I.A VALlSi- NOIRE. î
Le Colo>;el. — Madame...
Mndnnic de I.cvnllo pi lui se siiluenl ; puis, en levant lesycnx l'un sni' l'autre, ils s'écrient :)
!\ÏADAME DE Lévalle. — Dieu !
Le Colonel. — Ciel !
Madame de Lévalle, àpari,ens'écariant. — C'est lui !
Le Colonel, à part, en s'eioignant. — C'cst elle !
Ernest, étonne. — Qu'est-ce donc? (Aucoionei.) Est-ce que lu aurais déjà rencontré ma sœur dans le monde ?
Le Colonel, d'umon contraint. — Je... le crois...
Ernest, à madame de Lévalle. — Comment, tll avais vu le colonel ?
Madame de Lévalle. ~ 11... me semble...
Ernest, joyeusement. — Mais c'est un coup du ciel, alors; la connaissance est toute faite.
Le LiOLONEL, ba? à Ernest, en lui serrant la main.
Mon cher ami , il faut que je reparte.
Ernest. — Hein ! qu'esî-ce qu'il dit?
Madame de Lévalle , bas à Ernest. — Si le colonel reste ici, Je retourne à Paris.
Ernest. — Comment ! mais que signifie?
(a part.) Ah çà ! mais il faut qu'ils m'expliquent... (iiaui.) Gustave , écoute-moi.
Le Colonel. — Pardon , mon ami , je suis, je crois , chez madame Renneterre; je voudrais la saluer.
Madame de Lévalle, vivement. — La voilà dans le parc, Monsieur. Par cette porte vous pouvez la rejoindre.
(Elle montre la porte à gauche.)
Le Colonel. — Mille grâces.
Il fait un salut cérémonieux à madame de Lévalle, qui y répond de même.)
Ernest. — Mais non, permets, Gustave...
Le Colonel, m donnant la main. — Adieu, mon ami.
(Il sort.)
Madame de Lévalle. — Nous en voilà débarrassés.
ERNEST , BIADAJIE DE LÉVALLE.
Ernest, regardant sa sœur avec stupéfaction. — Ah çà!
qu'est-ce que tout cela veut dire ?
Madame de Lévalle. — Cela veut dire quêta merveille , ton phénix, ton lion apprivoisé, est précisément l'officier inconnu que j'avais rencontré chez madame de Séroulle.
Ernest. — Eh bien ?
Madame de Lévalle. — Comment! Mais je ne t'ai donc pas raconté ce qui s'était passé ?
Ernest. — Nullement.
i-6 l\ VAT.îSE NOIRE.
Madame de Lévaixe. — Imagine-toi que je fus invitée, il y a quinze jours environ, aune soirée que donnait madame ôc, Séroulle. J'arrivai un i)eii fard , et je trouvai , en entrant , les salons déjà remplis. Tu connais l'excellent ton de la société qui les fréquente ; j'étais occupée à répondre aux téinoii'iiages de bienveillance de chacun, lorsqu'au milieu de cet empressement général , mes yeux tombèrent sur un étranger, debout contre la cheminée, et qui n'avait même pas daigné s'apercevoir que quelqu'un venait d'entrer. C'était ton ami.
Ernest. — Il était peut-être occupé.
Madame de Lévalle. — Oh ! du tout. Il était seul , promenant autour de lui des regards distraits, et tournant à chaque instant les yeux vers la porte. Je ne puis pas souffrir les gens qui regardent toujours vers
la porte; c'est un mauvais compliment pour ceux qui sont présents.
Ernest. — A la bonne heure , mais je ne vois pas quel grand crime...
Madame de Lévalle. — Attends. J'avais pris mon parti, comme tu peux le croire , sur l'immobilité de ce personnage , pensant que c'était quelque Allemand occupé d'idéologie , lorsque , je ne sais comment , on se mit à parler du divorce.
E«NEST. — Ah diable !
Madame de Lévalle. — Alors cet homme, qui avait gardé un silence obstiné, se mit à approuver la loi qui légitime ainsi l'inconstance. Tu sais que je ne puis garder mon sang-froid sur cette question ; je répondis, comme malgré moi...
Ernest. — Eh bien ?
Madame be Lévalle. — Eh bien ! la simple
politesse eût voulu que le colonel cédât à une femme ; mais le croirais-tu , il résista , il répondit...
Ernest, souriant. — Ah ! il a osé répondre?...
Madame de Lévalle , vivement. — Des raisons détestables... que je n'ai pas même écoutées. Mais on avait fait silence , tout le monde prêtait l'oreille ; j'étais à la fois confuse , irritée ; je sentais la rougeur me monter au front et ma parole s'embarrasser. Et lui, il était toujours calme, froidement poli ; il semblait me ménager. Oh ! dans ce moment, j'aurais voulu être un homme, pour pouvoir lui chercher querelle. Enfin, voulant couper court à une discussion que je ne pouvais plus soutenir, j'en appelai au cœur de toutes les femmes qui étaient présentes : toutes s'écrièrent qu'elles pen-
LA VALISE NOIRE, î)9
saient comme moi. Sais-tu ce que fit alors ton colonel ?
Ehnest. — Non.
