ; tout ce qu'elle avait remarqué de lui, c'est qu'il se montrait moins aimable que la plupart des jeunes gens de son âge.

Mais c'était surtout lorsque la jeune fille le comparait à son cousin Alexandre Béfort, qu'elle demeurait frappée de son infério-

l'ité. A la vérité, Alexandre était le héros de la fasidon kemperloise. Il avait trente ans, une figure passable, une fortune suffisante, et se faisait habiller à Paris. C'était, de plus, un de ces hommes doués d'une aptitude générale, parce qu'ils n'en ont pas de particulière, et qui acquièrent, presque sans peine, les rudiments de toute chose ; espèce de princes de la médiocrité auxquels appartiennent les royautés infimes de l'art ou de la mode, et dont l'empire ne dépasse point les bureaux d'octroi de leur commune. Alexandre savait chasser, danser, monter à cheval, chanter la romance, jouer des charades; il avait eu quelques duels heureux et plusieurs aventures scandaleuses : c'était, en un mot. le Ducrou, le Garât, le Saint-George et le Lovelace deKemperlé.

Les mères de famille le traitaient bien de mauvais sujet, mais les jeunes filles rame-

liaient toujours son nom dans leurs entretiens. Elles s'informaient de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait dit. Lorsqu'il paraissait dans la rue, on criait : — « C'est lui! » et toutes les aiguilles demeuraient en l'air, toutes les têtes s'avançaient h la fenêtre pour le voir passer. Henriette avait d'autant moins pu échapper h cette préoccupation générale, qu'elle était parente de Béfort, et que cette parenté lui valait une sorte de reflet de célébrité. On disait à Kemperlé : — C'est la cousine de M. Alexandre, du ton que prit autrefois le commissaire de la Cité pour dire à Piron qu'il était frère de l'auteur de Manlins.

Malheureusement la jeune Olle voyait rarement son cousin. M. Vallin, qui le soupçonnait de vouloir plaire à sa nièce, et qui avait mille motifs pour préférer l'alliance des Desbarres, n'avait jamais encouragé ses

visites, si bien que Henriette était réduite à parler d'Alexandre, quand elle le pouvait, avec ses amies, et à y penser lorsqu'elle était seule.

Elle se trouvait précisément dans ce dernier cas au moment où commence notre récit. Assise sous une des tonnelles de madame Desbarres, d'où elle apercevait les toîts du pavillon habité par son cousin, elle repassait dans son souvenir tout ce qu'il lui avait dit à sa dernière visite, lorsqu'un grincement de cordes, à harmonie douteuse, retentit dans le jardin voisin : c'était un prélude de guitare. Henriette releva la tête, prêta l'oreille, et bientôt la voix d'Alexandre lui-même se fit entendre.

Il chantait une romance nouvelle qui passait pour le chef-d'œuvre du moment.

Adieu , couronnes de la gloire , Fracas des camps chers aux guerriers.

Adieu , déesses de mémoire , Je ne veux plus de vos lauriers.

Je ne veux plus de vos lauriers! ..

Ici la guitare continua seule deux mesures d'accompagnement, comme pour appuyer le congé donné par le chanteur à toutes les vanités martiales; puis la voix reprit :

Au son bruyant delà trompelte,

l'accompagnement de guitare imita le son de la trompette,

Au bruit terrible du canon .

un gros m/ retentit tout seul pour reproduire le bruit de l'artillerie,

Je préfèie tendre musette ,

la guitare devint champêtre comme un galoubet,

Et le tambourin du vallon.

La guitare joua du tambourin et termina l'air par trois magnifiques accords en arpèges.

Henriette, ravie, ne put s'empêcher de battre des mains.

A cet applaudissement inattendu, l'instrument, qui avait repris le prélude du second couplet, s'arrêta court.

— Comment, vous m'écoutiez, ma voisine? demanda Alexandre de l'autre côté du mur.

La jeune fille comprit que son cousin la prenait pour la veuve, et, voulant entretenir l'erreur, elle répondit un : Oui, de sa plus grosse voix ; mais Béfort reconnut sans peine la supercherie.

— Ce n'est pas madame Desbarres! s'éeria-t-il.

Henriette ne répondit que par nn éclat de rire comprimé.

— Pardieu! je saurai qui se moque de moi, reprit le chanteur.

Il y eut une pause. La jeune fille, rassurée par le mur, prêtait l'oreille en continuant à rire tout bas. Elle entendit d'abord un bruit de pas, puis un froissement d'espaliers, enfin 1" extrémité d'une échelle se montra au-dessus du chaperon mitoyen, et, presqu'an même instant, Alexandre lui-même parut au milieu des pampres de la vigne, en habit d'été, en chapeau de paille, le col rabattu et la guitare à la main. On eût dit un Colin du temps de l'empire faisant son entrée dans un opéra de Paul et Virginie.

Henriette, éblouie de cette apparition galante, poussa une exclamation de surprise.

— Quoi! c'est vous, ma cousine? s'écria Béfort en saluant; je ne croyais pas avoir un si charmant auditeur !

Henriette rit et rougit.

— Et, si je ne me suis trompé, reprit le jeune homme, vous avez même applaudi !..

— Cette romance est si jolie ! observa la cousine.

— Désirez-vous l'entendre de plus près ? demanda Alexandre en posant le pied sur la crête du mur.

— Non, non ! vous allez tomber, s'écria la jeune fille.

— Ne craignez rien.

— Je vous en prie, ne descendez pas; madame Desbarres se fâcherait...

— Et elle aurait raison, interrompit un nouvel interlocuteur.

Henriette se détourna et parut déconcertée en reconnaissant son oncle.

— Tiens! c'est le cousin, dit Béfort, qui ne se dérangea point; comment cela va-t-il, papaYallin?

— Mais comme vous voyez, Monsieur, répondit le fonctionnaire municipal d'un ton gourmé et en appuyant sur le dernier mot.

Le jeune homme ne parut point y prendre garde.

— Parbleu, vous arrivez à propos, reprit-il.

— C'est ce que je vois, observa Vallin, qui lança à sa nièce un regard sévère.

— Maintenant, je puis escalader la muraille.

— Comment !

— Dès que vous êtes là, il n'y a plus d'inconvenance; vous serez censé m'avoir invité à visiter le jardin de madame Desbarres.

— Je n'ai point l'habitude de faire les bon-

neurs chez les autres, répliqua Vallin d'un ton sec ; l'heure de la promenade est d'ailleurs passée.

Et s'adressant à sa nièce, qui faisait tourner son dé au bout de ses ciseaux pour se donner une contenance ;

— Je suis étonné que vous n'ayez pas entendu madame Desbarres vous appeler, conlinua-t-il ; vous étiez sans doute trop occupée ?...

Henriette voulut s'excuser; il l'interrompit d'un ton absolu, et lui ordonna de rentrer à la maison. La jeune fdle, naturellement peu soumise, allait répliquer ; mais se rappelant à temps le principe d'éducation qui ordonne l'obéissance devant les jeunes gens à marier, elle prit une altitude de victime résignée, ramassa sa broderie, et se retira la tête basse.

Lorsqu'elle fut partie, Alexandre se pen-

LA VALISE NOIRE. 24o

cha vers l'oncle, qui était demeuré debout à la même place.

— Est-ce h madame Desbarres ou à son iils que vous l'envoyez, cousin? demandat-il ironiquement.

— Comment ! à son fils? répéta le secrétaire d'un air qu'il tâcha de rendre surpris et qui n'était que contrarié.

— Ne faites donc pas l'ignorant, reprit Béfort, tout le monde sait que vous en voulez aux douze mille livres de rente de la veuve.

— Moi !

— Et que vous élevez Sulpice à la brochette pour votre nièce.

— Allons, interrompit Vallin, qui s'efforça de rire, c'est encore une de vos suppo" sitions bouffonnes.

— Dites mortifiantes.

— Pourquoi cela?

— Parce que j'avais moi-même des intentions.

— Vous ! reprit le vieux commis avec une inquiétude mal déguisée; laissez donc, vaurien, on vous connaît. Le diable n'est pas encore assez vieux pour se faire ermite. Eh! eh! eh! D'ailleurs, quand le goût du mariage vous viendra, ce ne sera pas pour épouser une petite fille sans dot; vous vous adresserez aux plus riches héritières de l'arrondissement, et vous savez bien qu'aucune ne vous refusera.

— Peut-être, dit Alexandre d'un ton d'indifférence'magnifiquement impertinent ; mais ma cousine a des yeux si vifs !

— Et l'humeur donc! Ah! je ne conseille pas à son mari d'avoir une volonté.

— Et c'est pour cela que vous la destinez au jeune Desbarres.

— Mon Dieu! je vous répète que je n'y pense pas plus que lui.

-—Pour lui, je crois que vous avez raison, observa Béfort; il est occupé ailleurs.

— Qui? Sulpice? Allons donc; c'est un sauvage qui passe sa vie dans les bois.

— Surtout dans ceux de Kermor.

— Parce qu'ils appartiennent h sa mère.

— Et parce que madame de Révol habite le manoir.

— L'étrangère ? Mais Sulpice ne la connaît pas.

— Hier encore il était chez elle.

— C'est impossible I

— Je l'ai vu sortir, reconduit par la Parisienne^ et le petit pâtre de la ferme m'a dit qu'il allait tous les jours au manoir.

Vallin dressa la tête et regarda le jeune homme en face.

— Vous ne plaisantez pas, au moins,

Alexandre! dit-il avec une sorte d'effroi.

— Ce serait une plaisanterie bien fade, observa Béfort.

— Mais comment Sulpiceconnait-il cette femme ? pourquoi n'avoir rien dit de ses visites?

— C'est ce que vous pouvez lui demandei*. Du reste, que vous importe, puisque vous n'avez aucun projet pour votre nièce.

— C'est à dire... non, certainement, bégaya le secrétaire; aussi ne s'agit-il point de moi, mais des convenances, de l'intérêt du jeune homme. Car Dieu sait où une pareille connyissance pourrait le conduire ! Vous avez bien fait de m'averlir, Alexandre, et je vous en remercie... pour madame Desbarres. Je vais m'occuper de tout éclaircir.

A ces mots, M. Vallin prit congé du cousin et se dirigea vers la maison.

Le bureaucrate trouva sa nièce occupée à envelopper deux chandelles dans des bobèches de papier découpé, tandis que madame Desbarres comptait les jetons.

— Eh bien! où restez-vous donc, monsieur Yallin? dit la veuve avec une certaine impatience, il est déjà sept heures et quart !

-- Pardon ! belle dame, répliqua le secré'

taire préoccupé, je me promenais dans votre jardin, et comme je ne voyais point de lumière au salon...

— Parce qu'on vous attendait, reprit la veuve; allumez les flambeaux, Henriette, et cherchez le jeu de piquet.

• — Un moment, cela me regarde, observa Yallin en tirant de sa poche un paquet soigneusement enveloppé dans un' fragment de journal. Je suis entré au café avant de venir...

' — Et vous apportez des cartes neuves?

— Qui n'ont servi qu'une fois ; regardez. Je les ai choisies à points roses, comme vous les aimez.

Le ton de madame Desbarres se radoucit.

— Eh bien! nous allons voir si elles me porteront bonheur, dit-elle. Avancez un fauteuil à votre oncle, Henriette, et commençons.

LA VALISE ^'OIRE 2St

M. Yallin posa sur la table sa tabatière d'or, salua, et s'assit vis-à-vis de la veuve.

— A qui sera premier en cartes? dit celleci, qui avait coupé et montrait un huit de trèfle.

