A MADEMOISELLE ADÉLAÏDE MONTGOLFIER
Une ville peut plaire par l'élégance des édifices, par la symétrie des rues, par cette réunion de ressources qui rendent l'existence plus douce et plus facile ; la campagne a poiir elle les bois, les grands horizons, la liberté; mais un bourg est, en même temps, la plus triste et la plus incommode habitation à laquelle Dieu puisse * condamner ses créatures. Les avantages de la campagne vous y manquent aussi bien que ceux de la ville : là les hommes ne se voient
de près que pour remarquer réciproquement leurs moindres vices; c'est quelque chose comme le voisinage forcé d'une voiture publique ; on n'est point réunis pour se prêter secours, mais pour se gêner. Il y a des exigences et point de ressources. La prétention y est sans élégance, l'orgueil sans dignité; les vices euxmêmes sont rapetisses jusqu'aux ridicules. Oii sent que la campagne a voulu se grossir pour devenir ville et s'est arrêtée, malgré elle, à moitié chemin ; demi parvenue dont le hasard a trompé l'ambition, et qui garde l'air maussade et méchant ,de tous les êtres avortés.
Telles étaient les réflexions faites par un voyageur accoudé à la fenêtre du Grcmd-^ Monarqiœ, principale auberge du bourg de Candé, tandis que la propriétaire de l'hôtellerie, achevait de desservir la table sur laquelle il venait de déjeuner.
Tout le monde connaît ces acteurs appelés,
dans l'argot dramatique, h^ûleurs de planches^ qui ne se meuvent que par bonds, ne parlent que par cris, et dont la chaleur mécanique ne se ralentit jamais; telle était la veuve Vallier, aubergiste du Grand-Monarque. Toujours dans la môme exaltation, soit qu'il s'agît d'un intérêt de famille, ou d'une sauce, elle semblait improviser un perpétuel dithyrambe et vivait à cheval sur ses nerfs , comme disait le maître d école, qui se piquait de connaissances physiologiques.
Elle venait de se livrer à un chaleureux élan d'indignation contrôla servante du presbytère, qui lui avait vendu des fruits tournés, lorsqu'elle fut interrompue dans sa philippique par la voix aigre de sa fille Armide, qui lui demandait une clef.
Mademoiselle Armide Vallierétait un exemple vivant de l'impropriété des noms de baptême. Sa taille contrefaite, ses traits crochus, son air
hargneux, loin de rappeler renchanteresse du Tasse, lui donnaient, en effet, plutôt un faux air des sorcières de Macbeth ; aussi sa laideur était-elle proverbiale dans tout le canton. Cependant elle cachait sous ces apparences disgracieuses, d'importantes qualités, au premier rang desquelles il fallait placer une activité infatigable. Non contente de diriger Tauberge du GrandrMonarque^ dont sa mère ne surveillait que les détails, elle y avait Joint un bureau de voitures publiques et un cabinet de lecture. Grâce à elle, les dettes faites par la veuve Vallier avaient été payées, les affaires débrouillées, la maison qui tombait en ruines réparée et mise en ordre! Elle avait été utile de la même manière à la plupart de ses voisins, en réglant leurs comptes, écrivant leurs lettres, donnant de bons conseils dont ils avaient profité ; mais tout cela était fait d'un air rogue qui indisposait contre elle, si bien que chaque service
rendu par Armide n'avait d'antre résultat que de confirmer et d'étendre sa réputation d'inso* cîabilité. Elle le savait et ne s'en montrait que plus maussade ; car le sentiment de notre dé* plaisance est une douleur qui nous rend ennemis de tout le monde.
Elle entra dans la salle où se trouvaient le voyageur et sa mère, en se plaignant de ce que celle-ci n'etit point remis à la place convenue la clef du cabinet de lecture.
— M. René Duménil [est là, qui demande, des livres et qui m'attend, ajouta-t-elle; où est cette clef?
—C'est àmoi que vous le demandez? s'écria madame Yallier, à moi qui aimerais mieux marcher sur des tisons enflammés que d'en-» trer dans votre bureau ou dans votre cabinet? Vous êtes bien ingrate, Armide, et si je n'avais point l'habitude de tout vous pardonner... — Où est votre trousseau? interrompit la
bossue en cherchant dans la poche de la veuve sans l'écouter.. .
— Ainsi vous ne croyez point votre mère quand elle vous répète qu'elle n'a pas cette clef.
— La voici, dit sèchement Armlde qui la prit parmi celles de la veuve, et sortit.
Madame Vallier se tourna vers le voyageur en levant les mains au ciel.
— Vous voyez où en arrivent les enfants qu'on laisse maîtres, monsieur, reprit-elle avec exaltation ; je ne suis plus rien dans la maison, on se défie de moi! Une fille que j'ai eu tant de peine à élever; pour qui je me suis ruinée 1... car il n'y a que Dieu qui sache tout ce que j'ai dépensé avec elle en remèdes et médeciijsl... sans parler des maîtres!... trois années de leçons particulières, monsieur, a six francs par mois!
—Il me semble que mademoiselle Armide en a bien profité?
— Oh! pour les moyens ce n'est pas ce qui lui manque.
-Ni l'activité.
— Ni l'ordre; tout est dans sa tête comme dans un registre.
— Avec cela, elle est entreprenante.
— Et entendue, monsieur ; c'est elle qui a démêlé nos affaires avec les hommes de loi. Le notaire du Louroux a voulu l'embarrasser, mais ella l'a bien vite remis au pas.
— Vous êtes heureuse, madame Vallier, d'avoir une pareille fille.
— Oui! oui! s'écria la veuve qui avait déjà perdu de vue son mécontentement et dont l'exaltation avait changé d'objet, on ferait le tour du département avant de trouver la seconde d'Armide, je puis le dire sans vanité. Dans le pays, ils prétendent qu'elle a un mauvais caractère, parce qu'ils sont jaloux; mais qu'ils demandent à leurs flUesdetenirun livre
en partie double comme elle; qu'ils les mettent à la tête d'une maison, d'un bureau de voitures et d'une location de livres ; car je ne fais rien, moi, je ne suis bonne à rien; Armide s'occupe de tout, c'est une vraie tête de ministre ! elle serait capable, à elle seule, de conduire le conseil municipal de Candé!
Le voyageur sourit du volte-face que venait défaire l'enthousiasme de la veuve, il s'associa à ses éloges, et finit par lui demander si le cabinet de lecture de sa fille comptaitbeaucoup d'abonnés.
Madame Vallier fit un geste de découragement indigné.
— Ne m'en parlez pas, monsieur, c'est la honte de Candé! Personne ici, voyez-vous^ n'aime l'instruction: Nous avons eu beau faire venir les ouvrages de M. Paul de Kock, de M. Ricard, de M. d'Arlincourt, ce qu'il y a de mieux enfin, c'est à peine si l'on couvre ses dépenses.
