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LE JEUNE PASTEUR

Un homme d'environ trente ans venait de s'arrêter au sommet d'une colline sous laquelle s'éparpillaient les maisons d'un village champêtre, entrecoupé de vergers et de jardius. Ses regards semblaient chercher une habitation sans doute inconnue, car ils allaient d'un toit àl'autre avec hésitation; enfin ils s'arrêtèrent sur une maisonnette d'assez chétive apparence placée à la droite du temple; il parut comparer

par la pensée tous les détails de l'humble demeure à quelque descriptioa confiée à sa mémoire, et ne plus conserver de doule sur leur identité.

C'est bien en effet le modeste presbytère du village; c'était là que Joël Trévoux était envoyé par le choix du consistoire pour gouverner « le royaume qui n'est pas de ce mondé! »

Le jeune pasteur n'avait pas accepté sans combat cette espèce d'exil. Accoutumé à la fréquentation des esprits cultivés, aux entretiens savants, aux curieuses études, il s'était effrayé de cette société de pâtres et de laboureurs. Il avait fallu un long effort pour renoncer à ce qui avait fait jusqu'alors toutes ses joies, et peut-être à des espérances de renommée ! Pendant plusieurs jours il avait supplié Dieu « d'éloigner de lui ce calice, » et ce n'était qu'aprôs les sollicitations de protecteurs

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qui étaient pour lui des guides et presque des maîtres, qu'il avait consenti à ce sacrifice de ses plus douces habitudes et de ses rêves ambitieux.

Aussi, après avoir reconnu le toit sous lequel allait se cacher sa vie, peut-être pour jamais, se remit-il en route à petits pas, comme un homme qui marche au sacrifice. Tout ce qu'il apercevait lui semblait triste et sans attrait. Enfermé jusqu'alors dans l'étude, il n'avait point appris à comprendre les charmes de la création. Son esprit, égaré dansées subtiles profondeurs de la dialectique, s'y était fortifié ; mais il lui manquait la naïve douceur des simples! — Non que l'orgueil du savoir eût endurci son cœur; il l'avait seulement laissé alanguir faute d'exercice.

Tel n'avait pas été celui auquel il allait succéder. Pendant trente années, M. Revard avait pour ainsi din*. nourri de sa tendresse toutes

les âmes qui lui étaient confiées. Pauvres ou riches, heureux et affligés le trouvaient également pour consoler leur souffrance ou éclairer leur prospérité. Son inépuisable charité lui avait fait une de ces gloires qui s'étendent lentement de jour en jour, et qui, pour se perpétuer, n'ont besoin d'aucun autre monument que la mémoire de tout le monde. A une autre époque et dans une autre église, M. Revard eût été placé au ciel comme un de ces saints intercesseurs qu'on invoque dans les épreuves journalières.

Depuis quelques semaines seulement, il avait rejoint au cimetière la génération dont luimême avait béni les tombes, et il ne restait plus au presbytère que sa veuve et sa fille Léa.

Toutes deux étaient assises à l'entrée d'une petite cour qui précédait la maison qu'éclairait dans ce moment un dernier ravon de soleil à

sondéclin. Vêtues de leurs habits de deuil, elles travaillaient sans échanger un seul mot ; le silence n'était troublé que par le ronflement monotone du rouet de la veuve ou le grincement dufll de Léa dans la grosse toile qu'elle cousait activement. Le visage de la première avait cette expression de mélancolie sereine qui semble révéler l'acceptation religieuse de la vie, sans impatience de la mort. Celui de la jeune flUe était plus mobile. A travers le nuage de tristesse dont il setnblait assombri, brillaient paf instant dès éclairs fugitifs qui annonçaient une âme ptête à âe reprendre à Tespérânce. Utt vieux chien assis à ses pieds levait de loin en loin vers elle sa tête alourdie, et Léa lui faisait un signe d'amitié accompagné d'im vàguë sourire.

Les lueurs du soir commençaient à pâlir; madame ftevard se hâtait d'achever le lin qiii ci'ârgeait sa quenouille, et elle allait dire à àa

fille de rentrer, lorsque JoOl Trévoux parut à la petite grille de la cour, devant laquelle il s'arrêta avec une sorte d'incertitude. A sa vue, elle arrêta son rouet en travaillant. Il venait de pousser timidement la porte à claire-voie, et, debout sur le seuil, il s'était découvert.

Madame Revard se leva; elle fit un pas à sa rencontre; mais elle avait sans doute deviné le visiteur, car elle était devenue plus pâle et ses lèvres tremblaient.

— Pardon, dit Joël avec une politesse embarrassée, je cherche le presbytère...

— C'est ici, Monsieur, répliqua la veuve.

— Alors j'ai sans doute l'honneur de parlera madame Hevard ?

— Et moi... à M. Joël Trévoux?

Il s'inclina en signe d'affirmation. La jeune fille laissa tomber son ouvrage et se leva avec un léger cri, Joël se tourna vers elle en saluant.

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— Pardon, dil-il, j'aurais voulu ne point arriver à cette heure, mais je n'en ai pas eu le choix... vous faire prévenir de mon arrivée, mais je ne connaissais ici personne...* Pardon de vous surprendre ainsi...

— Pourquoi vous excuser? reprit la veuve dont la voix tremblait encore, mais dont le regard s'affermissait; vous étiez attendu, Monsieur, et le champ de Dieu ne peut rester sans laboureur. Ne vous arrêtez pas à l'émotion de deux femmes qui ont moins de courage qu'elles ne le devraient, et ne prenez pas leur premier trouble pour un mauvais accueil... Celui qui gardait le troupeau a enfin obtenu le droit de se reposer. , . Vous qui venez le remplacer, soyez le bienvenu... Vous êtes ici chez vous, monsieur le pasteur!