— Madame doit être partout la première, et c'est évidemment h moi de donner, reprit M. Vallin en s' emparant des cartes.

La veuve répondit à cette galanterie invariablement répétée tous les soirs depuis vingt ans, par un sourire également invariable, et la partie commença.

Les cartes ont l'immense mérite d'occuper sans faire penser. Avec elles, on s'oublie dans un cercle d'évolutions bornées et de sensations prévues. Ce sont toujours les mêmes faits amenant les mômes réflexions; toujours les mêmes plaisanteries excitant le même rire : chacun a appris par cœur, avec les règles du jeu, tous les traits d'esprit qu'il

peut se permettre; les cartes réalisent enfin cette sainte égalité qui force l'intelligence et la sottise à tourner de compagnie dans la roue d'écureuil delà routine.

Madame Desbarres et Vallin étaient de trop anciens joueurs pour ne point connaître, en détail, toutes les ressources de conversation qu'offrent les différents incidents d'une partie do piquet. Le bureaucrate se plaignit plusieurs fois d'être obligé de mettre son cœur sur le carreau^ et la veuve ne manqua jamais, à chaque partie gagnée, de consoler le vieux célibataire en lui rappelant que le malheur au jeu prouvait le bonheur en ménage ; enfin tous deux venaient de se réunir pour proclamer l'axiome rimé :

Qui a quinte et qualorze avec le point Gagne la partie et ne paie point,

lorsqu'un jeune homme en redingote brune

et en chapeau de paille fine, ouvrit doucement la porte du salon. Henriette leva les yeux, mais son visage ne trahit aucune émotion.

— Qui vient là? demanda madame Desbarres, qui tournait le dosa la porte.

— C'est M. Sulpice, répliqua la jeune fille en rapprochant tranquillement l'aiguille de son feston.

Sulpice salua par leurs noms M. Vallin, Henriette et madame Desbarres. Sa voix avait cette douceur un peu chantante particulière aux Bretons; mais on y sentait, en outre, une timidité d'autant plus frappante, que rien ne semblait la justifier. La fatuité eût été plus facile à comprendre. La taille du jeune homme avait, en effet, des proportions élégantes et élevées, ses traits une expression d'intelligence, et ses mouvements cette souplesse cadencée qui est la grâce de

la vigueur. Cependant, en étudiant de plus près ces riches apparences, on était pris de doute sur leur réalité. Ces membres arrondis semblaient renfermer plus de lymphe que de sang, ces cheveux d'un blond pale révélaient une sorte de mollesse maladive, et dans l'oeil, « cette ouverture qui laisse voir au dedans, » flottait je ne sais quelle expression de volonté vacillante qui faisait craindre q\ie les muscles ne manquassent, en même temps, à lame et au corps.

A-près quelques questions de politesse adressées à Henriette, il s'était assis près de madame Desbarres qui, tout en continuant la partie commencée, lui demanda à quoi il avait employé sa soirée. Soit qu'il Jie crût point nécessaire d'avoir égard à la forme de la question, soit qu'il voulût l'éluder, SulpicG répondit qu'il venait de rapporter chez le commissionnaire les livres que lui envoyait

toutes les semaines un libraire de Lorient. Madame Desbarres hocha la tête.

~ Vous lisez beaucoup trop, dit-elle, ce sont toutes ces lectures qui vous rendent sauvage et triste. Est-ce qu'un garçon de votre âge ne devrait pas mieux emplo}er son temps?

— Que pourrais-je faire? demanda timidement Sulpice.

— Mais ce que font les autres, vous promener, chasser, voir un peu le monde ; montrer enfin que vous êtes un homme ; tandis que vous vivez comme un ours, toujours le nez dans vos livres! C'est se rendre ridicule à plaisir.

— Et nuire à sa santé, observa sérieusement Vallin. Il n'y a rien de plus malsain que les lectures prolongées; le cerveau se

fatigue.

— Les digestions se font mal, ajouta madame Desbarres.

— Voyez plutôt comme les gens de la campagne, qui ne savent ni lire ni écrire, se portent bien.

— Oui, oui, reprit la veuve d'un air profond, si le gouvernement faisait son devoir, il ne permettrait point l'établissement de ces cabinets littéraires.

— D'autant plus qu'ils excitent à lire comme les cabarets excitent à boire, ajouta spirituellement le bureaucrate.

— Et quels livres encore?

— Des romans sur l'histoire d'Ecosse.

— Par un auteur dont on ne peut prononcer le nom.

— Walter Scott.

— Tout juste; comme ce doit être amusant!

— C'est do mode à Paris, Madame.

— Ah ! comme vous dites, monsieur Vallin ! On a cette manie maintenant ; il faut que tout vienne de Paris, les chapeaux, les gants, les chaussures...

— Et même les héroïnes de roman.

— Comment, les héroïnes?

— Avez- vous déjà oublié votre belle locataire de Kermor !

— Ahl l'étrangère?

— Madame Lia de Ré vol, dit Vallin en jetant un regard vers Sulpice, qui s'était troublé.

— C'est cela! reprit la veuve, Lia! . . . encore un nom que je ne puis retenir.

— Il est effectivement aussi extraordinaire que celle qui le porte ; savez-vous à quoi elle passe son temps à Kermor?

— Non.

— A se promener nue tête dans les bois,

et à traverser la petite rivière à la nage. I. ir

— Qu'est-ce que vous dites? elle sait nager !

— Et manier les armes à feu! On l'a entendue tirer le pistolet dans son jardin.

— Ah! mon Dieu! s'écria madame Desbarres, mais c'est donc une aventurière !

— Pourquoi cela, ma mère? demanda Sulpice 5 dont les traits avaient tour à tour exprimé l'embarras et l'impatience pendant queYallin parlait.

— Pourquoi? répéta la veuve, mais parce que ce ne sont point là les manières d'une personne bien élevée. A-t-on jamais vu une femme qui se respecte tirer du pistolet et nager ?

— C'est comme votre ancienne voisine, la marquise de Launay, observa Yaliin.

— La marquise de Launay était une femme perdue, dit vivement Sulpice, et

rien n'autorise à lui comparer madame de Révol.

— Parce que nous ne connaissons point sa vie.

— De quel droit la juger, alors, et pourquoi cette ignorance serait-elle une présomption contre elle ? Faut-il donc préjuger le mal, et ne demander de preuves que pour le bien ?

— Ah ! parbleu ! si l'on veut des preuves, il n'en manque pas, reprit Vallin, il suffît de rapprocher les circonstances. Qui connaît cette dame Lia de Révol, d'abord? Elle arrive ici, il y a six mois, sans autre lettre d'introduction qu'un passeport, ce qui indique a^sez qu'elle n'avait aucun moyen de se faire recommander. Au lieu de prendre un logement à la ville, chose d'autant plus naturelle que je lui faisais offrir mon petit pavillon neuf, elle va habiter la campagne ,

comme quelqu'un qui se cache ; elle ne parle à personne de ce qui Tamène, sans doute parce qu'elle n'a rien à leur dire de bon ; elle continue à vivre dans l'isolement, et repousse les avances que lui font quelques personnes plus bienveillantes quesagits, évidemment dans la crainte de se faire voir de trop près; enfin, elle affecte mille habitudes bizarres. On la voit parcourir les prairies de Kermor avec un chapeau de grosse paille orné d'herbes et de coquelicots ; elle reste sur les grèves pendant les orages, et revient seule, de nuit, par les bruyères. Si ce ne sont point là les allures d'une aventurière, je ne m'y connais plus.

— C'est-à-dire, s'écria Sulpice avec une ironique amertume, que tout ce qui sort de nos habitudes bourgeoises doit exciter le soupçon; quiconque ne vit point comme nous et avec nous n'a droit à aucune estime;

nous interprétons contre lui ses actions les plus indifférentes. S'il tait ce que nous voudrions savoir, c'est qu'il se sent coupable; s'il nous fuit, c'est qu'il se cache ; s'il veille quand nous dormons , c'est qu'il médite quelque crime. Nous ne lui permettons point d'avoir plus d'élévation, plus de goût, plus de curiosité, plus de courage que nous. Et qu'importe donc que madame de Révol ait préféré la campagne au pavillon que vous vouliez lui louer; qu'elle n'ait raconté son histoire à personne, qu'elle aime les fleurs des champs et les orages sur la mer ! Sont-ce là des motifs suffisants de défiance et de mépris? Quand les causes vous échappent, pourquoi les supposer honteuses?

Quelle preuve avez-vous que l'étrangère :, comme on Tappelle, n'est point digne de tous vos respects? et qui pourrait citer un seul fait qui l'accusât?

6fi2 LA VALISE NOIRE.

Sulpice s'était laissé emporter à un élan si impétueux, que sa mère en demeura d'abord muette de surprise ; mais elle l'interrompit enfin avec autorité.

— Eh bien! eh bien! oubliez-vous à qui vous parlez, Monsieur? dit-elle; que signifie ce ton?...Prétendriez-vous, par hasard, donner des leçons à M. Vallin?

— Je ne donne point de leçon, ma mère, répondit le jeune homme d'un accent animé, Jfe repousse une attaque injuste.

— Et qui vous en a chargé ? depuis quand êtes-vous l'avocat de la Parisienne?

— Ma mère...

— Il serait curieux de vous voir prendre le parti d'une étrangère contre nous.

— Mais ce n'est point contre vous...

— Pardonnez-moi, Monsieur, je ne souffrirai pas que vous manquiez de respect

aux amis de la famille. M. Vallin est d'âge à savoir ce qu'il dit.

— Je n'ai point prétendu...

— Et quand il exprime une opinion, vous devez garder le silence.

Sulpico parut hésiter un instant, puis se leva brusquement, et étendit la main vers son chapeau.

— Que faites-vous? demanda madame Desbarres.

— Je m'en vais, ma mère, répondit le jeune homme d'une voix altérée.

— Pourquoi cela.

— Parce que je ne pourrais me taire en entendant insulter une femme absente.

— Restez, Monsieur, je le veux; restez, vous dis-je!

Mais Sulpice s'élança hors du salon sans rien entendre. Madame Desbarres demeura

à demi retournée sur son fauteuil, immobile et stupéfaite.

— 11 est parti, s'écria-t-elle enfin, en entendant la porte se refermer avec violence ; est-ce bien possible ? malgré mon ordre !

— J'en étais sûr, murmura Vallin, qui venait de jeter ses cartes sur la table.

— Sûr, dit la veuve en le regardant, sûr de quoi?

Il porta mystérieusement un doigt à ses lèvres, jeta un regard oblique sur Henriette, qui avait assisté à toute cette scène sans quitter son feston, prit un des flambeaux d'argent, et invitant d'un geste solennel madame Desbarres à le suivre, il passa avec elle dans la pièce voisine.

Nous le laisserons répéter à la veuve les soupçons communiqués par Alexandre Béfort, et que semblait confirmer la singulière chaleur avec .laquelle Sulpice avait défendu

l'étrangère, pour suivre le jeune homme dans la chambre où il venait de se renfermer.

Cette pièce, située au second étage et éclairée par une seule fenêtre ouvrant sur le jardin, était encombrée d'objets disparates qui lui donnaient un aspect particulier. C'était là que tous les meubles inutiles, incommodes ou écloppés de la maison trouvaient successivement leurs invalides. On y voyait un lit carré dépouillé de ses rideaux encamayeu, près d'un secrétaire du temps de l'empire, dont les rampes de cuivre avaient été arrachées; un bahut gothique, aux sculptures écornées, s'appuyantsurune console Louis XV; des glaces troubles, des gravures sans verres, des chaises privées de leurs barreaux , et deux tables à marbre fêlé.