Avec ça ga'Armide tient à faire les choses en grand et à contenter les abonnés. J'ai beau lui dire de changer les couvertures des anciens volumes et qu'ils les prendront pour des nouveaux, elle en fait venir tous les mois de Paris. Je ne dirais rien encore, s'il y avait dans le pays une cinquantaine de lecteurs comme oelui qui est avec ma fille dans ce moment.
— Ne rave» vous point appelé M. René Duménil. %
»— Oui! un jeune homme plein de moyens qui a fait ses classes à Nantes. C'est bien ce qa*il y a de mieux dans Tendroit. Il paie six sous le volume pour avoir les nouveautés avant les autres, et il lit toute la journée.
— Il n'a donc point de profession?
— Une profession! Ah ! bien oui, il n'en a pas besoin) ses parents sont morts et il a au moins trois mille livres de rente, sans compter des espérances. On parlait de son mariage ayec
sa Cousine, mademoiselle Zo.é Garnot, mais il paraît qu'il ne se décide pas. Du reste, le voici avecArmide.
Un jeune homme, conduit par mademoiselle Vallier, venait en effet de paraître à la porte du salon ; Tétranger [fut frappé, au premier coup.d'œili de son costume et de sa physionomie.
Il portait un paletot brun capuchon, un pantalon bariolé et une casquette ^e feutre à double visière. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules, et sa barbe inculte ne laissait voir qu*un nez épaté surmonté de deux yeux dont la fixité avait évidemment des prétentions à la fascination.
— Eh! c'est notre poôte! s'écria la veuve, dont l'animation habituelle se tournait en tendresse lorsqu'il s'agissait de ses pratiques! ; entrez donc, mon cher monsieur René -, qu'eslrce qui me procure l'honneur de votre visite?
LA VALTSE NOIRE 13
— Monsieur ne vient pas pour vous voir, ma mère, observa Armide avec la brièveté déplaisante qui lui était habituelle, il désire parlera monsieur...
— A moi, interrompit le voyageur, qui regarda le nouveau venu d'un air surpris.
René salua.
— Mademoiselle Armide m*a assuré que monsieur était au courant de toutes les nouvelles publications de la capitale^ dit-il en fixant sur son interlocuteur un de ces regards napoléoniens dont il semblait avoir fait une étade spéciale, et j*ai pris la liberté de venir lui demander quelques renseignements.. .
» Monsieur René voudrait connaître les titres des meilleurs romans publiés depuis peu, continua mademoiseJle Yallier, qui allait toujours droit au but.
— Et comme je ne crois pas me tromper, ajouta le jeune homme, avec le même regard
profond, en supposant que monsieur fait la commission en librairie...
—Moi? s'écria l'étranger.
— A moins que monsieur ne voyage pour un journal...
— Ou pour les soieries! ajouta la veuve Voilier qui voulait flatter son hôte.
Celui-ci s'inclina.
— Vous me comblez^ dit- il sérieusement, et je voudrais pouvoir justifier des suppositions aussi honorables, mais je suis forcé d'avouer que j'ai le malheur de voyager seulement pour mon plaisir.
René Duménil fit un mouvement
—Pardon, dit-il d'un ton moins assuré; mais
mademoiselle Armide m'avait afQrmé que vous
paraissiez connaître toute notre littérature, et
que je pourrais obtenir de vous des détails,..
— Que je suis prêt à vous donner, monsieur, reprit le voyageur d'un ton aimable; sans me
vanter de pouvoir remplacer le commissionnaire en librairie que vous espériez trouver, je puis vous indiquer les publications les plus ré* centes, et vous fournir même au besoin quelques renseignements sur nos auteurs parisiens...
— Vous les connaissez, monsieur?
-- En qualité de concitoyens.
— Et vous avez sans doute la clef de leurs œuvres, s'écria le jeune homme dont les yeux s'allumèrent, ;vous connaissez les héros des Mémoires du Diable^ du Père Goriot^ des Mys^ tèrés de Paris; vous pourrez me dire le vrai nom du comte de RoqueroUes; m'apprendre si le véritable Vautrin est au bagne, et ce que sont devenues mesdames d'Harville et de Lucenay; car nous ignorons tout ici, monsieur; ici on ne s'intéresse à rien, on ne comprend rien; Candé est un pays de sauvages où les hommes sont uniquement occupés de leurs af-
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faires, où les femmes ne songent qu'à leur ménage et à leurs enfants. Sans les livres de nos romanciers, nous ne saurions rien de ce qui se passe dans le monde, nous ne soupçonnerions même pas les passions qui le ravagent.
On vit dans notre bourg conmie la Belle au bois dornmrU dans son palais. Mais vous qui êtes Parisien, monsieur, vous connaissez la vie à émotions des glandes villes; vous avez été témoin oculaire des drames que nous devons nous contenter de lire; peut-être même pourriez-vous dire comme le héros troyen : quorum pars magna fui... Je vous demande pardon de vous parler latin... c'est une mauvaise habitude de province...
— Dites une excellente habitude, monsieur, reprit Tétranger gracieusement ; à notre époque, où les connaissances élémentaires se répandent dans toutes les classes, on peut être trompé à chaque instant par une apparence
d'instruction; le français d'un maître tailleur ressemble à celui d*un conseiller de cour royale; mais la citation latine les dislingue surle-champ; c'est une sorte de signe maçonnique par lequel se révèlent les gens véritablement cultivés. ^ Duménil 8*inclina.
— Du reste, ajouta le voyageur, vous avez trouvé en moi l'homme que vous cherchiez, monsieur. Je sais mon Paris par cœur et je puis satisfaire à toutes vos curiosités; seulement vous me permettrez d'ajourner cette revue. Je dois me rendre ce matin àr Segré, le cabriolet m'attend ; mais demain je serai revenu vers le milieu du jour, et si vous voulez accepter votre part du dîner que nous préparera madame Vallier...
— Je vous rends grâce, monsieur, répliqua René confus, mais je craindrais vraiment que cène fût abuser de votre obligeance...
— Venez, reprit M. Robert qui semblait tenir à faire une connaissance plus intime, je vous ferai passer derrière les coulisses de notre monde parisien, vous verrez les acteurs sans poignard, et les actrices sans rouge.
— Eh bien... j'accepte, ditDuménil, à qui la curiosité fit oublier les cérémonieuses convenances établies en province.
L'étranger le remercia, convint avec lui de l'heure du rendez-vous, et, après avoir échangé quelques politesses, tous deux se séparèrent.
En sortant, le jeune homme rencontra la veuve Vallier qui ^vait quitta le salon dès le commencement de l'entretien.
— Eh bien! demanda-t-elle d'un air fin et en baissant la voix, que dites-vous de notre voyageur?
— C'est un homme charmant, répliqua Du ménil. Mais savez-vous son nom ?
— Il s'appelle M. Robert.
— Et VOUS ignorez ce qui ramène ici?