Aces mots, elle alla prendre son rouet qu'elle rentra, et invitant du geste M. Trévoux à la # suivre, elle le fit entrer dans une petite salle à

manger^ dont les murs blanchis à la chaux n'avaient d'autres ornements que quelques étagères de sapin, chargées de vieux livres de toute reliure et de tout format; deux vases garnis de fleurs et de feuillages ornaient la cheminée à tablette de pierre. Au milieu de la pièce se dressait une petite table ronde; tout autour étaient rangés quelques chaises de paille et un buffet en bois de peuplier.

Madame Revard invita son hôte à s'asseoir; elle fit signe à Léa, qui alla au buffet, en retira du beurre, du vin, quelques fruits, et mit un couvert en silence.

Le jeune pasteur, embarrassé, s'excusa d'abord de la peine qu'on prenait à son intention, et finit par accepter ce qui lui était offert.

Madame Revard s'était remise peu à peu; elle s'assit de l'autre côté de la table et servit ellemême son hôte.

Tous deux échangèrent d'abord ces questions

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et ces réponses qui n'ont d'autre but que de vous épargner l'embarras du silence. Enfin la veuve apprit à Joël que son arrivée avait été annoncée au village comme à elle-même, et que la plupart (Jes fidèles attendaient avec impatience leur nouveau pasteur.

— C'est demain jour de repos, ajouta-t-elle, et vous leur ferez sans doute entendre la sainte parole.

— Je viens dans cette [intention, répliquat-il; demain ;me fera connaître si c'est ici que je dois vivre, puisque c'est après le sermon d'épreuve que sont recueillis les suffrages de la paroisse.

— J'espère qu'ils vous seront favorables, répliqua madame Revard.

— Dn échec contrarierait moins mes goûts que mon orgueil, fit observer Joël en souriant ; je connais mal vos campagnes, et je crains de ne point satisfaire à la tâche qu'on a voulu me

faire accepter. Je le crains surtout quand je songe au pasteur que je viens remplacer!

— Celui dont vous parlez, reprit la veuve avec un peu d'altération dans la voix, avait coutume de dire que, clie5!|les ministres de bonne volonté, Dieu proportionnait la force au devoir. Ayez donc confiance, Monsieur... Jesuis fâchée seulement que vous n'ayez pu visiter d'abord tous vos paroissiens selon l'usage ; on sympathise plus facilement avec l'homme qu'on a vu de près et qui a serré votre main... Peut-être serait-il sage de voir au moins les plus notables suffraganls.

— Le consistoire m'en avait fiait la recommandation, fit observer Joël.

— Je puis vous les indiquer, reprit la veuve, et il vous reste encore le temps de faire leur connaissance. Mais, avant de partir, ne voulezvous point visiter la demeure qui doit vraisemblablement devenir la vôtre?

Joël avoua avec franchise qu'il éprouvait une curiosiité impatiente de la connaître; mais au mouvement que lit madame Revard, il s'interrompit en s'excusant , et voulut remettre cet examen.

— Non, dit la veuve qui s'était levée ; excusez-moi, Monsieur... A la pensée que je dois abandonner ces lieux chers à tant de titres... les laisser à un autre... mon cœur se trouble malgré moi; mais c'est une faiblesse que je dois surmonter.

— Restez, ma mère, interrompit vivement Léa; je conduirai Monsieur.

Et, sans écouter les objections de madame Revard, elle ouvrit vivement la porte du salon, en appelant du regard le jeune pasteur; celuici, heureux d'épargner à la veuve un douloureux effort, se hâta delà suivre.

Dès qu'ils furent sortis, il s'excusa près do la jeune fille et voulut remettre cette visite du

presbytère à ua autre moment ; mais elle refusa.

— Le plus fort est fait maintenant, dit^e; il vaut mieux que ma mère reste seule quelques instants; la prière lui redonnera cx)Urage.

Elle-même avait la voix émue; Joôl s'inclina sans insister, de peur d'augmenter son émotion, et tous deux commencèrent à monter l'escalier,

Les marcbes de pierre étaient hautes, roides et déformées par Tusage, Une simple corde fixée au mur servait de main courante; une fenêtre fermée par des demi-volets n'y laissait arriver qu'une faible lueur, Ils atteignirent un palier également obscur, servant d'entrée à un long corridor, sur lequel ouvraient plusieurs portes. Les boiseries de sapin, sans peinture, avaient été réparées à diverses reprises, et ces rapiéçages, différents de teinte, leur donnaient je ne sais quel aspect misérable dont le jeune pasteur fut péniblement frappé. Sa pensée

86 reporta involontairement vers le petit appartement qu'il occupait en ville, sous les combles; il se rappela Tescalier clair et ciré, la balustrade d*acajou poli, les portes artistement peintes, tout ce confort qui rendait la vie plus facile et plaisait au regard. Ces deux aspects semblaient le symbole de l'existence qu'il avait quittée et de celle qu'il allait subir; car le contraste ne serait pas moindre dans le domaine intellectuel. Là aussi la nudité devait succéder à l'ornement, la rusticité à l'éléganee, et, par suite, son esprit se retourna avec un regret redoublé vers des habitudes auxquelles il devait renoncer.

Cependant la jeune fille venait d'ouvrir une porte, et tous deux entrèrent dans une chambre à coucher dont l'aspect arracha Joél à ses réflexions.

Les rideaux de l'alcôve à demi fermés semblaient vouloir encore la défendre contre la

lumière et le bruit ; une couchette de sangle se dressait près du chevet, et Ton voyait posée sur un guéridon une lampe de nuit avec quelques fioles garnies d'étiquettes- Devant le feu éteint, une bouilloire dé terre brune avait été oubliée, et, aux pieds du lit, une grande Bible était encore ouverte.

Léa remarqua la surprise du jeune pasteur.

— Ceci est la chambre de mon père, telle que l'avait faite une longue maladie; ma mère n'a point voulu la quitter et n'y a rien changé. Ces preuves des derniers soins donnés à celui que nous ne cesserons jamais de regretter sout pour elle autant de souvenirs qui le rendent, pour ainsi dire, moins absent. Par instant, elle peut croire encore qu'il est là, au fond de l'alcôve sombre, et qu'il repose plus doucement.