Mais ^au milieu de cet entassement de meubles divers , il était facile de distinguer

ceux que Sulpice avait adoptés pour son usage. Le jeune homme s'était fait, pour ainsi dire, une petite chambre dans la grande ; il avait choisi pour cela le coin le plus rapproché de la fenêtre. Tandis qu'ailleurs tout semblait poudreux , triste , délabré , là tout était vie et lumière.

Sous une bibliothèque en sapin garnie de livres sans reliures , se dressait un bureau «ouvert de brochures entassées et de notes éparses ; un album ouvert sur une chaise de jonc laissait voir une esquisse de paysage à demi crayonnée ; une flûte d'ébène était accrochée au-dessus d'un pupitre chargé de musique ; enfin, sur une petite table à portée de la main et du regard, était posée une coupe en opale dans laquelle baignait une seule églantine. Ce vase, dont l'élégance eo<quette formait un singulier contraste avec le reste de l'ameublement, avait sans doute un

LA VALISE NOIRE. 26r

grand prix pour Sulpice, car il occupait seul la grande table que l'on avait repoussée dans l'encoignure la plus abritée et dont on avait écarté les antres meubles, afin d'éviter tout choc. On eût dit un objet sacré exposé à l'adoration sur un autel.

Après avoir vivement refermé la porte de sa chambre, comme s'il eût craint d'être poursuivi , le jeune homme s'approcha du coin que nous venons de décrire , qui seul était véritablement à lui dans cette espèce de garde-meuble , et se laissa tomber sur le fauteuil placé devant le bureau. Sa colère avait déjà fait place à l'abattement. Il promena quelque temps ses regards avec une tristesse découragée sur tout ce qui l'entoulait; mais, les arrêtant enfin sur la coupe et sur i'églantine, il parut s'émouvoir ; une légère rougeur colora son visage, ses paupières devinrent humides, ses lèvres s'entr'ou-

vrirent pour prononcer un nom. Enfin, appuyant sa tête sur scsdeux mains, il tomba dans une profonde rêverie pendant laquelle tout ce qui lui était arrivé depuis deux mois repassa successivement, en images confuses, devant son âme.

L'apparition d\me personne étrangère dans une petite ville n'est pas seulement un événement qui occupe, c'est une bonne fortune pour toutes les malveillances oisives et affamées. Quelque soin que l'on mette à surveiller ses voisins , à commenter leurs paroles, àanalyser leurs actes, c'est un sujet bien vite épuisé. La moisson des ridicules et des

vices une fois faite, on ne peut plus compter que sur quelques glanes. On se connaît d'ailleurs trop bien pour que la malignilé ait le champ libre ; la réalité , que l'on coudoie, arrête l'imagination dans ses élans. Avec un étranger, au contraire, tout est supposable, tout est possible. La médisance prend son vol,"comme le Satan de Milton, dans les immensités de l'infini. L'étranger n'est connu de personne , il n'a dans le pays ni famille, ni intérêts, sa réputation est une épave que nous apporte le hasard et que nous pouvons dépecer sans danger.

Madame de Révol en fit l'épreuve à Kemperlé. Elle avait d'abord été accueillie avec une défiance malveillante ; le soin qu'elle mit à éviter toute relation , des habitudes inconnues en province et quelques caprices d'artiste, ne tardèrent pas à justifier tous les soupçons. Sulpice lui-même, sans parîager

les préventions générales, avait vu avec chagrin l'étrangère s'établir dans le manoir de sa mère. Les bois de Kermor étaient sa promenade accoutumée; là, il n'avait à craindre ni dérangement , ni rencontres ; il était chez lui et maître de sa solitude. Or, la présence de madame de Révol troublait ces plaisirs. Les sapinières du rivage ne lui appartenaient plus, il ne pouvait désormais prolonger ses courses jusqu'au manoir, se promener dans les chambres désertes, rester accoudé à quelque fenêtre élevée , les yeux sur la mer et l'âme dans ses songes. Kermor a\aitun nouveau maître à qui appartenaient la vue de l'Océan et l'isolement des bois.

Il essaya de porter ailleurs ses rêveries, mais ailleurs ses piedsne trouvaient pas d'eux-mêmes les sentiers, ses yeux ne connaissaient point chaque coin d'horizon encadré dans les arbres, son oreille ne devinait point de

quelle source venait le murmure , son odorat de quelle lande arrivait le parfum. Il fallait écouter, regarder, se conduire ; l'esprit, à chaque instant éveillé , interrompait ses songes , et , au milieu de ces involontaires distractions, Sulpice essayait en vain de poursuivre ses chimères.

Il fallut donc revenir aux lieux connus et accoutumés. Le jeune homme évita seulement le voisinage du manoir; il choisit pour ses promenades les allées les plus écartées, pour ses repos les fourrés les plus inaccessibles. Deux ou trois fois pourtant il aperçut, à travers le feuillage, la taille sveltede l'étrangère ; mais, connaissant tous les détours de ce labyrinthe de verdure , il put éviter sa rencontre et se persuada qu'il avait même échappé à son regard.

Un soir, en regagnant la ville après une longue promenade, il s'aperçut qu'il n'avait

plus le livre qu'il emportait toujours pour compagnon de route , et , se rappelant une longue station à l'entrée de la prairie, il rebroussa chemin dans l'espoir d'y retrouver le volume oublié. Il venait détourner le taillis de noisetiers, et son œil cherchait déjà les touffes d'aubépines sous lesquelles il s'était assis, lorsqu'il se trouva tout à coupa quelques pas de l'étrangère , qui s'avançait vers lui son livre à la main.

Occupée de sa lecture, elle n'aperçut point d'abord Sulpice, mais un mouvement de celui-ci l'avertit ; elle releva la tête avec une exclamation , tandisque le jeune homme , surpris et confus , s'était arrêté.

Un regard involontaire qu'il jeta sur le volume fit tout comprendre à madame de Révol.

■ — Ce livre vous appartient , Monsieur ? dit- elle en rougissant.

274 LA VALISE iXOIRE.

Sulpice répondit affirmativement.

— Je dois alors m'excuser de l'avoir pris et d'y avoir regardé , reprit l'étrangère avec grâce; je pourrais vous dire, pour me justifier, que je cherchais le nom de son propriétaire, mais la vérité est que les livres exercent toujours sur moi une sorte de fascination, et que je ne puis en apercevoir un sans l'ouvrir involontairement...

— J'ai toujours éprouvé la même chose, dît Sulpice étonné d'entendre exprimer une de ses sensations les plus familières.

— Je le sais, reprit madame de Révol en souriant; bien que je n'aie vu madame votre mère que deux fois, elle vous a dénoncé à moi comme un lecteur incorrigible.

— Quoi! interrompit Sulpice honteux, elle vous a dit...

— Ce dont j'ai pu m'assurer moi-même

en VOUS voyant tous les jours, un livre à la main, dans nos bois.

• — Mes promenades ici sont , en effet, une indiscrétion dont je dois m'excuser, dit timidement le jeune homme.

— Comment donc? un propriétaire n'at-il pas le droit de visiter son domaine? Je crains au contraire d'avoir souvent troublé ces promenades sans le vouloir, car j'ai cru observer que ma rencontre vous faisait fuir. . .

Suîpice voulut protester.

— Oh! ne vous en défendez pas, reprit l'étrangère avec une vivacité charmante; c'est une discrétion dont je dois vous savoir d'autant plus de gré que vos compatriotes m'y ont peu habituée. Aussi votre réserve m'a-t-elle sérieusement touchée ; je suis heureuse que le hasard me permette de vous en remercier... et de vous engager à ne point la pousser trop loin.

LA VAIISE NOIRE. 276

Sulpice s'inclina.

— Kermor est assez grand pour deux promeneurs, continua la jeune femme; nous pouvons nous partager les bois, et, puisque vous aimez le silence et l'ombre, vous aurez à vous seul votre royaume de solitude.

— Et si j'allais en oublier les limites? observa Sulpice enhardi par la franchise gracieuse de madame de Révol.

— Ah! vous vous exposeriez à des représailles.

— La menace est peu effrayante.

— Plus que votre politesse ne permet de l'avouer. Pour ma part, je ne voudrais point que l'on m'arrachât à la compagnie dont vous jouissiez aujourd'hui.

— Ce livre?... vous le connaissez donc? — Non, mais il est d'un de mes poètes préférés.

— Si vous désiriez le parcourir?...

— Je n'osais VOUS le demander, dit madame de Révol avec un embarras souriant ; mais, puisque vous allez au-devant de mon souhait, j'accepte. Moi qui ai toujours été grande liseuse, je suis ici depuis trois mois fans ressources, et, en apercevant tout à l'heure votre volume dans l'herbe, j'ai tressailli comme Achille à la vue des armes apportées à Scyros.

— Je suis fâché de n'avoir pu connaître plus tôt cette disette de livres.

— Rlille grâces, Monsieur! je ne voudrais point revenir à mes habitudes exagérées de lecture j elles empêchent de regarder autour de soi^^ A force de causer bas avec les livres, on finit par ne plus savoir parler haut avec les hommes , et les liseurs ressemblent tous, plus ou moins, à ces hallucinés sans cesse occupés d'un monde invisible.

Sulpice allait répondre, lorsque l'étran-

gère s'arrêta ; ils étaient arrivés h la grande avenue qui conduisait au manoir. Le jeune homme comprit qu'il était temps de se séparer; il s'inclina pour prendre congé.

— J'espère ne vous séparer que peu de temps de votre poète, dit madame de Révol, et dans quelques jours le livre vous sera rapporté.

— N'en prenez point souci, répliqua rapidement Sulpice, qui craignait les conjectures auxquelles un pareil renvoi ne pouvait manquer de donner lieu ; je le reprendrai à la première rencontre.

— Sur nos frontières, car je tiens à les établir.

— Quand vous l'ordonnerez.

— Eh bien 1 après-demain.

— Après-demain.

La jeune femme répondit avec grâce au

profond salut de Desbarres, et disparut dans l'allée de mélèzes.

Sulpice rentra. chez sa mère tout agité. Le hasard qui venait de le rapprocher inopinément de l'étrangère était, dans sa vie monotone, une sorte d'aventure. Il avait d'ailleurs trop souvent entendu parler de l'habitante de Kermor pour que sa curiosité n'eût point été excitée. Les mille suppositions dont elle avait été l'objet l'entouraient d'avance, pour lui, d'une espèce d'atmosphère romanesque qui rendait son apparition plus saisissante. Aussi l'imagination inoccupée du jeune homme en fut-elle profondément remuée.

11 se mit à repasser dans sa mémoire, comme à son insu, tous les traits, toutes les paroles, tous les gestes de madame de Révol ; il se rappelait jusqu'aux plus fugitives nuances de ses regards, jusqu'aux plus légères inflexions de sa voix, et il trouvait dans ces

inflexions, dans ces nuances, je ne sais quel

charme tout nouveau pour lui.

Le surlendemain, il se rendit à Kermor. Lorsqu'il arriva , l'étrangère était près du bosquet d'aubépines, tenant son livre qu'elle lui présenta en souriant. Elle l'avait lu, et en parla au jeune homme avec une expansion attendrie. Tout ce qu'elle dit, Sulpice l'avait senti, mais ses propres jugements lui semblaient nouveaux en passant par la bouche de madame de Révol. Elle leur donnait cet accent féminin qui est à lui seul toute une poésie. Aussi se trouvait-il dans la même position que le compositeur qui entend une voix suave traduire ses inspirations, et demeure lui-même enchanté de leur pénétrante douceur.