— Il est arrivé il y a trois jours sans autre bagage qu'une petite valise noire, et depuis il a passé sou temps à se promener, à regarder, à causer. Mais il était sans doute déjà venu à Candé, car il connaît le pays presque aussi bien que moi.
— Se peut-il?
— Il y a môme des moments, voyez-vous, où ça me saisit de lui entendre deviner le caractère des gens, comme s'il avait vécu avec eux. Croiriez-vous qu'en voyant passer l'autre jour la petite Nicou avec sa mère, il s'est écrié : — Voilà une jeune fille qui a quelque gro» chagrin sur le cœur!
— Que dites-vous?
Et hier, après avoir causé quelques minutes avec le percepteur, il nous a demandé si sa ■femme était jolie, d'un ton qui a fait rire tout )e monde.
— C'est donc un bien habile observateur.
— Oh! il n'y a pas d'observation là-dedans, monsieur Duméhil; il sait même l'histoire des gens qu'il n'a jamais vus. Il m'a raconté tout ce qui s'était passé au château depuis la mort du marquis; comment lés héritiers, après avoir tout partagé jusqu'aux souliers du défunt, avaient tué une poule qui n'était entrée dans aucun lot et l'avaient mangée en commun.
— C'est donc le diable en personne, madame Vallier?
— J'y ai pensé, répondit la veuve en riant; mais, du moins, c'est un bon diable, qui n'est pas fier du tout, et qui mange sans observation tout ce qu'on lui sert, quoiqu'il s'y connaisse mieux que personne, allez; et la preuve c'est qu'il m'a indiqué un nouveau moyen de faire les charlottes russes sans four de campagne.
— Il s'entend aussi on cuisine? .
— En tout, M. René, en tout; il a donné à notre jardinier une recette pour écheniller les arbres et pour hâter le raisin! G*est un homme comme on n'en voit guère, je vous dis; du reste vous en jugerez, M. René, vous en jugerez I
Bieu que le jeune homme connût les habitudes d'exagération de la veuve, il s'en alla frappé de ce qu'elle lui avait dit, et singulièrement impatient de Taire plus ample connaissance avec M. Robert.
— Le peu de mots prononcés par ce dermer avaient d*ailleurs allumé au plus haut point sa curiosité, et il espérait voir lever enfin le rideau qui lui cachait le monde romanesque vainement cherché jusqu'alors dans son arrondissement.
Ceci demande, du reste, une explication qui nous forcera à prendre les choses d'un peu plus haut.
i[ Resté fort jeune sans parents, René Duménil avait été élevé au petit séminaire de Nantes, dans une ignorance complète de tout ce qui se passait en dehors des murs de l'établissement. N'étant recommandé à personne et ne sortant que sous la garde d'un maître d'études, il atteignit l'âge de dix-huit ans sans avoir jamais parlé à une femme. Cependant la société ne lui était pas inconnue; il l'avait étudiée dans les romans, dont la complaisance soudoyée des garçons de salle, ne le laissait
jamais manquer. Ces lectures qui lui présentaient un monde plein d'événements étranges, dépassions ardentes, de fantaisies terribles ou charmantes, produisirent chez lui un singulier phénomène ; il y puisa une assurance qu'eût à peine justifiée l'expérience la plus consommée. Aussi, loin de se montrer incertain ou déconcerté, en quittant le collège, entrait-il dans la vie conune sur un terrain dont ou a d'avance étudié la carte et où Ton ne peut craindre ni erreur de route ni surprise. La maison de son tuteur où il fut reçu, lui causa pourtant d'abord quelque désappointement. Aucune de ses lectures ne lui avait laissé soupçonner la possibilité d'une existence pareille. Ce n'était ni du drame, ni de l'églogue; mais quelque chose de régulièrement monotone comme un livre de comptabilité. M. Garnot, employé à des régies de domaines, passsait sa vie à visiter les terres dont il avait
la direction, à renouveler des plantations, à recevoir les fermages, tandis que madame Garnot soignait le ménage, faisait filer sa servante et surveillait les. lessives trimestrielles. Par bonheur, ils avaient une fille, jolie brune de dix-neuf ans, en qui René espéra trouver plus de poésie. Il commença par vouloir l'associer à ses sympathies littéraires, en lui faisant lire les livres les plus saisissants de notre littérature moderne; mais après avoir parcouru les premiers volumes, elle les rendit tous en déclarant à son cousin que les héros étaient trop méchants et qu'ils lui faisaient peur! Duméuil lui off'rit alors les portes les plus éthérés, pensant que leur métaphysique sentimentale serait mieux sentie de cette âme naïve! Zoé les garda effectivement près de deux mois, et déclara en les rendant que c'était très-joli ; mais René s'aperçut qu'elle n'avait coupé que les premiers feuillets.
Celle découverte lui eût peut-être fait renoncer à toute nouvelle éj)reuve, sans les prévenances caressantes de sa cousine; car, si Zoé prenait peu de goût aux tectures qui le charmaient, elle lui témoignait, en revanche, uoe affection toujours croissante. C'était elle qui veillait pour lui à tous ces détails qui rendent la vie facile ou pénible, elle qui devinait ses goûts, qui connaissait ses habitudes, qui s'inquiétait de son absence et préparait chaque chose pour son retour. René se dit que toute la poésie de la jeune fille s'exprimait sans doute par l'action, et qu'elle ressemblait à cette Claire de Goethe, qui ne sait point parler au comte Egmont de son amour, mais qui ne sent et n*agit que pour lui.
Une fois dans cette voie, il ne s'arrêta plus.
Interprétant les actes de Zoé avec sa propre
imagination, il y vit nécessairement tout ce
qu'il eût voulu y trouver. Regards échangés,
fleurs offertes et reçues, longs tête-à-tête silencieux, il donnait à tout une signification; il commentait, pour ainsi dire, vers par vers, ce long poëme dont il ne croyait être que le héros, et dont il était l'auteur.
Zoé aidait sans le savoir à son illusion. Couronnée de cette auréole de jeunesse dont l'éclat fascine et trompe si aisément, n'ayant qu'à regarder et à sourire pour éveiller dans une âme toute la volée des rêves amoureux, elle se prêtait aux chimères de son cousin sans le savoir, sans y prendre garde* Le désir d'être aimable ïui suffisait pour se montrer tendre, et les soins qu'elle accordait à René, ceux qu'elle en acceptait, n'étaient pour elle que réchange de ces petits présents du cœur dont on sent le besoin dans la première expansion de la jeunesse. Aussi son étonnement fut-il sincère lorsque Dumcnil, pensant qu'il était temps de sortir des limbes de l'a-
mour, lui fit solennellement sa déclaration.
Elle fut d'abord étourdie, puis saisie d'un embarras joyeux, qui ne trouva d'autre expression qu'un bruyant éclat de rire !