JoOl promena les yeux sur ce qui l'entourait. Toutes ces annonces d'affliction et de souffrance

étaient en même temps des témoignages de fidèle union^ de devoirs saintement accomplis. Cette chambre avait été le théâtre d'une longue maladie patiemment soufferte et adoucie par les soins les plus tendres. Là, deux destinées unies pendant plus de trente années s'étaient doucement détachées l'une de l'autre, sans que l'oubli eût pu suivre la séparation. 11 cessa de voir la pauvreté de l'ameublement; il lui sembla qu'il se trouvait dans le sanctuaire de toutes les vertus domestiques, et il se découvrit.

— Puisse celui qui me succédera retrouver cette chambre telle que je la vois aujourd'hui, dit-il d'un accent pénétré.

La jeune fille ne répondit rien; mais elle lui jeta un regard qui remerciait, et elle s'avança vers une seconde pièce.

Celle-ci avait servi de cabinet à M. Revard. Le bureau était couvert de livres entrecoupés

de signetB et d'un certain nombre de feuilles éparse^, mais numérotées, Léa apprit au jeune pasteur que c'était le dernier sermon composé par son père et que la maladie ne lui avait point permis d'achever. La plume qui l'avait écrit était encore là, près d'un petit vase de cristal d'où pendaient quelques fleurettes desséchées.

Le reste de la pièce était occupé par des chaises de paille, une bibliothèque^ des cartons et un grand crucifix.

Les rayons du soleil couchant glissaient à travers la fenêtre entr'ouverte. Joôl s'en approcha : la vue était bornée par les maisons voisines, et l'on n'apercevait que le petit jardin du presbytère qui s'étendait au-dessous, n était composé de quelques compartiments symétriques formant parterre, et de plusieurs platesbandes consacrées à la culture des légumes; mais la fumeterre et le mouron avaient tout

envahi. Les arbres fruitiers oubliés par la serpelaissaient pendre leursbrancbes écbevelées, les espaliers détacbés du mur surplombaient au sol en fricbe, et les allées avaient été envahies par les lances des fraisiers ou les repousses des béliotropes d'hiver.

Cet abandon, qui attristait le regard, ramena le jeune pasteur à ses premières impressions. Âpres avoir promené ses yeux un instant sur les hautes murailles dont le petit jardin était enveloppé, et le long des. toits crevassés qu'il avait pour perspective, il les arrêta sur quelques pigeons qui s'y étaient abattus pour becqueter les bourgeons et effeuiller les fleurs.

— Sont-ils donc ici les seuls maîtres? demanda-t-il à sa conductrice, et leur avez*v6us tout livré?

— Tout, depuis quelques mois, répondît Léa; mais il ne faudrait pas juger du passé par le présent. Avant la maladie de mon père,

ce jardin, aujourd'hui délaissé, eût fait voixe admiration. Lui-même le cultivait à ses heures de loisir; c'était sa distraction et sa joie. II l'appelait le champ des pauvres^ parce qu'eux seuls avaient droit d'y récolter. Quand le mal commença à lui ôter toute vigueur, son plus vif regret fut de ne pouvoir continuer ce qu'il appelait son aumône de sueur. — Pauvre père! la veille de sa mort il demandait encore si l'herbe avait tout envahi, et si les plus misérables ne trouveraient rien ici à moissonner. La jeune fille s'arrêta, la voix lui manquait; elle se pencha à la fenêtre pour dérober ses larmes. Dans cette attitude demi-honteuse, éclairée par les lueurs pourprées du soir, ses cheveux blonds agités par la brise et ne laissant voir qu'un profil incertain de son doux visage, elle avait une grâce attendrissante qui saisit le jeune pasteur. Pour la première fois, son attention s'y arrêta. Rien ne se faisait re-

marquer d'abord dansLéa; c'était seulement plus tard qu'on découvrait en elle ce qui pouvait plaire. Sans être jolie, elle avait une sorte d'attrait qui semblait venir de Tintérieur et transluire dans tous ses traits. Son regard direct, ses mouvements assouplis, sa voix fraîche, lui donnaient je ne sais quoi d'attirant qui finissait par éveiller la sympathie; au moment où l'on prenait garde à son charme on était déjà gagné.

Joël l'éprouva pour son compte. L'œil fixé sur la jeune fille avec une sorte de compassion affectueuse, il eût voulu trouver quelque parole consolante à lui adresser, et, malgré lui, il s'oubliait dans cette contemplation.

Léa fut la première à sentir la gêne du silence qui se prolongeait. Elle retourna la tête, rencontra le regard du jeune pasteur, et, rougissant beaucoup, elle traversa la pièce, s'a-

vaoça vers une seconde porte sans trop savoir ce qu'elle faisait, et l'ouvrit.

C'était là chambre qu'elle occupait ellemême. Une alcôve fermée lui donnait l'apparence d'un petit salon très-simple, mais embelli par ces mille ornements sans valeur auxquels le souvenir ou l'intention donnent seuls du prix. Il y avait plusieurs dessins d'amies simplement encadrés, de petites corbeilles qu'une aiguille patiente avait ornées de laines variées, des sachets de soie sur lesquels s'épanouissaient des fleurs délicieusement brodées ; quelques livres aux reliures élégantes, témoignages des succès de la pension on présents d'une compagne absente.

Près de la fenêtre un vieux piano ouvert laissait voir, sur le pupitre, un feuillet de musique manuscrite. Le pasteur y jeta les yeux et lut le titre d'une des belles imitations allemandes des Psaumes de David . Mais son regard»

qui n'avait d'abord fait qu'effleurer, pour ainsi dire, l'écriture, s'y arrêta tout à coup, sembla la parcourir, et, arrivant rapidement à la fin de la page, lut le nom de la copiste. Il se redressa avec une exclamation de surprise.

— Charlotte!... répéta-t-il ; en effet, c'est bien son écriture!