Jusqu'alors il n'avait connu de la femme que l'utilité vulgaire et la beauté contrainte; il n'avait vu que des mères de famille par-

LA VALISE NOIUE. 281

lant ménage ou des filles à marier ne parlant de lien ; c'était la première fois qu'il trouvait l'intelligence cultivée unie aux grâces libres et décentes. Cette révélation de la femme dans la plénitude de ses prestiges lui causa une sorte d'éblouissement. Ce qu'il avait lu se trouvait ainsi justifié; les héroïnes de ses livres favoris n'étaient plus de vains fantômes ; les sentiments qu'il croyait éprouver seul faisaient battre d'autres cœurs; le monde des poètes, qu'il avait pris pour un monde de fées, existait réellement; il le voyait, il le touchait; comme Colomb, il avait découvert son Amérique !

On comprend quels durent être l'étonneet l'extase de Sulpice. Il ne pouvait se lasser de regarder l'étrangère. Il avait souvent entendu nier sa beauté, et lui-même n'en avait point été frappé à la première vue; mais depuis qu'elle parlait, il ne pouvait compren-

dre cet aveuglement. Madame de Révol, pourtant, n'était point belle. Ses traits manquaient d'harmonie, son teint de fraîcheur, sa taille de proportions et de développements ; mais dans cet ensemble imparfait, le mouvement tenait lieu de jeunesse et la douceur de régularité. Quant au manque d'ampleur des formes, il eût été difficile de dire si c'était, chez l'étrangère, un défaut ou une grâce. La fragilité de cette nature appauvrie faisait mieux ressortir l'énergie du geste et la vitalité profonde du regard ; tout ce que l'être physique avait perdu semblait retourné au profit de l'âme, et cette espèce de transposition ouvrait un champ illimité aux suppositions sentimentales.

L'entrevue de Sulpice et de madame de Révol se prolongea près de deux heures. Celle-ci, qui persistait dans son projet de partager les bois de Kermor entre elle et le jeune

homme, s'occupa d'établir les frontières de lem-s solitudes respectives; le massif d'aubépines fut laissé en dehors des limites , comme un asile neutre où l'on pourrait à l'occasion se rencontrer.

L'étrangère mit dans cet enfantillage tant de grâce et de gaîté que Desbarres revint à à la ville complètement subjugué.

Il retourna les jours suivants à Kermor, mais sans voir madame de Révol ; elle s'était enfermée dans ses bois. Sulpice fut obligé d'errer sur la frontière qui les séparait de son propre domaine, comme une ombre sans sépulture à l'entrée des Champs-Elysées.

Enfin, le quatrième jour, il aperçut une robe blanche qui glissait entre les buissons. Il accourut, et trouva l'étrangère assise sous les aubépines; sur ses genoux était éparpillé un énorme bouquet de fleurs sauvages

284 LA VALlSr. NOIRK.

dont elle s'occupait à faire une guirlande. Elle salua à peine Sulpice.

— Voyez, s'éci'ia-t-elle avec une joie d'enfant, voyez, Monsieur, la riche moisson!

— J'aurais voulu prévoir cette rencontre, dit Sulpice, pour y joindre les fleurs de mon domaine,

— Aujourd'hui, je n'aurais su qu'en faire» mais une autre fois vous m'apporterez de grandes marguerites et des glaïeuls; on n'en trouve que dans la ravine, au-dessous du vieux saule creux.

— Vous connaissez donc la place où se cueille chaque fleur?

— J'ai tant parcouru vos bois depuis que j'habite Kermoi ! Songez que jamais auparavant je n'avais quitté Paris ; je ne connaissais la création que par ouï-dire; aussi, quand je suis arrivée ici, tout m'était nouveau : vos landes, Vos champs de blé noir.

VOS lins fleuris, vos dunes couvertes de sapins, votre Océan surtout. J'abordais un nouveau monde.

— Et vous l'avez aimé?

— Avec folie , vous le voyez , car je ne puis plus vivre qu'ici, en plein air, au milieu de ces parfums de genêts ou de sauges marines. Parfois la honte me prend de perdre ainsi mes journées entières en promenades d'écolier, je veux m'enfermer au manoir; mais je me sens aussitôt saisie d'un ennui désespéré. L'airdemachambrem'étouffe, le soleil qui brille à travers les vitrages mo semble sans lumière , sans chaleur. Alors, si j'ouvre ma fenêtre, les chants des oiseaux, les rumeurs de feuillages , les soupirs de la mer m'appellent, et, malgré moi, j'abandonne la maison pour me replonger dans les bois. • ... .3.t-

— Et dans cette solitude vous n'avez jamais regretté Paris?

— Jamais , jusqu'à présent. Vous vous étonnerez sans doute du charme qu'a pour moi cette vie de jeune fille qui ne devrait plus être la mienne 5 mais j'ai toujours pense que Dieu nous donnait en germe les goûts de chaque âge, et que, lorsque ces goûts ne pouvaient se développer en leur temps, les germes restés dans nos âmes, comme une semence enfouie , s'épanouissaient plus tard, au premier soleil favorable. N'ayant pu suivre les fantaisies de l'adolescence, je les retrouve en moi maintenant que l'adolescence s'est enfuie , et je reviens sur le passé pour reprendre les joies qui ne m'avaient point été payées.

— Ah! je comprends ces retours, dit Sulpice avec émotion; car, moi aussi, je retrouve souvent dans mon cœur les désirs

non satisfaits d'un autre âge. Souvent je voudrais être assis, comme un enfant, aux pieds de ma mère, la tête appuyée sur ses genoux, et lui disant sans contrainte tout ce qui traverse ma pensée! Mais...

■ Il s'arrêta ; madame de Révol releva brusquement la tête, et le regarda comme si elle eût entendu la fin de sa phrase.

— Mais ce sont de courtes folies, reprit Sulpice après un instant d'hésitation; je finis toujours par me rappeler qu'outre les germes qui s'épanouissent hors de saison, ainsi que vous le disiez tout à l'heure, il y a ceux qui ne s'épanouissent jamais. Comment compter sur l'arriéré de bonheur que nous doit le passé, alors que l'on obtient si peu du présent même ?

Desbarres accompagna ces mots d'uk ourire mélancolique dont madame de Révol parut frappée ; elle réunit avec une vivacité

288 LA VALISE NOIRK.

charmante toutes les fleurs qu'elle avait sur ses genoux, les rejeta dans la corbeille placée près d'elle, et se levant légèrement :

— Mon Dieu, pourquoi regarder la vie de si près?^ dit-elle d'un accent tendrement plaintif; je suis folle de vous conter ainsi mes superstitions ! Laissons là ces rêveries, et puisque vous voilà , faites-moi passer vos frontières pour aller au ravin cueillir des marguerites. "■"./',

Cette promenade fut suivie de plusieurs autres qui achevèrent d'établir une sorte d'intimité entre le jeune homme et l'étrangère. D'abord ils parurent se rencontrer par hasard ou pour échanger les livres que prêtait Sulpice ; mais , insensiblement, leurs entrevues se régularisèrent; en se quittant chaque soir , il se donnaient rendez-vous pour le lendemain.

Cette heure passée avec madame de Ré*

vol était devenue le but de la vie du jeune homme. Il s'y préparait tout le jour ; il cherchait le moyen de varier la promenade qu'elle ferait avec lui ; il pensait aux lectures qu'il pourrait lui proposer, aux choses qu'il devrait lui dire. Son naïf désir déplaire avait les raffinements de la séduction la plus exercée ; tout en s'étudiant à montrer chaque fois un esprit aussi aimable, aussi neuf, il contenait l'expansion de ses sentiments , mettait à dévoiler son cœur cette espèce de pudeur morale qui, comme l'autre, est un aiguillon.

Madame de Révol suivait tous les développements de cette nature charmante sans y deviner un premier amour, et sans prévoir, pour elle-même, les dangers de son intérêt curieux. C'est un aveuglement ordinaire aux intelligences aiguisées de prendre pour une simple occupation de l'esprit ce qui est djà

un entraînement. Tout entiers au plaisir d'observer, nous ne nous apercevons pas que notre analyse se passionne insensiblement, que notre sujet d'examen prend possession de nous-mêmes, et qu'en ne croyant poursuivre qu'une étude, nous tressons silencieusement autour de notre cœur un réseau de séductions qui assure sa captivité.

Sulpice avait d'abord paru à madame de Révol un enfant dont la timidité devait lui ôter toute crainte ; elle l'avait accueilli par suite de ce besoin de communication qu'éveille une solitude prolongée-, puis, en le voyant de plus près, elle s'y était intéressée, et avait fini par accepter sa périlleuse intimité.

Quelques troubles indicateurs commençaient bien à Tagiter, elle s'étonnait bien parfois de ses battements de cœur à l'arrivée du jeune homme, de ses découragements

lorsqu'elle se retrouvait seule, de son épouvante dès que sa pensée se reportait sur le passé ou sur l'avenir; mais elle avait traversé de trop cruelles épreuves pour prêter beaucoup d'attention à ces symptômes; car il en est des maladies de l'àme comme de celles du corps, elles nous déshabituent de la santé, et le souvenir de nos anciennes souffrances nous empêche de prendre garde à quelques tressaillements douloureux.

L'inexpérience de Sulpice, au contraire, devait le rendre attentif à toute sensation nouvelle. Il était d'ailleurs à cet âge où le cœur attend Tamour. le cherche sans cesse et croit partout le reconnaîti-e. Aussi ne tarda-t-il point à voir clair en lui-même ; mais, loin de s'effrayer de sa passion naissante, il l'accueillit comme un ange consolateur. Sa vie avait enfin un intérêt, il sortait de cette prosaïque histoire des habitudes

journalières pour commencer le roman de la jeunesse, toujours si prestigieux au début, souvent si triste au dénouement.

Le moyen d'ailleurs, de résister aux mille mérites de madame de Révol ? Outre la supériorité de son esprit, de sa sensibilité, de ses grâces, n'avait-elle pas l'attrait suprême ie l'isolement? N'était-elle pas en butte à une sorte de persécution occulte? N'avaiton pas, en l'aimant, la joie de braver l'opinion publique ; séduction si irrésistible pour la jeunesse!

A ces charmes déjà si puissants, Sulpice joignit le mystère. Il avait gardé le silence sur ses premières relations avec l'étrangère sans autre but que d'échapper à l'ennui des questions. Il persista plus tard dans la même yéserve, sur la prière même de madame de îlévol, qui désirait éviter le renouvellement

des impoi'tunités qu'elle s'était vue forcée de repousser lors de son arrivée. Elle n'avait, en effet, trouvé alors d'autre moyen de se délivrer des invitations et des visites faites par curiosité qu'en transfomiant le manoir en une sorte de lazaret fermé à tout le monde. Encore le cordon sanitaire établi autour de sa solitude n'avait-il pu la mettre à l'abri de certaines poursuites , ni de lettres amoureuses, dont elle avait mieux aimé rire que s'offenser. Elle en avait même communiqué quelques-unes à Desbarres, qui avait cru reconnaître l'écriture. Or, elle craignait qu'en apprenant la quarantaine levée youv Sulpice, les plus hardis ne se crussent autorisés à recommencer des avances gênantes ou injurieuses, et ce fut pour l'éviter qu'elle recommanda le silence au jeune homme.