René, qui s'attendait à un cri de bonheur, suivi de flots de larmes^ demeura les yeux grands ouverts, la bouche béante et un bras en avant.
Sa cousine le regarda et rit plus fort.
— Zoé! balbutia René, je ne sais... si vous avez compris... Songez... que je parle sérieusement!
— Sérieusement? répéta-t-elle en riant toujours; mais rougissant et baissant la tête.
— N'avez-vous donc pas deviné la cause de mes assiduités depuis trois mois?
— Quoi! vous pensiez depuis si longtemps à... ce que vous venez de dire?
— Mais, vous-même, n'y avez-vous jamais pensé, Zoé?
— Mon cousin...
— Parlez, de grâce... Après l'aveu que je viens de faire, j'ai droit de savoir la vérité.
— Mon Dieu ! bégaya Zoé, réellement embarrassée cette fois, je ne sais... je ne puis...
Et, se levant brusquement avec sa broderie et sa corbeille de travail, elle voulut s'échapper.
— Restez! s'écria Duménil, il faut que vous me répondiez.
— Non, non, dit la jeune fille, qui avait gagné la porte, ce n'est point à moi.
— Pas à vous? A qui donc, alors?
— A ma mère!
Et elle s'échappa, laissant Duménil atterré.
Le soir même, madame Garnot le prit à part. Après lui avoir reproché avec sévérité de ne pas s'être adressé à elle avant de parler à sa fille, elle le renvoya à M. Garnot, en déclarant que lui seul avait droit de donner la
main de Zoé. Mais M. Garnot n'attendit point cette démarche; il entra à Timproviste, tendit les bras à René en l'appelant son gendre, et il fut immédiatement convenu que le mariage aurait lieu après la reddition des comptes de tutelle.
V Madame Garnot fit seulement comprendre au jeune homme que la décence ne lui permettait plus d'habiter sous le même toit que celle qui allait bientôt porter sou nom, et il fut convenu qu'il louerait un appartement ailleurs en attendant que l'on eût signé le contrat.
Ainsi, le poëme sentimental de René avait abouti à une union semblable à celles dont il s'était jusqu'alors indigné? Tout ce qu'il avait pris pour les symptômes charmants d'un amour élégiaque n'était que les préludes habituels de l'hymen le plus vulgaire! II se mariait sans avoir traversé un roman, et par
l'entremise des grands parents, comme un avoué qui cherche la dot nécessaire pour payer son étude! A vingt-deux ans, il allait se trouver enlevé à toutes les chances aventureuses, emprisonné, enfin, dans un de ces casiers humains que l'on appelle ménages, où l'homme n'est plus qu'une chose pétrifiée, rappelant les échantillons étiquetés d'un muséum!
Cette pensée excita en lui une rage concentrée. Sa cousine, cause innocente, mais première, de cette situation désespérée, cessa de lui paraître aimable, et par une sorte d'anticipation sur le mariage, il commença à remarquer seulement ses défauts. Sa beauté n'était que de la jeunesse, sa gaîté qu'un fait de tempérament, son afiection qu'une vulgaire bonté. C'était une menue monnaie frappée à la commune effigie, et 'bonne tout au plus pour la vie courante. On ne pouvait même espérer, avec elle, une de ces unions
orageuses dont les aiguillons éveillent le cœur et font au moins sentir que Ton vit; Zoé devait rendre son mari platement heureux, Tentourer de soins trivials, et l'abrutir dan.s un honteux bien-être!
Une telle perspective épouvanta Duménil, mais sans qu'il vît aucun moyen d'échapper au danger 1 Les comptes de tutelle venaient de lui être rendus, et Ton parlait déjà de fixer le jour pour la publication de son mariage, lorsqu'une attaque d'apoplexie, qui enleva tout à coup M. Gamot, vint forcément l'ajourner.
L'ancien gérant laissait des affaires assez compliquées; la veuve voulut les faire régler avant de passer outre, et remit le mariage à la fin du deuil, c'est-à-dire à l'année suivante.
René accepta ce retard comme le condamné accepté un sursis, et, certain d'une année
de liberté, il reprit ses rêves et ses lectures. Celles-ci devinrent même plus acharnées que par le passé. On eût dit un fumeur d*opium qui, pour oublier les menaces de l'avenir, redouble ses ivresses extatiques. Il se plongea dans notre littérature i la mode avec une sorte de fténésie, poursuivant cette image d*une société pleine d'aventures, de passions, de mystères, comme le Tantale des anciens poursuivait Tonde fuyante du fleuve. L'impossibilité de trouver autour de lui les éléments de cette société, loin de lui rendre son existence suspecte, ne fit que le prévenir davantage contre le bourg qu'il habitait. Il s'en prit à la trivialité de ses concitoyens, dont les âmes alourdies ne pouvaient sortir des ornières de la vie commune, et il tourna les yeux, en soupirant, vers l'horizon, comme Christophe Colomb avant son premier voyage de découvertes. Lui aussi, rêvait un ncjuveau
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monde, mais déjà connu et habité par les privilégiés; le monde d'Antony, de Lélia, de madame de Beauséant, d'Ursule Sécherin! car tous ces personnages étaient réels, et, bien que les auteurs eussent changé les noms, par respect pour le Code pénal, les initiés connaissaient les véritables héros et savaient où les trouver.
Co système d'interprétation n'avait point, du reste, été inventé par Duménil : la croyance à Tallttsion est une tradition provinciale dont nous ignorons l'origine, mais qui subsiste encore, dans toute sa puissance. C'est à elle que tant de dramaturges doivent les applaudissements qui accueillent immanquablement tel passage de leurs pièces, que tant de romanciers voient les lecteurs se disputer leurs bizarres conceptions. Le provincial regarde toute œuvre d'art comme un passe-port dont le
signalement doit aller à quelque visage connu; s'il ne peut deviner le véritable original qu'a voulu peindre l'écrivain, il en cherche un supposé; c'est son voisin, son parent, le souspréfet de son endroit! Les romans loués par les cabinets de lecture de départements sont couverts, à la marge, de ces commentaires qui ressemblent, aux accusations anonymes déposées autrefois dans la gueule du lion de Saint- Murc. Ainsi, après 1^ portrait du spéculateur sans invention et sans loyauté de V Homme et l'argent, vous lisez, écrit au crayon :
Allusion à M. Rossignol j fabricant de chandelles!
Après la plus déchirante page de Mariana, vous trouverez ces mots :
Histoire de la femme de notre procvreiir du roi.
Sans écrire de celte manière ses explications sur les volumes de mademoiselle Armide^ Duménil avait aussi la maladie des allusions, seulement il ne les cherchait point à Candé (sur lequel sa pensée ne s'arrêtait jamais qu'avec mépris), mais dans le monde lointain que lui décrivaient ses auteurs favoris.