— Vous la reconnaissez î dit la Jeune fille en souriant.

— Comment ne reconnaîtrais-je pas la main de ma sœur? répliqua Joël; mais, au nom du ciel, Mademoiselle, de qui tenez-vous cette page de musique ?

—D'elle-même.

— Vous l'avez connue ?

— Comme on connaît sa meilleure amie de pension. Voyez plutôt !

Elle avait retourné le feuillet, et montra au revers ces mots écrits de la môme main : Copie pour ma chère Léa.

Joli recula d'un pas,

— Léa! s'écria-t-il ; mais l'amie de ma sœur.., s'appelait... Léa Dambur!

— C'est le nom 4e ma mère, répliqua la jeune fille; il m'avait été donné à la pension pour me distin^er d'une cousine qui portait celui de Revard.

— Ainsi vous êtes celte Léa que ma Charlotte bien-aimée chérissait comme une sœur ! reprit JoOlavec émotion; c'est vous dont les lettres la faisaient si joyeuse ; vous dont elle me parlait avec tant d'amour, quand je suis allé la voir dans cette dernière maladie... qui devait nous l'enlever sitôt !...

— C'est moi, répondit Léa, dont les yeux s'était remplis de larmes ; hélas ! que de fois elle m'a entretenue de son frère î quand vous êtes arrivé tout à l'heure, alors même que votre nom ne vous eût pas fait reconnaître, je

l'aurais deviné à votre ressemblance avec Charlotte.

— Ah ! pourquoi ne pas m'avoir averti plus tôt! s'écria le pasteur avec une expression de reproche... j'aurais su qtte je n'étais pas dans une maison étrangère... car bien que cette reconnaissance soit fait sur une tombe, elle n'en sera, je l'espère, que plus confiante et plus sainte I

Il avait tendu la main à la jeune fille qui lui donna la sienne en rougissant, mais sans hésitation. Le frère de Charlotte, la pressa en silence, regarda encore cette page écrite par celle qui avait été jusqu'alors son plus doux attachenïent; puis, se maîtrisant avec effort, il poussa un soupir et passa la main sur ses yeux, et redescendu lentement au salon.

Il y retrouva la veuve, à qui un mot de Léa fit connaître Texplication qui venait d'avoir lieu. L'entretien reprit et se prolongea sur la

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douce intimité des deux amies de pension. Presque toujours séparé de sa sœur, Joël l'avait aimée par un de ces instincts du cœur qui sont à la fois le résultat des liens du sang et de la sympalhiiBî mais il%vait moins profondément pénétré dans son esprit que Léa; elle lui révéla mille'détails familiers sur ses habitudes, sur ses goûts, sur ses projets, qui la firent, pour ainsi dire, revivre plus complète devant ses yeux»

Le temps s'écoulait dans ces touchantes causeries, et Joël oubliait tout le reste. Le bruit de la pendule qui sonnait six heures lui rappela enfin les visites qu'il devait faire le soir niéme. Il voulut prendre congé jusqu*aU lendemain; mais madame Revard l'avertit (fite Léa faisait préparer sa chambre au presbytère^ et exigea de lui la promesse qu'il ne cherchô-^ rait point ailleurs un asile pour cette nuit.

— Nous avons encore à parler de votre sœur, cher monsieur, dit-elle avec une cordialité

mélancolique; songez-y, d'ailleurs; vous ne faites qu'avancer de quelques heures Votre prise de possession d'une demeure où celles qui vous donnent aujourd'hui l'hospitalité vous la demanderont demain!

— Âh I puissent-elles Taccepter aussi longtemps que je serais heureux de la leur offrir, répliquale jeune pasteur, de plus en plus touché.

Mais la veuve l'interrompit :

— Allez visiter ceux qui ont le crédit de vous servir, dit-elle avec une sollicitude amicale, et si Dieu écoute ma prière, il pliera leur cœur à votre volonté.

Joël remercia) et après s'être informé de la demeure des suffragants qu'il devait voir, il salua et sortit.

Tout ce qui venait de se passer avait insen^ siblement modifié les impressions de Joël; et lorsqu'il quitta le presbytère, son aspect lui parut coraplétenieiit changé; Il avait oublié la

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ville; son esprit, détourné de ce qui Tavait jusqu'alors occupé, venait de prendre une nouvelle direction. Sans qu'il sût lui-même pourquoi, mille images de famille heureuse, de devoirs noblement accomplis, de joies et de souffrances partagées, se pressaient dans sa pensée. Sa résignation s'était transformée en empressement; il se réjouissait maintenant d'avoir obéi à l'espèce d'ordre donné car ses conseillers, il tremblait de n'être pas agréé. Aucune existence ne lui souriait autant que celle qu'il avait craint quelques heures plus tôt; la pauvreté du presbytère ne lui paraissait qu'une simplicité sainte ; il se complaisait dans l'idée de cette vie de retirement; il renonçait librement à toute espérance de vaine gloir^ pour ne songer qu'au modeste bonheur du foyer.

Ces nouvelles dispositions de Jocl avaient changé rnpparencc do tout ce qui frappait ses

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yeux. Tous les visages qu'il apercevait sur les seuils lui semblaient empreints d'une honnêteté sereine; toutes les demeures avaient un air d'aisance laborieuse; quelle bénédiction que le pastorat au milieu d'un pareil troupeau ! Puis venaient les vagues projets, les rêves auxquels l'esprit n'osait s'arrêter, mais qui l'agitaient délicieusement. Jusqu'alors il avait attendu que Dieu lui fit une place dans la vie pour chercher la compagne qui devait en prendre sa part ; ce moment était venu ; bientôt il devrait choisir, car l'Écriture avait dit : « Malheur à l'homme seul ! »'

Et à celte pensée sa rêverie devenait encore plus confuse, et parmi toutes les images qui passaient dans sa mémoire, celle de Léa revenait • plus souvent sans qu'il osât pourtant s'y arrêter.