L<3urs entrevues avaient d'abord eu lieu

dans les bois où Sulpice se rendait tous les soirs avec ses pistolets sous prétexte de s'exercer au tir (car dès que ses promenades avaient eu un but, il s'était persuadé qu'on devait les soupçonner); mais la santé delà jeune femme la força, tout à coup, à garder la maison, et ils se virent alors au manoir. Lia se tenait habituellement dans une petite pièce du rez-de-chaussée qu'elle appelait sa cellule, et qui avait une porte particulière sur les bois; Desbarres venait tous les jours y frapper et restait là jusqu'à la nuit, causant ou lisant avec la jeune femme que ses visites semblaient ranimer. Ces causeries et ces lectures avaient pourtant presque toujours quelque chose de mélancolique, et finissaient, le plus souvent, par de plaintives réflexions sur la vie. Depuis qu'elle souffrait, madame de Révol s'était assombrie, son âme avait perdu cette élasticité qui la

LA VALISE iXOIRE. 29S

sauvait autrefois de toute longue amertume et la faisait, pour ainsi dire, rebondir de la tristesse dans la joie. Les demi-confidences qui lui échappaient par instant, sans apprendre à Sulpice quel avait été son passé, lui firent comprendre que de cruelles épreuves l'avaient traversé, et qu'elle pouvait en craindre de nouvelles. Son indisposition se transforma d'ailleurs insensiblement en une langueur entrecoupée de souffrances aiguës, et qui la forcèrent à appeler un médecin. Le docteur Roby, que lui désigna Sulpice, était un homme habile et bon , mais d'une brusque simplicité. Il déclara sur-le-champ à madame de Révol que son état demandait plus d'e précautions qu'elle ne Tavait jusqu'alors supposé, l'interrogea longuem.ent, parut incertain sur l'appréciation de quelques symptômes , et finit par lui interdire

l'exercice du cheval et les bains de mer que Lia avait jusqu'alors cru salutaires.

Les choses en étaient là lorsqu'eut lieu la scène rapportée dans le chapitre précédent.

Le lendemain , Sulpice dormait encore quand la porte de sa chambre s'ouvrit lentement, en criantsur sesgonds, et le réveilla en sursaut. Il se redressa sur son séant , écarta les rideaux qui enveloppaient son lit, et aperçut la servante de sa mère portant une tasse de faïence jaune sur une assiette.

A la vue de Sulpice les yeux encore à demi-clos par le sommeil, celle-ci s'arréla.

'2p8 LA VALISE NOIRE.

— Jésus! je vous ai réveillé, mon maître! s'écria-t-elle avec un accent de regret.

— Bonjour, Dinah, dit Sulpice amicalement; est-il donc déjà si tard?

— Sept heures! J'apportais le lait de chèvre; mais je reviendrai.

— Non, donne.

Il tendit la main, prit la tasse et se mit à boire à petits coups, tandis que la Bretonne, les yeux fixés sur lui, semblait suivre tous ses mouvements avec une sorte d'intérêt inquiet. Pliée depuis plusieurs années déjà à la servitude domestique, Dinah y avait mis son orgueil. Ceux qu'elle servait étaient pour elle ce qu'est pour le vieux soldat le régiment qu'il n'a jamais quitté; leur gloire était sa gloire, leur deuil son deuil. Elle ne vivait plus en elle-même, mais dans ses maîtres; à eux seuls appartenaient sa force,*son intelligence, son adresse; c'était pour eux

LA VAMSE NOIRE. 299

qu'elle se réjouissait d'être bien portante et jeune; elle faisait partie de leur existence comme ces humbles plantes qui croissent au sommet des vieux édifices et qui doivent vivre et périr avec eux. Cependant son dévouement absolu aux Desbarres avait ses distinctions : elle respectait la veuve et lui eût donné sa vie sans balancer; mais elle montrait pour Sulpice celte espèce de servilité passionnée et heureuse d'elle-même, qui est la dernière expression de l'attachement.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, elle était restée debout à quelques pas de son jeune maître, le regardant avec une tendresse hésitante. Enfin, après un long silence, elle dit à demi-voix et d'un accent triste ;

— C'est donc vrai, monsieur Sulpice, que vous avez fâché votre mère hier soir ?

— Qui te l'a dit? demanda le jeune homme étonné.

— N'avez-vous point quitté le salon avant le souper ? Puis M. Vallina emmené Madame dans le cabinet rouge, et ils ont causé longtemps tout seuls.

— Après mon départ !

— Oui. Quand ils sontrevenus, votre mère avait l'air toute saisie. •

— Que dis-tu!

— Si saisie , qu'elle n'a rien mangé , et ce matin elle n'estpoint encore descendue !.. Comprenez-vous, monsieur Sulpice? à sept heures !

— Elle n'est point malade ? demanda Desbarres vivement.

— Non, je l'ai entendue se promener dans sa chambre ; mais il faut qu'il y ait quelque chose, et quelque chose de triste.

— Que veux-tu qu'il y ait?

— Je lie sais pas , mais j'ai comme des avertissements; le sang me tourne autour du cœur.

— Allons, encore tes superstitions.

— Écoutez ! interrompit la servante en tressaillant ; on a appelé.

— C'est ma mère.

— Dinah !... répéta une voix sur l'escalier.

— Maîtresse? répondit la paysanne en courant à la porte.

— Priez M. Sulpice de descendre.

Dinah se retourna vers le jeune lioinme

d'un air consterné.

— Avez-vous entendu? murniura-t-elle.

— Eh bien ! elle veut me parler, et je vais m'habiller.

— Elle a dit : Monsieur Sulpice !

— Et cela t'épouvante?

— Elle a dit de \ou^ prier de descendre t

— Failait-il donc me l'ordonner?

La Bretonne j€ta sur son jeune maître un regard plein de sollicitude ; puis, secouant la tête :

— Que Dieu nous garde ! reprit-elle ; pour sûr, il y a un mauvais air sur la maison.

Et, reprenant la tasse, elle sortit.

Malgré sa tranquillité apparente, Sulpice avait remarqué les circonstances relevées par l'instinct de Dinah, et en était demeuré frappé. L'entrevue demandée par madame Desbarres sous cette forme et à cette heure sortait trop évidemment de ses habitudes pour ne point annoncer quelque chose de sérieux. Le jeune homme, pris d'une crainte vague , se mit à chercher ce que ce pouvait être, et s'oublia sans doute dans cette recherche, car sa toilette n'était point encore entièrement achevée, lorsque madame Desbarres entra brusquement.

Son visage avait cette expression de mécontentement inflexible que son fils connaissait trop bien. Il ne put se défendre d'un mouvement de surprise.

— J'étais lasse d'attendre, observa la veuve ; je me suis décidée à monter.

Sulpice voulut s'excuser.

— Achevez de vous habiller, interrompitelle nous nous expliquerons ensuite.

Il se hâta de passer un habit , tandis que madame Desbarres regardait autour d'elle. Tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur l'élégante coupe d'opale où baignait l'églantine épanouie. Elle s'approcha de la table afin de l'examiner de plus près, la souleva ; puis, se retournant vers Sulpice :

— C'est sans doute un cadeau de cette femme? dit-elle d'un ton méprisant.

Sulpice pâlit.

— Un cadeau. . . De quelle femme, ma mère?

Madame Desbarres reposa la coupe sur la table et s'approcha de son fils.

— Je sais que vous voyez l'étrangère tous les jours, Monsieur, reprit-elle sévèrement; noire voisin Béfort vous a surpris avec elle, et il a appris à la ferme que Ton vous recevait depuis longtemps au manoir. Ne cherchez donc pas à nier.

— Pourquoi le nierais-je? interrompit le jeun^ homme, qui s'efforça de conserver son assurance; le hasard m'a fait renconft'cr, en effet, madame de Ré vol, que j'ai revue depuis.

— A mon insçu ! observa la veuve, car vous ne m'avez jamais parlé ni de celte connaissance ni de cette rencontre; la Parisienne vous l'avait sans doute défendu.

— Qui peut vous faire penser...

— Oui , oui , nous vayons clair, nous au-

très, et c'est gênant pour les intrigantes.

— Que dites- vous, manière? s'écria Sulpice.

— On a mieux aimé avoir affaire à un écolier, continua la veuve en élevant la voix ; On a pensé qu'il serait facile de tourner une pauvre tête vide comme la vôtre, et vous ne vous en êtes même pas aperçu, dupe que vous êtes î A quoi cela vous sert-il alors d'avoir eu des prix dans vos classes , de lire toute la journée et de faire le savant? Vous ne voyez donc rien ? vous ne comprenez donc rien?

— Rien, en effet, de ce que vous me dites, reprit Sulpice avec un calme que démentait le tremblement de sa voix ; non, je ne comprends point qu'une femme mérite vos injures pour m'avoir reçu avec bienveillance ; non, je ne me vois point dupe quand je suis l'obligé.

- — L'obligé !... Ainsi, vous n'avez pas deviné pourquoi l'étrangère vous faisait bonne mine?

— Pardonnez-moi , ma mère ; j'ai deviné qu'elle me savait gré de ne lui avoir point, comme les autres , fait des flétrissures de mes soupçons et des crimes de mes calomnies. J'ai pensé qu'en trouvant tant de gens méchants , injustes et menteurs , elle avait dû être reconnaissante de me savoir seulement indifférent.

' — C'est-à-dire, répondit madame Desbarres, qui ne comprenait pas l'amertume des paroles de Sulpice , mais qui voulait arriver a son but ; c'est-à-dire que cette femme vous a ensorcelé, et qu'à vos yeux c'est une sainte.

•— Dont on essaie de faire une martyre, ma mère.

— Eh bien ! martyre ou sainte, je ne veux pas que vous soyez de son paradis, reprit ré-

LA VALISE iVOIRE. 507

solument la veuve , et j'exige que vous cessiez de la voir. ^Moi?

- — Vous, Monsieur. C'est une connaissance qui ne vous vaut rien , et je vous défends de retourner à Kermor.

\ L'ordre était tellement inattendu et donné d'un ton si impérieux, que le jeune homme tressaillit comme un cheval qui sent tout à coup l'éperon. Son amour et son orgueil, réveillés en même temps, se révoltèrent 5 il releva la tête, rougit, puis devint pâle.

• — Vous révoquerez cette défense, ma mère, dit-il d'un accent altéré; une pareille rupture, que rien ne justifierait aux yeux de madame de Ré vol, est impossible.

— Vous dites? interrompit madame Desbarres en le regardant fixement.

— Je dis, reprit Sulpice , plutôt excité qu'effrayé par ce regard provocateur, que je

lie puis soumettre mes répulsions ou mes sympathies aux préventions des autres.

Avec la responsabilité vient l'indépendance, et mon âge doit enfin me donner le droit de choisir mes relations.

— Ah ! tu le prends sur ce ton ! s'écria la mère surprise et irritée; tu veux faire le maître ici maintenant ! C'est encore là, sans doute, le résultat des conseils de la Parisienne?

— Ma mère, de grâce...

— Tuas le droit!.,. C'est elle qui t'aura dicté cette phrase-là ; elle t'aura conseillé de me braver.

— Mais c'est de la folie ! s'écria Sulpice exaspéré.

. — Comment, dit madame Desbarres , qui

devint rouge de colère, vous osez me traiter, de folle, Monsieur!

— - Pardon, ma mère; je n'ai point voulu dire...

— Folle ! parce que je veille à ce que vous ne soyez point dupe. Voilà la reconnaissance des enfunls ! Yous ne vous seriez jamais permis un pareil manque de respect avant d'avoir fait la connaissance de cette aventurière.

— Au nom de Dieu , écoutez-moi , ma mère!

— C'est inutile, s'écria la veuve , qui s'était exaltée en parlant ; vous n'êtes pas encore arrivé à me faire interdire , Monsieur ; ma volonté sera faite, malgré toutes les coquettes qui peuvent nous venir de Paris, et je saurai bien vous forcer à m'obéir.