Au fond, le grand défaut de cette nature, comme de toutes celles que charme Textraordinaire; était un certain désir d'émotion joint à une certaine impuissance de sentir. Manquant de la spontanéité qui devine et de la patience qui observe, il prenait ses thèmes tout faits, et partait de Iti pour se perdre dans d'interminables variations. Sa tôte se montait seulement pour s'occuper, ses petites passions se gonflaient pour se donner une attitude, mais, sous tout cela, s'étendait le vide! René
élait, en un mot, un excellent garçon, né pour être électeur, garde national, père de famille, et qui avait le malheur d'aspirer à la tragédie bourgeoise.
Ajoutez à cela une crédulité Tardée de prétentions à la connaissance du cœur humain, et vous aurez le portrait en pied de notre héros.
Au jour et à l'heure convenus, René Duraénil se présenta au Grand-Monarque^ en toilette moins négligée que la première fois. Il trouva M. Robert accoudé sur une vieille table à jeu transformée en bureau par Armide, et occupé à parcourir des papiers étalés devant lui.
Au bruit que fit le jeune homme en entrant, il leva la tête et le salua par son nom.
— Je désespérais de vous voir aujourd'hui, ajouta-l-il en souriant.
— Pourquoi cela? demanda René.
— Parce que mademoiselle Garnot arrive ce soir du Liorird' Angers et que vous comptiez sans doute aller à sa rencontre.
Duménil rougit un peu.
— J'ignore l'heure du retour de ma cousine, dit-il, et vous aviez d'ailleurs ma parole.
M. Robert s'inclina pour remercier. Tout en parlant à son hôte, il avait réuni les papiers qui couvraient la table et les avait replacés dans une petite valise noire qu'il referma soigneusement. Il descendit ensuite avec le jeune homme au salon où l'on achevait de mettre le couvert, et, s'excusant près de son hôte, il attira Arnûde à l'écart, afin de lui donner quelques ordres. René profita de cet a parte pour examiner son hôte plus attentivement qu*il n'avait pu le faire jusqu'alors.
Mi Robert était un honmie d'environ qua-
rante ans, petit et replet. Il portait des lunettes d'or, toujours près de s'échapper, ce qui l'avait, habitué à un mouvement de tête en arrière qui ajoutait à son expression de curiosilé attentive. Ses cheveux touffus et ses favoris coupés fort courts, encadraient son visage coloré dans une sorte de brosse grisonnante hors de laquelle saillaient deux larges oreilles papyracées, et qui posait sur sa cravate noire, comme une sphère armillaire sur son pied d'ébène. Quant à son costume, il se composait d'un paletot large, d'un gilet à la Robespierre, d'un pantalon sans sous-pieds, et d'une casquette en feutre gris. Au total, l'ensemble de sa personne aurait eu quelque chose de siDgulièrement bourgeois, sans l'intelligence qui animait ses traits et l'aisance de tous ses mouvements. Ce n'était point précisément de la distinction, mais de la supériorité. On sentait la personne habituée à tenir un
rang qui la dispensait des grandes manières; la dignité résidait pour ainsi dire au dedans, et semblait dédaigner de se révéler par les formes extérieures. Aussi pouvait-on Voir deux hommes eu M. Robert : l'un vulgaire, c'était le plus visible, Tautre finement scrutateur, d'une imagination prompte, d'un esprit élevé; l c'était l'homme du dessous, celui qui n'était deviné que par les voyants. \
Bien qu'il ne pût être placé parmi ces der- I niers, René Duménil ne devait point non plus | être confondu avec les observateurs grossiers qui ne jugent que sur l'apparence. Dans celte circonstance, d'ailleurs, l'amour du romanesque lui tint lieu d'observation. Le visible était toujours ce qu'il apercevait le moins, le probable la dernière chose qu'il voulût deviner. Par cela même que M. Robert ne semblait avoir rien de particulier, il mit de l'amourpropre à le voir autrement que la foule, et
regarda toutes les suppositions qu'il pourrait faire à cet égard comme des preuves de sa perspicacité.
L'étranger y aida de son côté, en montrant une connaissance des hommes et des choses qui eût pu ébranler un esprit plus solide que celui de Duménil. Il parla d'abord en détail des écrivains contemporains : il savait leur biographie, il connaissait leurs habitudes famihères, il les nommait par leurs petits noms, comme s'il eût vécu dans leur familiarité.
— Il faut que ce soit un homme de lettres, pensa René, qui cherchait déjà laquelle de nos célébrités parisiennes pouvait se cacher sous ce pseudonyme de Robert; mais au même instant, le nom d'un naturaliste illustre, prononcé en passant, amena l'étranger à parjer de ses dernières découvertes et des discussions qu'elles avaient éveillées'à l'Académie. 11 savait au juste l'opinion de chaque savant
et les causes de cette opinion. II descendit même à des développements circonstanciés sur les différents systèmes auxquels la question débattue avait donné lieu. Duménil ne comprit rien à ses explications, mais elles changèrent le cours de ses suppositions.
— Un homme de lettres n'emploierait point ces expressions techniques, se dit-il; ce doit être plutôt lin membre de l'Institut.
Malheureusement M. Robert le dérouta de nouveau, en parlant de la politique comme un homme qui en connaît les agents et qui en a étudié les ressorts secrets.
— Si c'était un ministre qui voyage incognito? murmura en lui-même le jeune homme.
Et comme il pensait au parti qu'il pourrait tirer d'une pareille rencontre, l'étranger, interrompu par une vielle organisée qui venait de s'arrêter sous la fenêtre, laissa là les affai-
res de TÉtat pour discuter le mérite du dernier opéra de Meyerbeer, dont il analysa la partition avec Vhumour fantastique et pertinent qu'eût pu y mettre Castil-Blaze. Duménil allait lui demander s'il n'était pas lui-même compositeur, lorsqu'il laissa là l'opéra pour s'occuper de la prochaine ouverture du Salon, dont il connaissait les principaux tableaux, et à laquelle il était, dit-il, tenu de se trouver.
René demeura stupéfait et à bout de suppositions; oais son étrange interlocuteur ne parut point s'en apercevoir. Passant des hommes aux lieux et aux choses, il parla successivement de son voyage dans les mers polaires, du magnifique aspect des Andes par un clair de lune, et des dangers que lui avait fait courir le Simoun dans le Grand-Sahara. Puis, laissant là les excursions lointaines pour ne s'occuper que de la France, il arriva à parler de Candéavec des détails qui, comme le disait ma-
dame Vallier, l'eussent fait prendre pour le plus ancien habitant de la commune.
René intrigué, puis surpris outre mesure, finit par être saisi d'une sorte d'inquiétude. * Le protéis7ne de cet homme, qui prenait successivement toutes les formes et tous les langages, lui causait une sorte d'effroi. Qui étaitil enfin? d'où venait-il? que faisait-il à Candé? Il avait adroitement éludé toutes les questions qui lui avaient été adressées à ce sujet; nul ne le connaissait dans le pays, et le nom de Robert semblait lui être si nouveau qu'il oubliait souvent d'y répondre I II y avait évidemment là un mystère, d'autant plus singulier que rien ne semblait le motiver! on pouvait tout croire, tout imaginer.