Madame de Lévalle. — Il éclata de rire.
EiiNEST. — Bah !
Madame de Lévalle, avec expression. — Oui, mon ami ! Il y avait dans ce rir-e , à propos d'une telle question, tant de légèreté, de dureté , que je campris à l'instant que cet homme n'avait pas de cœur,
Ernest. — Allons ; parce qu'il n'est pas de ton opinion.
Madame de Lévalle, \ivemeut. Il ne s'agit pas de mon opinion ; mais il faut être sans principes...
Ernest. — Eh! du tout. Tu verras, lorsque tu le connaîtras mieux...
Madame de Lévalle, vivement. — Je ne veux pas le connaître.
leo LA VALISE NOIRE.
Ernest. — Que dis-tu? Et mes projets de mariage ?
Madame de Lévalle. — Avec le colonel ? Ernest. — Mais sans doute.
Madame de Lév.\lle. — Écoute , mon frère , je n'ai qu'un mot à te dire , vois-tu ; c'est que j'aimerais mieux vieillir veuve.
Ernest. — Oh !
Madamk de Lévalle. — J'aimerais mieux avoir mon premier mari.
Ernest. — Ah ! mon Dieu ! Mais c'est donc une haine à mort ?
Madame de Lévalle. — C'est au moins une antipathie instinctive, invincible. Tout me déplaît dans ton colonel; son air, sa voix , jusqu'à sa réputation de bravoure , dont on me fatigue partout.
ER^EST. — C'est de la folie cela , ma «œur.
LA VALISK NOIRE. 101
Madame de Lévalle, piqucc. — Soit. Mais alorsjc veux rester folle.
Ernest. — Allons, ma chère, réfléchis donc, toi qui es bonne, raisonnable...
Madame de Lévalle, impatiemcc. — Du tout. Je ne suis pas raisonnable, je ne suis pas bonne, et je ne veux plus entendre parler de M. de Beaulieu.
Ehnest, impaiiciiic. — Ah ! c'cst troj) fort. Je te dis, moi, que c'est un homme charmant.
Madame de Lévalle, vivoniem. — Insupportable !
Ernest. — Le seul qui puisse te rendre heureuse.
Madamb de Lévalle, vivemcm. — Je le déteste.
Ernest, s'animam. - Tu as des préventions ridicules.
Madame de Lévalle, plus vivement. — (2'est
toi. , ; ,-
Ernest, très anime. — Mais ce ne sera pas pour rien que je me serai occupé huit jours entiers d'un projet; que j'aurai tout prévu, tout arrangé. . et tu l'épouseras.
Madame de Lévalle, indignée. — Par exemple!
Ernest. — Quand ce serait malgré toi.
Madame de Lévalle. — Oh! c^st ce que nous verrons.
Ernest. — Nous verrons.
Madame de Lévalle, fàciice. — I^bord , je vous déclare que, toutes les fois que votre colonel entrera par une porte, je sortirai par l'autre .
Ernest. — Et moi, je vous déclare que je ne le quitterai pas.
Madame de Lévalle. — A votre aise.
Ernest. — Et que je vais de ce pas le rejoindre.
Madame de Lévalle. — Allez.
Ernest. — Certainement. Adieu , ma sœur.
Madame de Lévalle. — Au revoir, mon frère.
, (l'rnest sort.)
scÈrvE vi.
madame de lévalle, seule.
Comprend-on une pareille tyrannie? Vouloir marier les gens au premier venu ! Et ils sont tous ainsi, ma tante, madame Renneterre, mon frère. Oh ! je suis sûre qu'Ernest ne renoncera point à son idée ; il va m'amener le colonel, me faire solliciter en sa faveur, me persécuter de toute manière! Et nul moyen d'empêcher... Ah! si j'avais pu
104 LA VALISE A'OIRE.
prévoir... j'aurais accepté le baron de Massol pour avoir du repos. Mais j'y pense. II est toujours temps. Pourquoi ne pas écrire à ma tante de conduire ici le baron? Cela me délivrera des autres au moins... oui... Après tout, M. de Massol me convient à tous égards, et je prouverai ainsi à Ernest que je fais ma volonté. ( Elle énii.) Quelques lignes sufljsent...
là. (fille fonnc; un domestique ciUic) ÉtienUC, CCttC lettre à la poste.
Etienne. — Elle ne pourra partir que ce soir, Madame.
Madame de Lévalle. — C'est bien.
(Etienne son.) Maintenant, je suis tranquille...
Et cependant Ernest est sorti fâché;
c'est notre première querelle. Et quand
je pense que cet honmie est la cause
Oh! décidément, c'est un mauvais génie.
Il va revenir ici, sans doute. Je ne veux pas l'attendre. Je vais descendre au petit bois
pour l'éviter. (éIIc va vers la ponc du fond.) Boil... le
voilà sur la terrasse, rnaintenant... impossible de sortir sans le rencontrer! Mais c'est une persécution, cela; il le fait exprès. En définitive, pourvu que je ne le voie pas, que je ne l'entende pas, c'est tout cequ'il me faut. Je puis travailler.
(Elle s'assied el fail de la taiiisscrie.) SCK.^^E VII.