Il arriva ainsi à la porte du premier suffragant, déclara son nom, ses qualités, et fut enfin admis.

M. Datoor était on ancien magistrat qui, à force de parler au nom de la loi, avait fini par croire qull en faisait partie^ et éprouvait pour lui-même le respect qu'il avait pendant vingt ans réclamé pour elle.

11 reçut M. Trévoux avec une impassibilité auguste, le laissa expliquer sa visite sans Taîder par aucune marque d'approbation et comme s'il eût entendu le plaidoyer d'un avocat; enfin, quand tout eut été dit, il toussa trois fois, prit une pose magistrale, et corn» mença le développement d'une thèse de laquelle il résultait que la présentation du jeune pasleur n'était point régulière et que, par suite, son devoir était de s'opposer à une pareille violation des règlements constitutifs de rËglîse. Joël objecta la nécessité de pourvoit la paroisse sans plus de retard, et la liberté laissée à rélection; mais rancieti magistral secoua la téte^

— Ce sont là des considérations accessoires, monsieur, di^il d'un ton d'autorité; il y a une question préjudicielle que je vous ai compendieusement commentée. Mon devoir»

comme ancien magistrat, est de prévenir les empiétements de votre consistoire.

~ Pardon, dit le jeune pasteur, dont un souvenir subit traversa la mémoire; mais il me semble que M. Dutour avait recommandé lui-même à ce consistoire un de ses neveux...

— Auquel vous avez été préféré, monsieur, acheva le défenseur de la loi ; je ne prétends pas attaquer cette préférence...

— Ni moi la défendre, répliqua modeste* ment Joél. Votre protégé la méritait sans doute, et, mieux connu, n*eût pas manqué de l'obtenir. Mais je cherche comment ce choix, légal à vos yeux s'il se fût porté sur lui, a pu devenir illégal en se portant sur moi!

M. Dutour prit un air de dédain superbe.

— Permettez, dit-il; monsieur le pasteur est sans doute un excellent théologien ; mais la législation n'est point de son domaine; cuique suiim (à chacun son métier) ; je suis fâché de ne pouvoir subordonner ces principes à ma bonne volonté, mais je ne puis oublier que j'ai longtemps siégé dans le sanctuaire de la justice : Amicus Plato, ma gis arnica veritas (j'aime Platon, mais j'aime plus encore la vérité).

En parlant ainsi, il avait fait un mouvement pour se lever; Jo(3l comprit que c'était une manière de le congédier. L'ancien magistrat le regardait évidemment comme ramions Plato^ tandis que le neveu évincé était Yamwa veritas. Bien convaincu qu'une plus longue résistance serait inutile, il salua et se rendit chez le second notable qui lui avait été désigné.

Celui-ci était un ex-marchand de bois enrichi, parlant très-haut pour se donner l'air

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franc, et toujours flottant entre le gros rire ou les grandes colères. Le jeune ministre arriva au bon moment. Il fut reçu avec jovialité; M. Vivarais le fit asseoir, lui frappa sur les genoux en déclarant que sa figure lui revenait, et voulut à toute force lui faire goûter son vin.

— C'est du beaujolais, fit-il observer en versant doucement dans un verre... vrai cru de Fleury! J'ai la meilleure cave du pays; tout le inonde vous le dira, et vous m'aiderez à la vider, monsieur le pasteur! eh! eh! eh! Rappelez-vous que votre couvert sera toujours mis chez moi.

Joël s'inclina en remerciant.

— Vous verrez; reprit le marchand, ma cuisinière est un vrai cordon bleu... je veux que vous goûtiez ses omelettes soufiléesl... Après le dîner, nous faisons une partie de trente et un et on boit un grog ou un bischop. Voulezvons rester ce soir?

Le jeune ministre s*excusa en prétextant les visites qu'il avait à faire.

— Alors demain, après-demain, reprit M. Vivarais. Prenons un jour, que diable 1 je n'ai personne ici pour me tenir tête, le percepteur est sourd comme un pot, le juge de paix mé-. nage son estomac, et celui que vous remplacez n'a jamais su ce que c'était que vivre...

Joôl parut étonné.

— Je croyais, objecta-t-il, que l'existence entière de M. Revard avait été consacrée aux bonnes œuvres... •

— Précisément, continua l'ex-marchand :

perdait son temps chez des gueux < chaient sa dernière pièce de lieu de fréquenter des gens cou qui avaient de quoi!... Dans droits, il faut que le pasteur soiti société!... qu'il puisse faire vof montrer bon convive! Je supp

votre cas; eh! eb! eh! à votre âge ou doit être un franc compagnon.

— Pardon! dit Joël, scandalisé de la grossière bienveillance d^ ,M. Yivarais; mais le saint ministère que j'ai accepté laisse peu de temps aux plaisirs, et, avec Faide de Dieu, je compte ne point Toublier. Saint Luc a dit : a Qu^nd tu fais un f^ailn, convie surtout les pauvres, »

luma^^^^Bnré ^' n'iiihrunit.

lit-lHS^ ^ ^Ut" ^t, vous

ôt^B fti cï^^H ■ t \arlez

fFai^^r^ ^ I on

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— Oui-dà! reprit brusquement M. Vivaraîs; alors ce n'est pas pour moi que vous venez; moi, je n'aime pas les moraiers, voyez-vous; je veux vivre de mon vivant!... et je vois que je ne suis pas votre homme.

— C'est me dire : Vous n'êtes pas le mien, répliqua Joël en se levant; je vous remercie, monsieur, de cette franchise, et, si je reste dans la paroisse, je ferai tous mes efforts pour que vous me pardonniez de songer à mes devoirs plutôt qu'à mes plaisirs.

11 gagna la porte après avoir salué le marchand, qui rentra en haussant les épaules.

Jusqu'alors le hasard lui avait été peu favorable : aussi ce ne fut point sans un certain battement de cœur qu'il frappa à la troisième porte.

