‹ La valise noire (volume 2)Chapitre 2 sur 10 · MADAME RENNETERRE, ERNEST, EMMA · texte numérisé non relu

MADAME RENNETERRE, ERNEST, EMMA

Emma examine des carions posés sur la table, Ernest lit une brochure , Mme Renneterre donne des ordres à un valet, au fond.

Madame Renneterre, au vaiet. — Vous avez bien compris, André ? La table sera dressée dans le petit salon d'été ; ayez soin que rien ne manque.

(Le valet sort.)

76 LA VALISK NOIRE.

Ernest. — Mon Dieu ! ma marraine, je suis honteux de tout l'embarras que nous vous donnons, ma sœur et moi, depuis une semaine que nous haI)itons votre maison de campagne, et j'ai presque regret, maintenant, d'avoir invité le colonel de Beaulieu à venir y passer quelques jours.

Madame Reimneterre. — Pourquoi donc?

Ernest. — Vous vous donnez tant de peine pour le recevoir.

Madame Renneteure. — Ne mérite-l-il pas tout ce que Ton peut faire pour lui? Un jeune homme charmant, à ce que l'on dit, car nous ne l'avons jamais vu. Puis, l'empereur le protège; il sera bientôt général, baron...

Ernest. — Oh! c'est un héros ! Je lisais là le bulletin de la dernière campagne; il n'et^t question que de lui. Ce cher Gustave a traité

LA VAMSE NOIRE. 77

les Prussj'cns comme il me traitait autrefois.

Madame Renneterre. •— - Vous vous battiez?

Ernest. — Comme des frères. Nous annoncions dès-lors nos vocations respectives d'avocat et de soldat. C'était toujours moi qui avais le dernier mot, et lui le dernier coup. Je ne l'avais pas revu depuis notre sortie du collège, lorsqu'il y a trois jours, en traversant les Tuileries, je heurte un officier en grand uniforme ; nous levons la tête en même temps, et nous nous reconnaissons.

Madame Rlnneïerre. — J'espère que nous le garderons quelque temps à Saint-Germain. Nous allons avoir des fêtes dans tous les châteaux voisins, et nous pourrons y conduire le colonel. Il fera danser Emma.

Emma, qui a founie dans tous les carions. Ah ! mOU

Dieu ! mon Dieu î

Madame Renneteuhe. — Qu'y a-t-il?

EMMA. — J'étais sûre que cela arriverait !

EiiNEST. — Quoi donc?

Emma. — On ne m'a pas envoyé de fleurs pour ma coiffure.

Madame Renneterre. — Ciel!

Emma. — Regardez.

Madame Renneterre , ancrée. — Pas de fleurs !

Emma, tic même. — Pas de fleurs!

Ernest, s-approciiam. — Ah ça! mais c'est donc un bien û;rand malheur ?

Emma, près de pleurer. — Si c'cst uH grand malheur! Monsieur? Je ne pourrai pas aller ce soir au bal chez le sénateur.

Ernest. —Pourquoi donc? Vous mettrez des plumes, ou les diamants de votre mère.

Madame Rennlterre se récriam. — Mes diamants !

Emma de mcmc. — Des plumes !

Madame Rejnneterre. — Pour que l'on croie ma fille mariée. A quoi servirait alors de la conduire au bal?

Ernest souriam. — Ah ! j'entends. Les fleurs sont une enseigne.

Emma. — 0 mon Dieu ! Une fête où je me promettais tant de plaisir !...

Madame Renineterre. — Oii il devait y avoir une foule de jeunes officiers supérieurs; d'excellents paitis!

Emma, d'un ton pleureur. ■ — Encorc , si j'étais veuve... j'aurais pu mettre un turban.

Ernest, avec une piué moqueuse. — Ah! pauvre enfant , qui n'a pas le bonheur d'être veuve !

Emma. — Et dire que je n'ai même pas apporté ma parure de perles !

go LA VAIJSE NOIRE.

!SrÈ:«B^: ii.

Les mêmes , MADAME DE LÉVALLE.

Madame de Lévâlle. — Ah! mon Dieut qu'y a-t-il donc?

Madame Rrnineteure. — Ah! madame do Lévalle!

Madame de LÉVALLK, donnant la main .'i Emest.

Bonjour, frère! (AEmma.) Vous avez besoin de perles pour ce soir, ma belle , je vous donnerai les miennes.

Emma. — Se peut-il?

Madame de ReNNETERRE, embrassant madame ile

i.éyaiie. — Ah! clièrc Agatiic, quel service!

Emma. — Mais vous-même... pour co bal...

Madame de Lévalle. ^ — Chez le sénateur? Je n'irai pas.

Madame RtiNNETKRRE. — Est-ce vrai?

LA VAi.rSK -NOIRF. 81

Ernest mm. — Ignorez-vous qu'il esl \\mnemi personnel de ma sœur?

Madame Renneteuue. — Comment cela?