Ainsi placée devant l'infini, l'imagination de Duménil se donna, libre carrière : elle se mit à travailler sur les éléments confus qui lui étaient présentés comme sur les données d'un pro-
blême, et à essayer toutes les combinaisons pour dégager rincœimie.
Par malheur, le nombre des solutions possibles était sans bornes ! Chacun des romans créés par René, s'écroulait presque aussitôt pour faire place à un autre ; on eût dit ces vagues palais de nuages que chaque brise emporte et que chaque brise reconstruit.
La premièïe entrevue du jeune homme et de Fétranger, avait été suivie de plusieurs autres qui laissèrent le premier dans les mômes incertitudes. Il avait vainement employé toute son adresse à surprendre quelque indice qui pût Téclairer, M. Robert semblait se jouer de sa curiosité et ne la satisfaire par instants que pour la mieux dévoyer ensuite.
Un soir René le rencontra comme il revenait
de chez sa cousine, qu'il avait singulièrement
négUgée depuis quelque temps. Du plus loin
46 LA VALISE NOIBE
qu'il aperçut le jeune homme, il s'écria :
— Comment se porte aujourd'hui mademoiselle Zoé Garnot?
— Vous saveî donc que je viens de la voir? demanda René.
— Et de plus, je crains que l'entrevue n'ait été moins tendre qu'il ne convient entre des fiancés, reprit l'étranger qui regarda fixement le jeune homme.
Celui-ci ne put retenir un nîouvement de surprise; mais il le réprima aussitôt. Il avait cru s'apercevoir la dernière fois que M. Robert se plaisait à l'intriguer, et il était décidé à ne témoigner désormais aucun étonnement de tout ce qu'il pourrait lui dire. Il répliqua donc tranquillement qu'il était effectivement en froideur avec sa cousine.
— Vous avez mis, je parie, notre récente connaissance en avant pour excuser la rareté
de VOS visites chez madame Gamot? observa M. Robert.
— C'est la vérité, répliqua Duménil, cachant avec peine sa surprise.
— Et mademoiselle Zoé aura affecté une parfaite indifférence pour votre oubli?
— Il est certain que je Tai trouvée plus gaie que jamais, dit René dont Témerveillement allait croissant.
— Je parie jaême qu'elle et sa mère vous auront parlé du nouveau commis à cheval qui vient d'arriver à Candé?
Toutes les résolutions de Duménil échouèrent devant ce dernier trait, il releva la tête en tressaillant, et regarda M. Robert d'un air stupéfait; mais se ravisant tout à coup :
— Ah! je devine! dit-il, en se frappant le front; madame Garnot vous a rencontré chez son notaire; elle vous aura sans doute raconté ses affaires, comme à tout le monde, Qt vous
profitez de sa confidence pour vous donner un air de devination?
— Soit, répliqua M. Robert en souriant, je ne tiens pas précisément ;à passer- pour sorcier; mais que diriez-vous enfin, si après vous avoir déclaré ce que vous venez de faire, je vous déclarais ce que vous pensez?
— Vous? s'écria René.
— Et d'abord, continua l'étranger sérieusement; je voudrais savoir pourquoi votre cousine vous déplaît, après vous avoir paru charmante?
— Qui peut vous faire penser?...
— Je vous demande pourquoi vous souhaitez tout bas une rupture que vous n'osez hasarder.
— Monsieur...
— Enfin je vous prierai de me dire quand vous comptez quitter ce pays, pour aller chercher à Paris, les héroïnes dont vous n'avez, jusqu'à présent, connu que les portraits?
René se tourna vers M. Robert avec une sorte dWroi, puis souriant d'un air forcé :
— Vous étudiez merveilleusement les gens que vous approchez, monsieur, balbutia-tril, cependant, cette fois, votre seconde vue vous a trompé. Je n'ai nul projet de quitter Candé, comme vous le dites.
— Mais vous en avez le désir? observa M. Robert, et si une occasion m satisfaire s'offrait dans huit Jours. .
— Une occasion? d'où savez-vous, monsieur?
— Je ne sais rien, interrompit l'étranger en riant, je me sers seulement de ce que vous appelez mon esprit d'observation; mais rappelez-vous plus tard ce que je viens devons dire.
Et comme Duménil le regardait d'un air interrogateur, il remua la tête en homme plus instruit qu'il ne veut dire, salua de la main et disparut.
Le lendemain^ lorsque le jeune homme se présenta au Grand^Mortarqw, il apprit que M. Robert était parti pour ne plus revenir et sans dire où il allait 1 Madame Yallier ajouta une sorte de dithyrambe à son honneur, en déclarant qu'il avait soldé sans vouloir qu'on lui rendît la monnaie de sa pièce d'or^ et qu'il s'était chargé d'appuyer la demande d'Armide pour obtenir un bureau de tabac à Candé.
Ce départ subit, qui ne pouvait s'expliquer que par le besoin de cacher ses démarches et de couper court à toute recherche, accrut les soupçons de Duménil sans les éclaircir; mais Ja surprise de celui-ci fut au comble, lorsqu'environ huit jours après il reçut une lettre par laquelle l'homme d'affaires chargé de représenter ses intérêts dans une liquidation retardée depuis douze ans, l'engageait à se rendre à Paris avant la fin du mois, pour tout terminer.
Cette fois, en effet, la prédiction de l'étranger s'accomplissait si complètement et d'une manière si inattendue, qu'il était impossible d'en faire honneur au hasard, ni à la perspicacité. Il fallait nécessairement que M. Robert eût appris, avant René lui-même, la circonstance imprévue qui le forçait à quitter Candé. Mais par quel moyen en avait-il été instruit? Comment se trouvait-il ainsi entremis dans .les affaires du jeune homme? Quel intérêt p()uvai^ il y prendre? A toutes ces questions qu'il se faisait lui-même, Duménil ne pouvait répondre que par des hypothèses, et, une fois dans cette route, son imagination ne s'arrêtait plus. Tantôt il se croyait l'objet d'une protection mystérieuse et puissante qui lui ouvrait dans l'avenir mille perspectives inespérées; tantôt il craignait de se trouver mêlé, sans le savoir, à quelque ténébreuse affaire!... Ce qui lui paraissait d'abord un témoignage de bienveil-
lance, lui semblait ensuite un piège. M. Robert était tour à tour pour lui une personnification du prince Rodolphe des Mystères de Paris, ou du Vautrin du Père Goriot. Il ne savait à quelle explication s'arrêter; ce qu'il pouvait attendre, ce qu'il devait redouter! Mais cette incertitude môme avait pour lui un charme excitant; c'était une occupation donnée à ses instincts poétiques^ une importance acquise à sa personnalité. Sa vie sortait enfin de l'ornière commune! La rencontre de M. Robert était évidemment le premier chapitre d'un roman; restait à le continuer en s'enfonçant avec résolution dans ses mystérieuses profondeurs!