— Ne l'espérez pas, dit Sulpice poussé à bout.

Elle s'approcha brusquement et lui saisit le bras.

■ — De sorte que tu es décidé à te révolter? dit-elle d'une voix tremblante de colère.

— Je suis décidé à défendre ma liberté. • — Et tu ne veux point promettre de ne

plus retourner à Kermor?

— -J'y retournerai, ma mère.

— ' C'est ce qu'il faudra voir 1 s'écria madame Desbarres en ouvrant la porte pour sortir. Tu veux que nous luttions? eli bien ! soit. Un bon fils eût fait sur-lechamp la promesse que j'exigeais , lors même qu'il n'eût pas dû la tenir; mais toi, tu es un orgueilleux ; tu ne veux pas avoir l'air de céder. Eh bien ! nous verrons qui l'emportera; je connais un sûr moyen de t'empêcher de voir la Parisienne.

— Lequel?

Madame Desbarres, qui était sur le seuil, ne répondit rien; mais elle fit un pas de-

hors, tira brusquement la porte, et tourna la clé,

— Que faites-vous? s'écria Sulpice.

— Je t'enferme , répondit-elle.

— Ouvrez , ma mère , ouvrez sur-lechamp.

— Quand tu m'auras promis ce que je te demande.

Elle fit tourner la clé une seconde fois, la retira, et Sulpice l'entendit redescendre l'escalier. #

Il demeura d^abord comme frappé de stupeur ; puis, doutant de ce qu'il avait entendu , il courut à la porte pour essayer de la rouvrir; mais elle était bien réellement fermée.

Quelque accoutumé qu'il pût être aux actes tyranniques de sa mère, celui-ci dépassait tous ceux qu'il avait subis jusqu'alors. Il révélait) en outre, trop ouvertement le

mépris que l'on faisait de sa volonté , et les âmes faibles s'irritent surtout de ce qui leur rappelle leur faiblesse : en ne paraissant point les juger susceptibles de résistance, on les pousse infailliblement a résister.

Aussi Sulpice passa-t-il , presque en un instant , de la stupeur à la colère. Il se pré, cipita furieux contre la porte, qu'il essaya d'ébranler; mais elle était à l'épreuve de tous ses efforts. Il recula en poussant un cri.

— Enfermé! enfermé!

Il promena les yeux autour de lui , fou d'indignation et de rage : la chambre n'avait aucune autre issue. Tout à coup son regard rencontra la fenêtre; il y courut et l'ouvrit. C'était au second étage; mais audessous, à moitié de la hauteur, se dressait un hangar servant de serre. En sautant sur le toit couvert de chaume, on se trouvait

dans le jardin , dont la porte donnait sur la campagne. A la vérité , on courait risque de se briser un membre ou de se tuer ; mais, dans la disposition d'esprit oii il se trouvait, Desbarres ne pouvait regarder cette chance que comfne un moyen détourné de se venger de sa mère; aussi n'eut-il aucune hésitation. Il mesura encore une fois l'espace qui le séparait du toit , et posa le pied sur le rebord de la fenêtre.

Un cri venant de l'étage supérieur lui fît lever la tête. Il aperçut Dinah à la lucarne de sa mansarde.

— Sainte Vierge ! que voulez-vous faire ? «""écria la Bretonne épouvantée.

— On m'a enfermé, répondit rapidement Sulpice , je veux sortir.

— Par la croisée?

— Oui.

— Mais vous allez vous tuer.

— La faute en sera à ma mère.

— Attendez, s'écria Dinah , je vais lui parler.

— Je te le défends , interrompit vivement Sulpice; je ne veux pas qu'on lui demande grâce pour moi ; je ne veux point la voir.

Il était monté sur le rebord de la croisée ; la servante étendit les bras vers lui.

— Au nom de Dieu , arrêtez ! dit-elle d'un accent éperdu.

— Peux-tu ouvrir ma porte?

— Je n'ai point de clé.

— Alors laisse-moi.

— Non ; écoutez , monsieur Sulpice : il vaudrait mieux rester; mais si vous êtes décidé à fuir par le jardin...

— Décidé.

— Eh bien I alors , attendez.

Elle quitta la lucarne et y reparut près-

que aussitôt a^'^ec une corde , qu'elle tendit au jeune homme.

— Vous l'attacherez au balcon , repritelle; mais surtout prenez garde.

— Ne crains rien ; il n'y a maintenant aucun danger , dit Sulpice en liant à la hâte la corde à la barre d'appui.

— N'importe? faites encore un nœud. Jésus! que va dire madame quand elle saura...? Si vous aviez voulu me laisser lui parler, monsieur Sulpice; songez qu'il est encore temps...

Elle s'interrompit tout à coup ; Desbarres avait saisi la corde et commençait à descendre. Après être demeuré un instant suspendu dans le vide, il atteignit le toit du hangar, et se laissa glisser dans le jardin.

— C'est fait, cria-t-il joyeusement à Diiiah , immobile à sa fenêtre.

— Et votre mère? balbutia la Bretonne,

qui , rassurée sur Sulpice , revenait au souvenir de madame Desbarres.

— Tu lui diras que je suis allé à Kermor, répliqua Desbarres avec une résolution presque emphatique.

Puis, saluant Dinah d'un signe amical, il gagna la porte du jardin, qui donnait sur les prairies.

L'annonce de cette visite inaccoutumée au manoir était pourtant une bravade bien plus que l'expression d'un projet arrêté ; la pensée n'en était venue à Sulpice qu'après la question de Dinah, et seulement pour faire une réplique d'un effet convenable. Aussi, lorsqu'il se trouva libre dans la campagne, demeura-t-il incertain sur ce qu'il de-

vait faire. Cependant, après avoir longé quelque temps les prairies , il se décida à ne point aller à Kermor, mais à prendre la route des grèves, afin que l'on pût croire qu'il s'y rendait. De celte manière, il conciliait à la fois sa faiblesse et son orgueil , il évitait l'effort nécessaire pour la démarche annoncée , et en acceptait néanmoins la responsabilité. Contradiction ordinaire de ces natures qui ne peuvent vouloir qu'à demi et ne savent jouir ni des avantages de la soumission ni de ceux de l'indépendance.

Mais il était dit que tout se réunirait ce jour-là pour le pousser en avant malgré luimême.

Il avait pris un de ceschemins, tantôtombreux, tantôt arides, qui conduisent à la mer en côtoyant les collines. Après avoir marché quelque temps sous une voûte de noisetiers et de sureaux en fleurs, encore tout festonnés de

l'herbe parfumée qu'y avaient laissée les charrettes en transportant aux fermes les foins de la vallée , il atteignit la lisière du bois de Kermor. Il allait tourner le dos au manoir et suivre le sentier qui descendait vers la rivière, lorsqu'un chien de chasse sortit du fourré , et , traversant rapidement le carrefour, s'élança dans les bruyères. Presque au même instant un sifflement d'appel se fit entendre, et Alexandre Béfort parut, en costume de chasseur, au haut du fossé de clôture.

En se trouvant face à face, Sulpice et lui liront un geste de surprise.

• — Pardieu! je vous y prends oette fois! s'écria Alexandre en sautant dans le sentier.

— Je salue monsieur Béfort , dit Sulpice, sans paraître comprendre l'exclamation de . son voisin.

— Vous ne VOUS attendiez pas à me rencontrer, mon cher? reprit celui-ci en ricanant.

• — Trouver un chasseur dans les bruyères n'est pas un événement impossible à prévoir, observa froidement Desbarres.

— 'Vraiment! reprit Alexandre; eh bien?

moi , je suis enchanté du hasard.

— En quoi puis-je être utile à monsieur Béfort?

Le chasseur guigna Sulpice.

■ — Comment se porte madame de Révol ! clemanda-t-il.

Cette question était faite de l'air ironiquement triompliant d'un homme qui s'attend à foudroyer son adversaire ; mais Desbarres l'avait prévue et ne laissa paraître aucune émotion.

— C'est ce dont je vais m'informer, monsieur, dit-il tranquillement.

Ce fut à Alexandre de se montrer stupéfait.

— Ah ! vous ne cachez donc plus vos visites, maintenant? dit-il.

' — Pourquoi les cacherais-je ? ^demanda Sulpice.

• — Pourquoi ? reprit Béfort , mais par la raison qui vous a fiiit n'en rien dire jusqu'à présent. Il y a trois jours que je les ignorais encore moi même.

• — Cela prouve seulement que monsieur Béfort apporte plus de bonne volonté que de clairvoyance dans ses observations, répliqua le jeune homme.

Béfort lui jeta un regard de côté.

— Comment donc! dit-il d'un ton piqué qu'il voulut rendre railleur; mais vous donnez fort bien la réplique, mon cher ! On voit que madame de Révol s*est occupée de votre éducation.

Sulpice fît un geste d'impatience aussitôt réprimé ; un souvenir venait de traverser ^a mémoire , il regarda fixement Alexandre.

— C'est une faveur dont je dois être d'autant plus fier, que d'autres l'ont vainement sollicitée , répondit-il.

Béfort rougit.

— Est-ce madame de Révol qui vous a fait cette confidence? demanda-t-il avec un peu de hauteur.

. — En me montrant une lettre dont j'ai reconnu l'écriture au premier coup d'œil.

Béfort se mordit les lèvres ; puis sembla prendre résolument son parti ;

— .Eh bien ! mon cher, s'écria-t-il, en s'efforçant de déguiser son dépit sous un éclat de rire, cela prouve que vous pourriez être, comme M. Prudhomme , expert juré devant les cours et tribunaux î Vous avez deviné

juste; la lettre est de moi. C'est une bouffonnerie dont j'ai voulu me donner le plaisir. J'espérais intriguer notre Parisien?ie, et je vois que j'ai réussi ! Ah ! ah ! ah ! je parie qu'elle a cru mon épître sérieuse !

— Sérieuse ! non ; mais elle l'a trouvée, comme vous disiez tout à l'heure, fort bouffonne.

— Bouffonne! répéta Alexandre, furieux d'être pris au mot; ah! vraiment, elle vous a dit. .. ah ! elle l'a trouvée bouffonne ! ... Eh bien ! h la bonne heure I Cela a dû la rassurer;.car, enfin, j'aurais pu avoir réellement des prétentions.

— Vous le pouvez encore, dit Sulpice.

— Vous me le permettez? reprit Béfort, dont l'ironie tournait de plus en plus à l'aigreur.

— Je fais plus, je vous y engage.

— Prenez garde, il ne faudrait point me pousser à bout.

— Pourquoi donc?

— Parce que je suis un lival fort peu endurant.

— Vous prendriez des leçons de patience.

— Jusqu'à présent, je n'ai su qu'en donner, mon cher.

— Il n'est jamais trop tard pour prendre une bonne habitude, Monsieur.

— Pardieu ! s'écria Alexandre, qui, se sentant le plus faible dans cette guerre de mots détournés, y renonça le premier, on dirait que vous avez l'espérance de faire vousmême cette conversion.

— Je pourrais au moins l'essayer.

— Vous ! reprit Béfort avec un éclat de rire dans lequel vibrait la colère ; eh bien ! ce sera du nouveau. Je serais, parbleu 1 eu-

rieux de jouer mou rôle dans uu pareil essai. Voyons, docteur, votre écolier attend ce que vous avez à lui dire.

Il y avait une provocation évidente dans l'attitude et dans l'accent du chasseur; mais Sulpice garda tout son calme.