Ernest. — îl passe pour avoir conseillé à l'empereur son divorce, pour y avoir travaillé, et vous savez qu'aux yeux d'Agathe c'est un crime !

Madame de Lévalle. — Eh bien! quand cela serait ? Mon antipathie n'aurait-elle point pour excuse la reconnaissance que nous devons à cette bonne impératrice Joséphine, qui fut la meilleure amie do notre mère, et qui, aux plus beaux jours de son pouvoir, se l'est rappelé ?

Ernest. — Sans doute ; mais tu pousses cela si loin, que tu ne peux même entendre prononcer le mot de divorce , et que lu as failli te brouiller avec moi parce que je le défendais.

Madame de Lévalle. — Mon Dieu ! sans

cette cause même, j'aurais refusé l'invitation de ce soir. Je suis guérie de l'amour du bal pour longtemps.

Madame Rbnneterre. — Vous?

Madame de Lévalle. — Le souvenir de celui de l'ambassade d'Autriche m'est encore présent! Je crois toujours voir les flammes, entendre les cris! Et quand je me rappelle tant de victimes que la mort est venue saisir là, le front joyeux et couronné de fleurs... Oh! la seule idée d'une fête me fait froid jusqu'au cœur.

Emma. — Mon Dieu ! cela ^me ferait le même effet si j'y pensais; mais je n'y pense pas.

Madame de Lévalle, souriant. — L'oubli est la sagesse de votre âge, chère Emma ; mais, moi, je me rappelle le danger auquel, il y a un mois à peine, nous avons échappé

par hasard, sans savoir comment; car aucune de nous ne pourrait dire qui Ta retil'ée des flammes.

Emma. — Certainement; nous avions toutes deux perdu connaissance, et, quand nous sommes revenues à nous, on nous avait transportées loin de l'incendie.

Ernest. — Et c'est alors que je vous ai letrouvées. Oh! c'est une nuit, celle-là, que je n'oublierai point non plus. Mais parions d'autre chose , je vous en prie; j'ai peur des conversations sérieuses. J'aime à mener la vie comme un plaidoyer, vivement, bruyamment, et sans penser. — D'autant que nous attendons un hôte auquel il faut faire bon visage.

Madame de Lévalle. — Le colonel de Beaulieu? Je suis curieuse de le voir, car je ne le connais point; je sais seulement

que c'était ton meilleur ami, ton Pylade.

Ernest. — Du tout , c'était moi le Pylade ; je faisais tous les pensums. Lui était rOreste, chargé, par les Furies, de la distribution des coups de poing.

Madame ReNNETERUE, quianchcvédefairecmponcr

les carions. — C'était l'annonce de sa bravoure. Dieu ! que c'est beau d'être brave ! Si j'étais ma fille, je ne voudrais jamais épouser qu'un militaire.

Madame de Lévalle. — Quant à moi , j'avoue que j'ai moins d'enthousiasme.

Emma. — Ah ! vous pensez encore à cet officier que vous avez rencontré chez madame de Séroulle, et qui vous a tant déplu?

Madame de Lévalle. — Je ne l'oublierai de ma vie ; il m'a dégoûtée des héros.

Ernest. — Je réponds du colonel pour

les réhabiliter. Du reste, vous pourrez le juger bientôt, car il ne peut tarder.

Madame de LÉVALLE, rcgardam Ki pcndulc. En

effet, déjà une heure.

Madame Reisneterre. — Une heure! Ah!

mon Dieu! le colonel va arriver, je me sauve. (A linitmi.) Ei vous , ma chère, allez tout préparer pour votre toih'tte du soii'.

Emma. — Oui, niaman.

(l'Ile son.)

Madame HEiNNi'/JtKHL lui ciic. — Et revoyez vos papillottes. — Je vais donner les derniers ordres. Vous m'excusez, Agathe?

Madame de Lévalle. — Faites, je vous prie.

(Hlacluiue ricimelerre son par lu lotid.)

S€È:VK III.

KRXEST, MADAME DE LÉVALLE.

Madame de Lévalle souriant.— II parait que

cetle bonne madame Renneterre a des projets sur le colonel.

Ernest. — Comme toujours. Mon excellente marraine n'a qu'une idée : marier sa fille! Elle va partout, comme le philosophe grec, cherchant un homme; seulement elle n'a pas de lanterne, ce qui fait qu'elle ne trouve rien.

Madame de Lévalle. — Mais Emma est charmante.

Ernest. — Certainement; de la sensibilité, de la grâce, une naïveté ravissante; c'est un ange... qui danse... car elle danse toujours.

Madame de Lévalle. — Et avec cela une foule de qualités précieuses.

Ernest. — Et une foule de défauts rassurants.

Madame de Léyalll. — Comment?

LA VALFSE NOIRE. $7

Ernest. — Il n'y a rien qui m'effraye comme une femme parfaite. .. On ne sait pas ce qu'elle cache.

Madame de Lévalle. — Mais alors, mon frère, comment se fail-il que tu n'aies point songé à Emma ?