Lorsque l'étranger avait annoncé à René qu'une occasion de quitter Candé lui serait prochainement offerte, il avait ajouté :
— Nous nous reverrons.
Cette assurance décida le jeune homme. Il rassembla tout son courage, redressa la tôle
comme le cheval de Job près de s'élancer dans la mêlée, et cria comme lui :
— Allons !
La lettre de l'homme d'affaires fut immédiatement communiquée à madame Garnot, qui ne trouva aucune objection à y opposer. Zoé fut douloureusement saisie à la pensée que son cousin allait la quitter; mais, trop bien élevée pour le laisser paraître, elle continua à broder les yeux baissés, et se contenta de lui souhaiter un heureux voyage lorsqu'il se retira.
Le soir môme, Duménil passa au bureau d'Armide et arrêta sa place pour Angers.
Il est rare que Ton puisse quitter frwdement les lieux que l'on a longtemps habités. Quelque triste que soit un séjour, il s'est établi, à la longue^ une sorte d'appropriation de ce qui nous entoure, à nos inclinations et à nos besoins; les liens de l'habitude forment autour de nous une sorte de réseau que nous ne pouvons plus briser qu'avec effort. Le lieu dans lequel on reste longtemps donne à l'âme, comme au corps, des attitudes que l'on quitte
avec peine. Changer d'habitation, ce n'est pas seulement déplacer l'horizon qui frappe nos yeux, c'est abdiquer tout un passé, recommencer à voir, à observer, à choisir 1 Et qui sait ce qu'il y a à craindre ou à espérer, en déménageant ainsi sa vie? Tout changement ouvre devant nous cette grande nuit de l'inconnu, que les plus hardis ne peuvent regarder sans épouvante, et, près de rentrer dans la liberté qu'il a rêvée si belle, le prisonnier lui-même se tourne avec une incertitude attendrie vers le cachot qu'il va quitter.
Tant que René put apercevoir les toits du bourg natal, tant qu'il reconnut sur la route les fermes, les barrières, les bois, il eut le cœur douloureusement serré ; mais des aspects nouveaux se présentèrent enfin, et il sentit alors cette oppression se dissiper insensiblement. Quand on voyage pour la première fois, il y a, rien que dans le mouvement qui vous
emporte,. je ne sais quel enivrement; on est fier de se sentir aller, de voir passer les champs, les arbres, les villages; d'avancer d'horizons en horizons, en pensant qu'on laisse derrière soi une foule immobile, attachée, comme la brute, au sol qui la nourrit. René éprouvait celte espèce d'orgueil joyeux à franchir l'espace ; mais il y joignait toutes les ivresses d'une imagination curieuse et enflammée. Il lui semblait que sa vie s'élargissait avec la campagne qui s'étendait sous ses yeux, que ces hameaux n'étaient point habités par des hommes semblables à ceux qu'il avait laissés à Candé, que ces aspects nouveaux correspondaient à des idées et à des passions nouvelles. Fasciné par l'espèce de mirage que ses rêves reflétaient autour de lui, il trouvait tout plus remuant et plus coloré. Les femmes qu'il apercevait aux balcons des maisons de campagne, lui jetaient de longs regards dont il
était troublé, les hommes passaient soucieux et le front courbé par la rêverie, les vieillards et les enfants, assis près des portes au soleil couchant, avaient d'ineffables sérénités! Le paysage lui-même se dessinait plus harmonieux à l'horizon, l'air était plus parfumé, le soleil plus brillant! fugitif prestige que nous trouvons à tout ce qui est nouveau et passager, parce que nous n'avons le temps que d'en apercevoir l'éclat lointain et [d'en respirer le premier parfum.
La patache qui transportait René arriva enfin à Angers, et se dirigea vers l'hôtel ^du Cheval Blanc, en suivant les quais.
C'était le soir, et les dernières lueurs du soleil étincel aient sur les sombres eaux de la Maine; les bateaux laveurs étaient couverts de jeunes filles qui, les bras et les pieds nus, les cheveux à demi cpars, réunissaient, en riant, le linge blanchi. Les cris d'appel des
mariniers retentissaient le long des quais; d'élégantes calèches passaient rapidement, laissant à peine entrevoir un charmant visage de femme sous un voile flottant, tandis que de loin en loin, par une fenêtre entr'ouverte et garnie de fleurs rares, s'échappait quelque chant suave, que le piano accompagnait I
René écoutait et regardait tout, livré à une sorte d'extase 1 Ce mouvement, cette musique, ces femmes passant comme des visions, c'était là ce qu'il cherchait, ce qu*il avait rêvé ; il était enfin sorti des glaces de son village, il touchait à une terre échauff'ée par le soleil I
La patache s'arrêta au CJieval BlanCy et notre voyageur en descendit. Une jeune servante l'attendait sur le seuil. Elle le fit entrer dans un petit salon s'ouvrant sur le vestibule, examina les clefs numérotées qui se trouvaient suspendues à la cloison, et déclara à René qu'elle pouvait lui donner le numéro 12 !
C'était une petite chambre fraîchement peinte et meublée en noyer. Un tapis de haute lisse usé, mais d'un beau travail, couvrait le carreau; des vases d'albâtre d'un travail commun ornaient la cheminée, et des rideaux de mousseline blanche garnissaient l'étroite fenêtre.
La servante se tourna en souriant vers Duménil.
— Monsieur sera bienici, ditelle, la croisée donne sur le quai; on voit arriver les bateaux àvapeuretles promeneurs passer. Monsieur trouvera [aussi un cabinet de toilette k côté. S'il lui manque quelque chose, il n'aura, du reste, qu'à sonner. Je vais faire tout de suite la chambre de Monsieur*
En parlant ainsi, elle avait commencé à tout ranger. René compara mentalement cet accueil à la maussaderie de mademoiselle Armide Vallier, et se sentit pris d'une haine méprisante pour son bourg natal. Il suivait avec un plaisir
secret le mouvement gracieux de la jeune fille, et celle-ci, qui se sentait regardée, mettait dans son empressement quelque chose de plus aimable.