La vieille servante qui vint lui ouvrir avait le costume sombre d'une tourière de couvent. Elle l'introduisit dans une petite pièce qu'on

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eût prise pour un oratoire, et M. de Sentisse ne tarda point à paraître.

C'était un grand vieillard très-maigre, à Tœil scrutateur et à la raine austère. Il accueillit le pasteur avec une sorte de prudence soupçonneuse, et lorsqu'il eut expliqué le but de sa visite, il le regarda fixement.

— Ainsi vous venez ici prendre charge d'àraes, monsieur le ministre, dit-il d'un ton trèslent; 6tes-vous bien en état d'accomplir une pareille mission?

Joël releva la tùle.

— Mais... je le suppose, monsieur, répliqua-t-il avec surprise; ceux qui m'envoient en ont du moins jugé ainsi. Je compte, d'ailleurs, sur l'appui des hommes de bonne volonté.

M. de Sentisse fit un geste de protestation.

— Les hQmmes de bonne volonté ne peuvent donner la doctrine, interrompît-il grave-

ment; la bonté de Tœuvre n'est rien sans l'orthodoxie des intentions! Vous me demandez mon suffrage, monsieur le pasteur; avant de vous le promettre, je dois être éclairé sur l'ensemble de vos croyances, et m'assurer que nous servons le même maître.

— Je croyais que le titre qui m'a été conféré ne pouvait vous laisser, à cet égard, aucun doute, dit Joël de plus en plus étonné.

— Veuillez m'entendre, monsieur, reprit M, de Sentisse, et répondre sans détour aux questions que j'adresse à votre conscience.

A ces mots, le grand vieillard se redressa dans son fauteuil, et, élevant la voix, il commença à énoncer une série de propositions théologiques, parmi lesquelles le jeune pasteur reconnut toutes celles qui avaient récemment soulevé dans l'Église des dissidences suivies de séparations. 11 voulut échapper au débat de ces questions subtiles et obscures en

ramenant son interlocuteur à la simplicité de rÉvangile (1)

Ce fat ainsi que Joël rencontra presque partout des prétentions personnelles ou une réserve défiante! 11 comprit que la paroisse était partagée entre plusieurs influences contraires, dont chacune tendait à s'emparer de lui et ne le soutiendrait qu'à cette condition. Aussi revint-il au presbytère complètement découragé. Ses joyeuses espérances s'étaient envolées Tune après l'autre; il entrevoyait mille difficultés imprévues, et tout se trouvait remis en question dans son avenir.

Lorsqu'il rentra, la veuve l'attendait dans le petit salon, où un feu de sarments avait été

(1) Ici le manascrit esl interrompu. Six ou huit lignes ont élé cparccs, et l'auteur n*ost plus! Mais cctUî lacune no mut ni à l'intérôl ni à la clartô du récit : il est facile à 1 i-.iMginalion du lecteur de la remplir.

108 LA VALISE NOIIIE

allumé; elle lui demanda le résultat de ses démarches, et Joël lui raconta tristement ce qui s'était 'passé.' Il ne pouvait douter que les principaux suffraganls auxquels il s'était adressé ne fussent indifférents ou hostiles ; il avait tout à craindre de quelques-uns et rien à attendre de la plupart des autres : aussi sou acceptation lui semblait-elle sérieusement aventurée I

Madame Revard s'efforça de le rassurer. Ceux qu'il avait vus étaient après tout en petit nombre et n'avaient contre lui aucun grief qu'ils pussent articuler. S'il agréait au troupeau, nul doute que la majorité des suffrages ne confirmât le choix du consistoire, et, dans ce cas, ceux qui s'étaient montrés les plus froids seraient les premiers à réclamer une part de son succès; tout dépendait donc de la prédication du lendemain, qui devait le faire connaître aux fidèles.

Joël déclara qu'il y avait apporté tous ses soins. Mais s'était-il bien rais à la portée de ses nouveaux auditeurs? leur avait-il parlé leur langage? ne devait-il craindre aucune fausse interprétation? Là était le point difficile I Appelé à parler devant une foule inconnue, il avait cherché au hasard l'entrée de ces esprits, sans être sûr de Tavoir trouvée! La veuve et Léa pouvaient seules l'éclairer à ce sujet : en leur lisant son sermon du lendemain, il en eût essayé, pour ainsi dire, l'effet; leur connaissance des dispositions de la paroisse permettait à toutes deux de le reprendre et de le conseiller.

Cette demande, faite avec quelque hésitation, fut franchement accueillie par madame Hevard; le jeune pasteur tira de la poche de son surtout un rouleau de papier noué d'un petit ruban couleur espérance, il le développa, et, après quelques précautions oratoires, comme

rOrontc du Misanthrope, il commença lentement la lecture.

Travaillé de longue main, ce sermon d'épreuve avait été successivement eniichi de tout ce que la science théologique et l'étude des Écritures avait pu . fournir de déductions élevées ou de démonstrations profondes.

Chaque phrase, laborieusement cadencée, eût pu soutenir l'examen d'une commission académique. L^ensemble abondait en allusioifâ in* génieuses, en images choisies et eu tours élégants; c*était visiblement l'œuvre d'une iutelligence des plus distinguées, soutenue par une sérieuse instruction. Cependant, quand; il eut achevé j la mère et la Me restèrent sUen- Cieuses; toutes deux paraissaient embarrassées *, enfin madame Revard se décida à parler :

— M. le pasteur nous a demandé franchement notre opinion, dit-elle : il m'excusera de la donner selon ina conscience ; malgré mon

peu de lumière, j'ai senti combien ce qu'il vient de lire prouvait de savoir; mais... qu'il me pardonne... j'aurais voulu y trouver autre chose! Nous sommes ici des cœurs simples qiri ne comprenons guère que le langage de la famille : un ministre est à nos yeux un père qui avertit et qui encourage ; nous aimons que sa voix ait l'onction sans apprêt, qui prouve Tamitié, non la science; celle-ci nous étonne et nous fait peur. En voyant l'esprit de notre pasteur si haut, nous n'espérons pas y atteindre, tandis que la simplicité bienveillante nous rassure ; les cœurs sont toujours de plainpied.