Erinest. — Moi? J'y ai songé.

Madame de Lévallb. — En vérité P

Ernest. — Pendant trois jours, avant ton arrivée. Je m'ennuyais, et il n'y a rien de dangereux comme l'ennui. Je me suis demandé si je ne devais pas devenir amoureux. J'ai fait plus; j'ai tiré ma résolution à la plus belle lettre.

Madame de Lévalle, mnt. ~ Quelle folie !

Ernest. — Du tout; c'était dans le Code civil ; je suis tombé justement au chapitre Séparation. Cela m'a fait réfléchir, et je me suis décidé à attendre.

88 LA VAIISE NOIRE.

Madame de Lévalle , fciiousemcni. — Tu as tort, Ernest; la liberté qui te séduit aujourd'hui te prépare l'isolement pour l'avenir. Quelque malheureuse qu'ait été pour moi une première épreuve, je le sens, ce n'est que dans une union choisie que l'on peut trouver des joies sincères.

Ehkest. — Bien, ma sœur, voilà précisément ce que je me dis... à ton intention! Aussi je ne pense plus à autre chose qu'à te marier.

Madame de Lévalle. — Oh! je sais que toute la famille y songe pour moi, qui n'y songe pas assez peut-être. Ma tante, qui est à Paris, vient encore de m'écrire pour ce mariage depuis si long— temps projeté.

Erwest. — Avec le baron de Massol ?

Madame de Lévalle. — Oui; elle me demande la permission de nous l'amener.

LA VALISE NOmt;. 89

Eknest. — Mais ce serait déclarer que tu agrées sa recherche, t'engager presque ?

Madame de Lévalle. — Sans doute; aussi, quoiqu'un pareil choix semble en tout convenable, j'hésite.

EuNi: ST. — Et tu as raison.

Madame de Lévalle. — Tu trouves? Mais il y a huit jours à peine que tu me pressais en fjiveur du baron.

Erkest. — Il y a huit jours, c'est possible; mais depuis, je t'ai trouvé un autre prétendu.

Madame de Lévalle. — Bah!

Eknest. — Et le mariage est arrangé.

Madame de Lévalle. — Sans moi ?

Ernest. — On te demandera ta signature.

Madame de Lévallî:;. — Ah! fort bien; et ce prétendu...

Ernesï. — A vingt-quatre ans, une position brillante, un esprit distingué, et beaucoup de morts en perspective... ce qu'on appelle des espérances !

]Madame de Lévalle. — Mais ce sont des renseignements de grands parents que tu donnes là.

Ernest. — Tu en veux de plus intimes?

En voici. Gustave...

Madame de Lévalle. — Ab !

Ernest. — C'est un joli nom, n'est-ce pas? Gustave est doux comme un lion apprivoisé et romanesque comme une pensionnaire qui sort du couvent; il croit à la sympatbie, à la mélancolie, enfin à tous ces contes bleus du cœur dont tu raffolles. Les femmes sont pour lui des fées, des anges exilés! Je suis sûr qu'il te verra des ailes.

Madame de Lévalle. — Et gb phénix?

Ernest. — Commande le 4^ hussards dans l'armée d'Allemagne.

Madame de Lévalle. — Le colonel de Beaulieii!

Ernest. — Lui-même, ma sœur.

Madame de Lévalle. — Oh ! je m'en doutais! je suis curieuse de voir jusqu'à quel point l'amitié peut exagérer. J'espère au moins, Ernest, que tu ne lui as rien dit de tes folles idées ?

EuNEST. — Rien ; mais c'est un projet sérieux. Tu sais combien je t'aime, chère Agathe. Je voulais te trouver un mari dont tu pusses à la fois être fière et heureuse. C'est le ciel vois tu, qui nous a envoyé le colonel. Vous êtes les deux êtres que j'aime le plus; je veux que vous ne fassiez qu'un, pour vous aimer le double. Aussi je te prie d'écrire dès aujourd'hui l\ ta tante, pour que M. de Massol ne prenne pas la peine de se déranger.

93 LA VALISE NOIRR.

Madame de Lévalle. — Allons tout ceci n'est qu'une plaisanterie.

Ernest. — Je tiens à mon projet, et rien ne m'y ferait renoncer.

Madame de Lévalle. — Le colonel ne peut pas plus penser à moi que je ne pense à lui; et, à moins d'un miracle!

KIlp passe devant le miroir) Olî ! jC Suis horriblcmeilt

coiffée. {Avec iiumeur.) En vérité Justine ne sait plus ce qu'elle fait! Mais qui vient là? Ernesï. — Eh ! c'est lui.

MlDAME DE Lévalle . avec exclamation. — Le

colonel !

«CSi'VK IV.

Les mêmes, LE COLONEL DE BEAULIEU.

Ernest couram à im. — Enfin !

Le Colonel. — Bonjour, mon ami..

Ernest, présentam madame de Levalle. — Ma SŒUr^

madame de Lévalle.

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