On a, trop de fois et trop longtemps, calomnié la servante d'auberge. Depuis l'auteur de Don Quichotte jusqu'à celui des Mémoires du Diable, la plupart des écrivains n'ont voulu y voir qu'un sujet de peinture plaisante et libre, un prétexte à épigramme ou à médisance. Cependant, qui donne encore un faux air du foyer domestique ? qui permet d'y trouver quelques soins de détail, quelques sympathies fugitives, un peu de pitié au besoin? qui sait enfin y réjouir votre regard, si ce n'est la servante? Car la servante, c'est encore la femme, dégradée et enlaidie peut-être, mais non tout à fait dépouillée de son charme impérissable. Otez à l'auberge sa camériste accorte et rieuse, il ne vous restera plus que l'hôtel anglais,
espèce de fabrique réglée sur le principe de la division du travail, où chaque valet confectionne au voyageur, par numéro d'ordre, sa part d'hospitalité. Alors, adieu les soins doux à recevoir, adieu les chants qui régayaient l'hôtellerie, adieu les rires éclatants 1 L'auberge sans la femme sera comme la mansarde sans les hirondelles, comme les moissons sans bluetsî
Duménil achevait peut-être ces réflexions, lorsque la jeune servante du Cheval Blanc l'avertit que sa chambre était prête et lui demanda s'il désirait dîner à Thôtel. Sur sa réponse aflBrmative, elle l'invita à la suivre, et descendit avec lui dans la salle commune.
Le jour .venait de finir, et celle-ci était faiblement ("clairée par quelques bougies dispersées çà et là. Sa conductrice lui montra,
au coin le plus isolé, une table où un mon-
sieur et une dame achevaient de dîner et rengagea à y prendre place.
En entendant cette invitation la dame se retourna. C'était une femme de plus de cinquante ans, mais chez qui l'art semblait lutter obstinément contre les ravages du temps. Elle avait dû être belle et faisait évidemment tous ses efforts pour le paraître encore. Malheureusement, son costume^ quoique conforme aux modes nouvelles, avait conservé dans sa coupe un certain air qui reportait involontairement la pensée aux beaux temps de l'empire. On sentait qu*elle n'avait pas pu abandonner complètement les modes qui l'avaient montrée jolie, et que, comme toutes les puissances à leut déclin, elle mêlait instinctivement aux signes de sa décadence les souvenirs de sa prospérité.
Le premier regard qu'elle jeta sur René en se détournant eut quelque chose de scrutateur
et presque de malveillant. Le jeune homme, à qui la faible lueur des bougies n'avait point permis d'apprécier rigoureusement l'âge de l'élégante étrangère, comprit que sa présence était importune. Il salua respectueusement en répondant à la servante qu'il attendrait que la table fût libre.
Le regard de la grande dame s'adoucit et elle fit un mouvement, comme si elle eût voulu faire place à Duménil. Dans ce moment le monsieur qui lui tournait le dos, releva la tête à son tour et montra sa grosse iigure brune accentuée par une moustache grise et un chapeau penché sur l'oreille droite.
— Que la table soit libre? répéta-t-il de ce ton brusque et ouvert que l'on est convenu d'appeler un ton militaire; Dieu me damne! il reste encore place à faire manger là six hommes et un caporal. Asseyez-vous, monsieur.
Et, semblant se rappeler tout & coup sa compagne, il ajouta d*un air moins absolu :
— Car je ne pense pas que cela puisse gêner madame?...
— En aucune façon, répliqua celle-ci brièvement.
Duménil, ainsi autorisé, s*assit à Textrémité de la table et se fit servir à dîner. Le monsieur à moustaches grises tenta, à plusieurs reprises, d'engager la conversation; mais, chaque fois, madame réussit à la rompre par quelque brusque interruption. Enfin pourtant, René arriva à dire qu'il devait prendre le lendemain le bateau à vapeur de la Haute- Loire.
— En vérité? s'écria l'étranger! nous ferons alors route ensemble.
— Monsieur se rend aussi à Orléans?
— Oui, chez mon beau-frère qui est prési-
(lent de chambre. Ce n'est pas sans peine que j'ai décidé madame de Beaulieu à prendre le bateau à vapeur; elle a une telle peur du feu depuis son accident...
— Nous devons visiter plusieurs personnes ce soir, monsieur le baron, interrompit la voyageuse qui s'était levée.
— Eh I nous avons le temps, ma chère, dit le gros homme en vidant son verre; moi, d'abord, je ne tiens à voir que le général...
Mais s'apercevant que sa compagne faisait un geste d'impatience, il ajouta moins résolument :
— Du reste, nous allons partir, ma chère, je suis à vos ordres. Et vous, monsieur, à demain, vous savez que la Dorade part au point du jour, heure militaire. J'ai l'honneur... me voilà, Agathe, me voilà.
Et il sortit ^avcc sa femme.
Le jeune homme les suivit d'un regard curieux,
— Voilà un couple qui occupe M. Duménil, et qu'il voudrait bien connaître, dit tout à coup une voix à quelques pas.
René se retourna vivement. M. Robert était assis derrière lui, son sourire narquois aux lèvres et le coude appuyé sur sa valise noire!
Le jeune homme se leva avec une exclamation de saisissement.
— Vous ici ! s'écria-t-il.
— Comme vous voyez, dit l'étranger tranquillement, j'attendais pour vous parler que vous eussiez fini de dîner.
— EsVce possible! reprit Duménil stupéfait; ainsi, en quittant Gandé vous n'êtes point re» tourné à Paris?
— A moins que je n'en sois de retour.
— Quoi, voils revenez?.,.
— De Nantes, pour le moment, interrompit M. Robert, qui avait fait signe au jeune homme de s'asseoir près de lui; mais vous-même il paraît qae vos résolutions ont changé depuis peu, et que j'avais bien deviné en vous prédisant un prochain voyage?...
— Il est vrai, dit René, une affaire importante m'appelle dans la capitale.
— Je savais que nous nous reverrions, reprit M. Robert en souriant, votre initiation n'était pas finie; mais tout sera facile puisque vous venez à Paris,
— Vous y retournez aussi?
— Et par la même voie, car je viens d'entendre le rendez-vous que vous ont donné M. et madame de Beaulieu.
— Vous les connaissez?
— Peu; mais un écrivain de mes amis que j'ai rencontré à Nantes, s'occupe d'écrire leur histoire.
68 LA Alise noire
— Ils ont une histoire?
— Certainement. Madame de Beaulieu a été une lionne de son temps, et son mari, luimême, passait pour un séducteur formidable.
— Quoi, ce gros monsieur?
— Cela vous étonne parce que le Lovelace de 1806 a pris du ventre et des habitudes bourgeoises! sic transit gloria mundi! vous voyez que je parle aussi latin, au besoin. Mais pardon, cher monsieur, j'ai des lettres à écrire, et nous partons de bonne heure; je vous demanderai la permission de me retirer.
— Je ne vous retiens pas davantage, dit René qui eût bien voulu pourtant prolonger l'entretien, j'espère que demain nous pourrons causer plus longuement.
— Demain je serai tout à vous.
M. Robert avait repris sa valise et quelques journaux posés sur la table, il souhaita de nouveau le bonsoir à Duménil, et se retira.
Celui-ci allait en faire autant, lorsque ses regards tombèrent sur un rouleau de papiers oublié sans doute par M. Robert. Reconnaissant que c'étaient des feuilles imprimées, il pensa pouvoir l'ouvrir sans indiscrétion; il se mit à lire ce qui suit :