— Alors, dit Joël déconcerté, vous pensez^ que mes paroles n'arriveront point à mon auditoire?

■— Je crains au moins qu'elles n'éveillent pas la sympathie émue qui assurerait Taccuefl que vous méritez.

Joël regarda Léa, comme s'il eût espéré de ce côté une plus heureuse prédiction; maisies yeux baissés et le silence de la jeune fille confirmèrent Topinion de la veuve.

Le pasteur posa son cahier sur le guéridon avec un geste de découragement.

— De sorte, dit-il, que la dernière chance m'échappe, et que cette épreuve, qui de votre aveu doit décider de tout , me sera vraisemblablement défavorable I Je ne pourrais compter demain sur d'autre protecteur que sur

. ce sermon d'épreuve ; c'était lui qui devait ramener les indifférents, ramener les adversaires, et je n'ai pas su trouver les paroles qui m'auraient concilié les âmes. L'intelligence de ma mission m'a manqué!

— N'est-ce pas plutôt l'expérience? hasarda Léa; élevé dans les villes, M. le pasteur ne pouvait connaître ni les habitudes, ni les besoins de nos paysans ; mieux instruit, il saura

prendre le ton çui leur convient... et... peutêtre même a-t-il assez de temps d'ici demain pour simplifier ce qu'il doit leur dire.

Madame Revard appuya l'opinion de Léa.

Après avoir objecté le peu d'heures, la difficulté d'un pareil travail et sa crainte d'échouer, Joël se décida à suivre leur conseil, et la jeune fille se hâta d'allumer une lampe pour le conduire au cabinet de travail de l'ancien pasteur, où il s'établit.

Elle-même était à peine moins préoccupée que JoOlde ce qui devait arriver le lendemain. En lui parlant de son intime liaison avec leur bien-aimée Charlotte, elle était loin d'avoir tout dit. Le jeune homme ignorait combien il avait pris de place, sans le soupçonner, dans cette amitié de pension; avec quelle impatience ses lettres étaient attendues; comme elles étaient lues et commentées; avec quelle ardeur Charlotte souhaitait de lui faire con-

Battre son amie, et comme elle espérait voir diaoger un jour ce nom en celui de sœur! Bien qu'elle se fût contentée de murmurer son roman tout bas,Léaravait entendu, et tout en le repoussant comme une folie, elle Tavait recueilli au fond de son cœur. Sans en faire un projet, elle s'était accoutumée à y penser; la destinée du frère de Charlotte lui avait semblé liée à la sienne par une sorte de parenté d'âme; elle s'était intéressée à tous ses bonheurs et à toutes ses tristesses jusqu'au moment où la mort de son amie l'avait brusquement privée de tout renseignement sur Joël. Cependant elle ne l'avait point oublié, lorsqu'à la mort de son père elle apprit qu'il était désigné pour le remplacer. Nous avons dit comment l'arrivée du jeune pasteur avait été suivie d'une explication qui ne pouvait manquer de réveiller plus vivement le rêve conftis de la jeune fille. En voyant la réussite me-

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nacée, elle avait encore senti grandir son intérêt. Les inquiétudes du frère de Charlotte justifiaient ses propres angoisses. Heureux, elle eût pu le laisser à son bonheur. Mais menacé dans toutes ses espérances, elle lui devait ses sympathies et ses consolations.

Le sentiment de ce devoir s^empara si vivement de tout son être, que la nuit entière se passa sans qu'elle pût trouver le sommeil. A la vérité, la lampe de leur hôte continuait à briller, et la jeune fille ne cessa de la distinguer qu'aux clartés plus éclatantes du jour naissant.

' Elle se leva alors doucement et gagna le corridor pour descendre; mais en passant devant le cabinet de travail, elle aperçut la porte entr'ouverte et y jeta un regard involontaire.

La lampe achevait de se consumer en jetant une lueur rougeâtre ; le plancher était couvert

de feuilles éparses, et Joël était appuyé au bureau, la tête cachée dans ses deux mains. Son attitude exprimait tant de découragement que Léa ne put retenir une exclamation; elle s'avança jusqu'au seuil sans oser le dépasser ; mais, au bruit de ses pas, Joël retourna la tête. n était très-pâle.

— Au nom de Dieu ! qu'avez-vous? demanda vivement la jeune fille qui s'avança.

— Ce que j'ai ? répéta le jeune pasteur d'un accent très-bas; vous le voyez !... Et il montrait les feuilles déchirées éparses à ses pieds. — Dieu m'a refusé son inspiration... En vain j'ai passé toute la nuit à me débattre; impossible de sortir de ce premier travail ! Plus je l'ai relu, plus j'ai senti la justesse de ce que m'a dit hier votre mère, et plus ce sentiment m'a troublé, plus mon impuissance a grandi! — Vous voyez le résultat d'une nuit entière flViïorIsî...

— Que dites-yous I s'écria Léa saisie... Alors ce que vous aviez préparé ?...

— N'existe plus !

— Et ce que vous vouliez y substituer?

— Est encore à trouver !

La jeune fille joignit les mains.

— Mon Dieu!... Mais alors qu'allez-vous faire? demanda-t-elle.

— Ce que je dois, répondit Joël : puisque je n'ai pu trouver en moi la source vive qu'il faut pour désaltérer ces cœurs simples, je laisserai la place à un autre que Dieu aura mieux doué.

— Quoi! s'écria Léa, vous renonceriez à ces fonctions, à ce séjour... qui semblaient tant vous sourire?...