— Je n'ai à dire qu'une chose, Monsieur, reprit-il fermement; c'est que, ne surveillant les démarches de personne, je désire obtenir pour les miennes la même discrétion; et que, respectant les habitudes et les affections des autres, je veux être également respecté dans mes affections et dans mes habitudes. Jusqu'à présent, vous avez pu ne voir en moi qu'un enfant avec lequel on s'exempte d'une rigoureuse justice; aussi ai-je dû vous rappeler mes droits. Il n'y a, vous le voyez, rien d'injurieux dans cet avertissement; vous seul pouvez en faire une provocation, comme vous sembliez le désirer

tout à l'heure, et vous seul alors en aurez la responsabilité. Dans tous les cas, nos explications ont été suffisamment claires pour que vous me permettiez de ne point les prolonger au-delà.

A ces mots, Sulpice salua et prit résolument le sentier qui conduisait au manoir.

Béfort, qui s'était préparé à des paroles de défi, demeura béant à la même place, comme un homme en garde auquel arrive subitement, au lieu d'un coup, une bonne raison. Dévoyé dans son irritation, étourdi par le sang-froid de son adversaire, il ne trouva rien à répondre au premier moment, et ce fut seulement lorsque Sulpice eut disparu dans le sentier tortueux, qu'il reprit sa présence d'esprit. Il fît un mouvemet pour courir après lui ; mais la honte le retint aussitôt.

— C'est trop tard, pensa-t-il; d'ailleurs,

que lui dire, maintenant qu'il a déclaré ne point vouloir me provoquer? Je me mettrais dans mon tort. Et cependant il s'est moqué de moi ! Il a vu cette lettre que l'étrangère trouve bouffonne ! . . . car c'est l'étrangère qui est cause de tout. Sans elle, je ne serais point dans cette position ridicule. Aussi, que je sois perdu de réputation si je ne me venge !

Un peu consolé par cette généreuse résolution, Béfort ramena son fusil à portée de de sa main, siffla son chien, et s'enfonça avec lui dans le taillis.

Cependant Sulpice s'avançait vers le manoir d'un pas ferme, éprouvant cette satisfaction intérieure qui suit toute épreuve dont le succès a pu nous constater à nous-même notre force et notre volonté. Cette double révolte contre le despotisme de sa mère et

contre l'impertinence de Béfort l'avait relevé

à ses propres yeux.

Il était tout entier à cette sorte d'ivresse,

lorsqu'il aperçut la vieille habitation de Ker-

nior. Cette vue tempéra un peu sa confiance

joyeuse. Il se demanda qui l'avait conduit là,

et ce qu'il venait y faire? Il était trop matin

pour rendre visite à madame de Révol; sa

présence même à pareille heure dans les

bois de Kermor l'exposait à des explications

qu'il ne pouvait ni ne voulait donner. Celte

pensée l'arrêta court au moment où il allait

atteindre l'esplanade de gazon, et il se glissa

avec précaution le long des charmilles dont

elle était entourée, afin de regagner le bois

de hêtres qui abritait le manoir du côté de la

mer. Mais, comme il atteignait une sorte de

salon de verdure placé à la lisière des bois,

un léger froissement de pas se fit entendre

sur les mousses desséchées, une ombre

blanche se dessina à travers le feuillage, et madame de Révol parut à l'entrée opposée de la clairière. Elle s'avançait lentement en relisant des lettres ouvertes qu'elle tenait à la main.

Le premier mouvement de Desbarres, à sa vue, avait été de se rejeter derrière la charmille pour l'éviter; mais il demeura immobile en remarquant sa pâleur. La jeune femme releva la tête, le reconnut, et un éclair de joyeuse surprise illumina ses traits.

— Vous ici, monsieur Sulpice! s'écriat-elle.

— Je me présente en effet à une heure où vous ne pouviez m'attendre..., dit le jeune homme embarrassé.

— On attend toujours ses amis, répliqua Lia en souriant; soyez mille fois le bienvenu.

— Vous lisiez des lettres?...

— Qu'il vaut mieux oublier, reprit-elle en les froissant convulsivement dans sa main, et en faisant un effort visible pour secouer quelque douloureuse préoccupation.

Sulpice fut frappé de ce geste.

— J'espère que vous n'avez reçu aucune fâcheuse nouvelle, demanda-t-il d'une voix inquiète.

Au lieu de répondre, madame de Révol s'approcha du banc de gazon qui bordait la clairière, s'y assit, et montra une place à Desbarres. Celui-ci la prit; il y eut un assez Iqng silence. L'étrangère effeuillait avec distraction une renoncule des prés. Tout à coup elle se redressa, regarda le jeune homme en face, et lui dit brusquement :

— Avez-vous peur de mourir?

Sulpice fît un geste de surprise.

— Moi! répéta-t-il. Pourquoi cette question?

— Répondez-moi, de grâce, reprit madame de Révol ; si l'on venait vous annoncer dans ce moment que vos jours sont comptés, recevriez-vous cette annonce avec calme ou avec douleur?

— Dans ce moment, dit Sulpice en hésitant, je trouverais peut-être qu'il est dur de quitter la vie sans la connaître.

— Mais quand on Ta connue , continua l'étrangère avec une vivacité saccadée ; quand on sait que tout se réduit à poursuivre des mirages, à attendre des impossibilités ; quand Texpérience vous a soudé au cœur cette triste chaîne d'espérances trompées, d'affections trahies et de dévouements stériles que vous traînez partout, comme le forçat traîne ses fers, pourquoi regretterait-on d'en fiiiir avec le rêve terrestre?

— Au nom de Dieu! d'où vous viennent

ces noires pensées? iiitei'l'ompit Sulpice effrayé.

La jeune femme lui jeta un regard mélancolique :

— Le docteur Roby paraissait ne pouvoir déterminer la nature de ma maladie sans en connaître les antécédents, dit-elle; il a voulu écrire à mon ancien médecin de Paris.

— Je le sais, répliqua Sulpice; et la réponse?...

— Est arrivée ce matin dans un pli à mon adresse, mais cachetée.

— iUors vous ne la connaissez point encore?

— Je l'ai ou^e^tc... répondit madame de Révol impétueusement; oh! c'était mal, je le sais; mais je voulais connaître la vérité...

— Et qu'avez-vous vu? demanda le jeune homme palpitant.

— Qu'il me restait quelques mois à vivre !

Sulpice recula en poussant un cri.

— Ah I cela m'a d'abord saisi comme vous, dît Lia avec un sourire ineffable ; nous avons tous une instinctive épouvante de ce pays inconnu d'où nul ne revient^ mais ensuite j'ai réfléchi.

— Cela ne peut être ! s'écria Desbarres ; vous aurez mal vu, mal compris !...

Pour toute réponse, l'étrangère lui tendit la lettre qu'elle tenait h la main. Sulpice en regarda la signature, qui était celle d'un médecin célèbre, et commença à lire : elle racontait en détail l'origine et les progrès de la maladie de madame de Ré vol, indiquait les traitements qui avaient réussi à en retarder la marche, et finissait par ces mots terribles ; « En continuant à faire suivre à

LA VALISE NOIRE, votre malade ce régime, vous pourrez gagner quelques mois. »

Sulpice laissa tomber la lettre et reporta sur madame de Révol ses regards éperdus.

— Vous voyez que j'avais bien compris, dit-elle.

— Non , s'écria Desbarres ; cet homme se trompe, je ne le crois point.

— Parce qu'il me condamne? répliqua la jeune femme doucement; mais votre incrédulité n'est justifiée que par votre désir, tandis que son arrêfest fondé sur la science; vous êtes en même temps, dans cette question, le moins éclairé et le plus partial ; l'erreur doit être de votre côté.

— ^Mais il ne vous a point vue depuis longtemps, reprit Desbarres ; son avis n'a pour base que des suppositions; interrogez nii autre médecin.

— De grâce, ne ranimez point en moi des

espérances qu'il faudrait bientôt étouffer! dit madame de Révol ; mieux vaut la certitude d'un malheur qu'une déception. Sûr de ce qui nous attend, nous tâchons d'y accoutumer insensiblement notre âme...

— C'est-à-dire que vous acceptez sans résistance cette affreuse décision ! interrompit Sulpice avec une douleur qui prenait presque les apparences de la colère ; vous semblez aimer sa menace; vous vous défendez d'espérer-, on dirait que vous avez peur de vivre !

— Ah ! je le devrais, dit Lia ; oui, le plus sage serait d'accueillir l'arrêt suprême comme une délivrance. La résignation ôterait à l'agonie tous ses effrois ; je prendrais joyeusement ce qui me reste d'heures sans les compter ni les pleurer.

— -Mais moi! s'écria le jeune homme éperdu.

— Vous? répéta madame de Ré vol attendrie de son émotion, vous m'aiderez à mourir sans y penser!...

Elle avait tendu une main à Desbarres, qui la saisit, la pressa contre sa poitrine et se laissa glisser à genoux près du banc de gazon.

- — Non , dit-il avec une explosion de larmes; non, vous ne mourrez pas! ne parlez point de résignation, d'agonie; si vous n'aimez plus la vie pour vous , que ce soit pour les autres ; dites que vous voulez espérer, que vous voulez guérir I

Il y avait dans l'accent de Sulpice quelque chose de si passionné et de si naïf tout à la fois, que madame deRévol en fut troublée jusqu'au fond du cœur. Elle se pencha vers lui avec un élan de tendresse presque involontaire, et s'écria :

— Sulpice ! je vous en conjure , relevezvous!...

— 'Ah! promettez-moi de vivre, promettez-moi de vivre î balbutia-t-il en appuyant son visage sur les genoux de Lia.

— Au nom de Dieu î mon ami , reprenez votre raison !

• — Ma raison ! cria-t-il en se redressant égaré ; ma raison quand vous me parlez de mourir ! mais vous n'avez donc point pensé ?.. . mais je vous aime, moi !

A cet aveu jeté comme un cri, madame de Révol recula en pâlissant.

■ — Vous ne songez pas à ce que vous dites ? balbulia-t-elle.

— Je vous aime , répéta Desbarres ; ne Favez-vous pas deviné depuis longtemps ?

— C'est impossible ! vous vous trompez vous-même...

Le regard de Sulpice s'attacha sur elle si

558 LA VALISE NOIUE;

extatique et si brûlant, qu'elle s'interrompit. Une de ces subites lumières que le moindre choc fait parfois jaillir dans notre âme l'éclaira rapidement , elle se rappela d'un seul coup tous les détails de cette intimité de trois mois et en comprit clairement le sens.

Effrayée de cette révélation , elle joignit les mains et laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

— • i\h ! que faut-il pour vous persuader? demanda Sulpice, trompé par ce mouvement.

— Hélas ! je vous crois, répondit sourdement madame de Révolu oui> ce dernier malheur m'était dû , et je reconnais la destinée qui me poursuit partout; notre intimité était trop douce, elle ne pouvait se prolonger!

— Que voulez-vous dire ?

. .. Elle se leva pâle et chancelante :

lA VALISE NWRE. 539

— Vous le saurez.

— Je vous en conjure, parlez !

— Maintenant, je ne pourrais , vous le voyez . . , balbu tia-t-elle . Prenez pitié de moi , Suîpice! j'ai besoin de me recueillir; mais ce soir... oui... ce soir, au vieux saule, vous trouverez une lettre qui vous expliquera tout.

Desbarres ne voulut point rentrer chez sa mère, et résolut d'attendre le soir dans la campagne. Les émotions qu'il avait éprouvées depuis le matin l'avaient jeté dans ynê exaltation presque délirante. Agité d'un frisson convulsif , le cœur serré , la tête en feu , il parcourut les dunes , les landes , les bois, les prairies, sans direction et sans but. Incapable de distinguer la nature des objets qui passaient devant lui comme les visions d'un rêve , il les associait à ses préoccupa-

tions, il leur adressait tout haut la parole, et s'étonnait confusément de ne point les entendre répondre. Il demandait à l'oiseau d'aller porter à Dieu ses prières pour madame de Révol , aux plantes de lui fournir un remède qui pût la sauver ; il criait aux flots de l'emporter avec elle dans quelque région inaccessible aux maladies et à la méchanceté. Puis, revenant à la pensée de l'explication qu'il devait attendre jusqu'au soir, il disait au soleil de précipiter sa marche afin qu'il pût retourner au vieux saule. Deux ou trois fois, rencontrant des enfants qui gardaient les troupeaux dans les bruyères, il

les appela de loin pour leur demander l'heu-

re, mais ceux-ci , effrayés de son air égaré,

s'enfuirent à son approche.

ïl arriva ainsi, à travers les fourrés et les ravins, jusqu'au versant opposé oii s'étendaient des terres cultivées. Là, brisé de fati-

LA VALTSE NOIRE. 541

gue, il se coucha au bord d'un champ de blé mûr. Le soleil était alors aux deux tiers de sa course; le vent, qui commençait à s'élever, secouait en passant sur les collines ses senteurs de lait; les abeilles regagnaient leurs ruches en bourdonnant, et l'on entendait gazouiller les alouettes dans les sillons. Sulpice sentit ses nerfs se détendre. La fraîcheur du soir et les parfums de la vallée semblèrent pénétrer dans ses veines et apaiser la fièvre qui le dévorait. La brise séchait la sueur ^ur son front, les épis se balançaient autour de lui avec un murmure berceur; une langueur rafraîchissante coula doucement dans tout son être , ses yeux se fermèrent, et il s'endormit.

Ters le soir du même jour, Alexandre Bé fort, suivi de son chien, revenait deslajides qui bordent la baie de Kemperlé.

34a LA VALISE NOIRE.

Sa rencontre du matin lui avait porté malheur. Bien qu'il eût chassé tout le jour, il rentrait , contre son habitude , le carnier vide , et cet insuccès , joint à la fatigue , à la faim , aux réflexions, avait exalté au plus haut degré son irritation contre Sulpice et C étrangère.

Le coup porté à son orgueil était d'ailleurs devenu plus douloureux depuis le matin , comme ces blessures d'abord légères, mais qu'envenime un tempérament malsain, îl cherchait à se rappeler toutes les expressions de la lettre qu'il avait cru si passionnément cavalière et que Ton avait trouvée bouffonne ; il se demandait surtout par quel moyen il pourrait arracher aux mains de madame de Uévol cette preuve d'une démarche toujours ridicule quand «lie ne réussit pas; car, à la pensée qu'une femme inconnue et un écolier pussent le garder ainsi

LA VALfSE NOIRE. 345

impunément à leur discrétion , il se sentait devenir féroce de honte et de colère.

Tout en s'avançant plongé dans ces désagréables réflexions, il arriva à un carrefour du bois d'où l'on apercevait les toUs pointus du manoir. Cette vue l'arracha à sa rêverie. C'était là qu'était son ennemie! Que faisait-elle maintenant ? Sulpice lui avait-ir parlé de leur entrevue du matin? Élait-il encore à Kermor?Il eut l'idée de s'en assurer. Dans sa position, une surveillance active pouvait seule le conduire à quelque découverte et lui fournir l'occasion de prendre sa revanche. En conséquence, il quitta la route frayée qu'il avait suivie jusqu'alors et se dirigea vers le manoir à travers les fourrés.

Or, presque au même instant, madame de Révol sortait, par ane petite porte du jardin, pour se rendre au vieux saule. Le jour était

Ué LA VALISE NOIRE.

sur son déclin , et l'œil ne pouvait rien distinguer sous les ombrages assombris; la jeune femme évita le sentier qui traversait le bois. Elle côtoya la prairie, tourna la grande ravine, et arriva enfin à cette espèce de golfe fleuri encadré par le taillis, et au milieu duquel s'élevait l'îlot d'aubépines. Lh elle s'arrêta incertaine. Elle regarda aussi loin que les lueurs mourantes du jour lui permettaient de voir; la ravine , les bois , la prairie étaient déserts. Cette solitude l'enhardit. Elle s'approcha vivement du vieux saule, laissa tomber une lettre dans le tronc creusé , jeta encore autour d'elle un regard effrayé ; puis , rebroussant chemin d'un pas précipité, elle disparut au tournant du coteau.

Pendant quelcjues instants, tout demeum silencieux et immobile dans la baie de veri* 4ure; mais enfin les branches s'entr'ouviî*-

reiit sur la lisière du taillis, et Alexandre Béfort en sortit avec précaution. Après avoir successivement tourné ses regards du côté du manoir etverslavallée, il courut au saule, plongea la main dans le vieux tronc , et en retira la lettre déposée par l'étrangère.

Le manoir de Kermor, réparé et agrandi à différentes époques, n'offrait depuis longtemps qu'un assemblage incohérent de constructions irrégulières, et, pour la plupart , hors d'usage. Ainsi , tandis que l'ancien édiiice se trouvait compris entre la cour et le jardin, dont les murs le défendaient de toute approche indiscrète, un corps de logis plus

récemment bâti s'avançait hors de lenr enceinte jusque dans le bois. Bien que, par cette position, toutes les pièces du rez-de-chaussée se trouvassent exposées aux regards des promeneurs qui pouvaient traverser les avenues de Kermor, cette partie de Tédifice, étant la plus nouvelle , s'était trouvée la seule habitable lorsque madame de Ré vol avait voulu louer le manoir , et c'était là qu'elle avait dû s'établir.

En rentrant de sa course au vieux saule elle se réfugia dans ce qu'elle appelait sa cellule, et se jela sur son canapé de jonc avec un gémissement étouffé. Obligée depuis le matin de se raidir contre tant de douloureuses angoisses, elle en était arrivée à ce moment où toutes les forces intérieures vous abandonnent à la fois comme une aimée de transfuges,, et où vous passez brus-

quement d'un dernier effort de courage à toutes les tortures du désespoir.

Celte crise eut d'abord quelque chose d'effrayant. Madame de Ré vol demeura plus - d'une heure la tête cachée dans ses mains, poussant des sanglots , et tous les membres agités de spasmes convulsifs qui semblaient devoir la briser. Enfin, les forces manquèrent à sa douleur comme elles avaient manqué à son courage; ses larmes épuisées cessèrent de couler, ses gémissements s'éteignirent , et elle demeura dans la même attitude, sans voix , sans mouvement, sans pensée, et comme évanouie.

Cependant la nuit était venue. Au bruit des cloches du village et des chants des pâtres regagnant les métairies , avaient succédé de plus confuses rumeurs, qui arrivaient par la fenêtre ouverte avec les parfums pénétrants de la forêt. 3Iadame de

Kévol pai'ut sortir, peu à peu, de sa torpeur ; elle rouvrit les yeux, se souleva lentement, rejeta en arrière ses cheveux humides de larmes, et croisa les mains sur ses genoux. Son regard , qui avait d'abord erré autour de la cellule, s'arrêta enfin sur la fenêtre et se perdit dans la profonde obscurité des bois, comme s'il y eût cherché quelque apparition lointaine.

Elle ne fut arrachée à celte espèce de contemplation que par le bruit de la porte du salon qui s'ouvrit. Elle se retourna e^ tressaillant «t couvrit d'une main ses yeux , blessés par l'éclat d'une subite lumière.

—Qu'y a-t-il? que voulez- vous? demandât-elle vivement à la servante qui venait d'entrer.

-*• M. Alexandre Béfort, annonça celle-ci.

Madame $]e Révol n'ent que le temps de

lA VALISE KOIRE. 5.5J

se redresser avec une exclamation dé surprise ; Alexandre était debout sur le seuil.

Revêtu de l'habit de chasse que nous avons déjà décrit, il tenait d'une main son fusil et de l'autre sa casquette tigrée. Ses traits, habituellement sans autre caractère que la fatuité, avaient, cette fois, une expression dure, résolue et ironique, dont madame de Révol fut frappée. Il s'inclina pourtant devant elle avec une politesse affectée , s'excusant de se présenter sous ce costume et à une pareille heure. La jeune femme, qui était d'abord demeurée saisie, tâcha de se remettre; elle fit signe à la servante, qui avança un siège, puis se retira. Béfort s'inclina de nouveau, appuya son fusil contre le mur, prit le fauteuil qu'on avait approché, et s'assit.

Il y eut une assez longue pause. Encore j'isée de la crise qu'elle venait de subir, et

5o2 LA VALISE NOIRE,

tout étourdie d'une visite aussi inattendue, Lia gardait le silence; le chasseur, de son côté, semblait l'observer et prolonger à plaisir son incertitude. Enfin pourtant il se décida à engager l'entretien.

— Madame de Révol ignore peut-être le motif qui m'amène si tard à Kermor?

dit-il.

— En effet, Monsieur, répondit Lia embarrassée.

Béfort la regarda fixement.

— Il en est un pourtant qu'elle doit connaître, reprit-il avec intention.

— Un motif?

— Qui m'attire irrésistiblement vers le manoir.

— Je ne comprends point, Monsieur...

— Madame a-t-elle déjà oublié l'aveu que j'ai osé lui écrire?

— Quoi ! cette lettre.? s'écria l'étrangère.

— Était de moi, vous le savez, Madame. Lia voulut protester.

• — Oh î ne vous en défendez pas, continua Béfort; je suis instruit de tout, même de son peu de succès. Un rival plus heureux m'a appris que la rédaction vous en avait paru bouffonne

•— A moi, Monsieur?

— Du reste, je ne viens point m'en plaindre , continua tranquillement Alexandre.

Quelque humiliante qu'ait été ma tentative éi^istolaire, j'ai su en prendre mon parti. A la passion malheureuse j'ai substitué une passion plus facile à satisfaire; l'amant repoussé s'est fait chasseur furieux. Seulement, un reste de faiblesse, sans doute, m'a retenu dans les environs de Kermor, dont je dépeuple depuis deux mois les fourrés et les bruyères.

' — C'est un droit que madame Desbaires

pourrait seule vous contester, observa Lia, et je ne vois point encore...

— Ce qui peut justifier ma visite? Nous y arrivons, Madame. La chasse a des chances bizarres; tout en battant les taillis, on fait parfois des découvertes aussi inattendues qu'embarrassantes.

— Que voulez-vous dire?

— Que de tel endroit, par exemple, où nichent habituellement les oiseaux , peut s'envoler tout à coup un papier satiné...

— Un papier...

- — Renfermant autant de secrets que les feuilles errantes sur lesquelles la Sibylle écrivait ses oracles.

Lia pâlit et regarda Béfort avec inquiétude,

— Madame comprend qu'en pareil cas la position devient embarrassante , continua

elui-ci légèrement ; les lumières d'une

femme peuvent sembler nécessaires, et c'est ce qui m'a enhardi à venir solliciter un conseil.

— De moi , Monsieur?

— De vous , Madame, dit Béfort avec un calme foudroyant ; seulement , je dois vous donner connaissance de la lettre.

— Monsieur...

— Oh ! ne craignez rien, elle est sans signature... comme la mienne, et ne peut, par conséquent , compromettre personne.

En prononçant ces mots , il avait déployé le papier qu'il tenait à la main , et lut ce qui suit :

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