— Ah I ce ne sera point sans un douloureux effort! répliqua le jeune pasteur ému... Hier, quand je suis arrivé dans cette demeure sanctifiée par le souvenir de celui que je venais

remplacer, quand j'ai vu cet humble intérieur où il avait trouvé à louer toutes les vertus et toutes les joies, moi aussi j'ai rêvé qu'il serait doux d'y vivre ! Je m'étais déjà habitué à ce soleil, à cette vigne, à ces roucoulements de colombes... En retrouvant ici le souvenir de ma bien-aimée sœur, j'y avais marqué ma place... sans prendre celle de personne... car j'avais un projet... ou du moins une espérance !... Mais à quoi bon revenir là-dessus !... Dieu m'a donné, Dieu m'a été; que son nom soit béni I

Il y avait dans la voix de Joël un tremblement qui fit tressaillir Léa; au flot de sang qui lui était monté au visage succéda une subite pâleur; elle releva les yeux, joignit les mains et balbutia :

— Ainsi vous nous quitterez f

Il y avait dans ces simples mots tant de reproche et de regret, que Joél se sentit touché

jusqu'au fond du cœur. Il se leva et voulut prendre la main de la jeune fille; mais celle-ci, gagnée par les larmes, poussa un léger cri, se cacha le visage et s'échappa brusquement.

Cette douleur et cette fuite laissèrent Joël singulièrement troublé. C'était l'aveu d'un intérêt plus tendre qu'on n'avait voulu le montrer, et cette découverte acheva de l'édairer sûr les dispositions de son propre cœur.

Bien que la correspondance et les conversations de sa sœur n'eussent point agi aussi vivement sur lui que sur Léa, elles l'avaient préparé aux impressions reçues depuis la veille; En rencontrant la jeune fille, il lui avait semblé la retrouver; c'était une connaissance déjà vieille qui prenait seulement un corps ; l'image devenait une réalité I

Aussi éprouva-t-il une sorte de transport à la pensée que sa préférence était non-seule-

ment partagée, mais prévenue ! Le rêve qui flottait dans son imagination prit à Tinstant même une forme distincte et un nom. Là où il n'avait vu qu'une demeure, il vit un ménage. Dieu lui rendait avec usure ce qu'il lui avait pris, en lui donnant une mère et une épouse ! Mais cet élan de joie fat court; le sentiment véritable de sa position ne tarda pas à lui revenir. Tous ces projets de bonheur domestique n'étaient-ils pas subordonnés à son acceptation, et lui-même ne venait-il pas de la déclarer impossible? N'avait-il pas reconnu qu'il ne pouvait rien dire à cet auditoire convoqué au temple pour l'entendre? Ne venait-il pas de renoncer lui-même à l'épreuve?

Ainsi ballotté entre les sollicitations de son cœur et les impuissances de son esprit, il se sentait saisi d'une espèce de vertige; il prenait son front à deux mains et s'efforçait en vain rîr.» réunir ses pensées flotlantes, d'obliger sa

réflexion au calme, de saisir au vol cpielques fugitives inspirations. Les minutes se succédaient, l'horloge venait de sonner une heure nouvelle, et le jeune pasteur se débattait toujours dans le même chaos !

Il s'était laissé retomber sur le fauteuil placé devant le bureau; son regard errait autour de lui avec désespoir; tout à coup il s'arrêta sur un manuscrit : c'était le dernier sermon que le père de Léa n'avait pu achever. En tête se lisaient ces mots du Psalmiste : « J'ai mis mon espérance dans sa parole I » Joël parcourut avec distraction les premières lignes; son attention fut retenue; il poursuivit toujours plus charmé, et, à mesure qu'il avançait, une sorte d'ouverture lumineuse se faisait dans le brouillard arrêté sur son intelligence. Ce qu'il cherchait, il l'avait là ! .c'était la simplicité et la tendresse du Christ parlant au peuple sur la montagne.

Il continua toujours, et, à mesure qa*il avançait, son émotion semblait grandir; une sorte de vibration intérieure se communiquait à tout son être ; il sentait la source fermée s'ouvrir enfin et couler avec abondance. Les flots de charité qui gonflaient son cœur ne demandaient qu'à se répandre; il ne pensait plus à la science, au bien dire, ni même au désir d*être agréé du troupeau, mais au bien qu'il pouvait lui faire, à l'amour dont il voulait s'entourer!

Tout son sermon se représenta subitement à sa pensée, mais en se transformant : les sentiments prenaient la place des idées; le cœur, moins difiicile que Tesprit, lui fournissait en abondance les mouvements et la parole; et quand la cloche se fit entendre pour appeler les fidèles, il descendit sans crainte, se rendit au temple et monta en chaire l'œil brillant d'une divine confiance; il ne s'agissait plus

de son sort, mais de son devoir. Il avait oublié que de ses paroles allait dépendre sa destinée; il ne voyait que celle de la foule qui Técoûtait.

Il parla comme il sentait, c'est-à-dîre avec la chaleur d'une foi pleine d'amour. Il confessa ses premières impressions lors de son arrivée, son impuissance et l'espèce de transfiguration qui s'était opérée en lui après la lecture des pages écrites par l'homme dont il voulait continuer l'œuvre. L'auditoire, suspendu à ses lèvres, partageait toutes ses émotions; etlors^ que, en terminant, il invoqua la mémoire du mort pour lui demander de nouvelles inspirations et de nouveaux encouragements, l'attendrissement fut général; tout le monde crut sentir que calui qu'on avait pleuré n'était point perdu, et que son âme venait de revêtir une forme plus jeune pour continuer à soulager età bénir 1

Joël fut accepté pour pasteur à runanimité, le petit nombre de ceux qui Teussent repoussé s'étant abstenu de prendre part au suffrage. Quand U revint au presbytère, la veuve, les yeux baignés de larmes et les mains tendues:

— Ah ! Dieu soit remercié ! dit-elle; le vide que la mort a fait ici ne sera plus senti que de nous seules, car, pour les autres, vous Taurez rempli. Le cœur s'est ouvert et la source d'eau vive a jailli I

— Parce que la parole de celui qui n'est plus a été pour ce cœur comme la baguette de Moïse pour le rocher stérile, dit Joël. Ah! maintenant, j'ai compris, j'ai compris ! Je sais que la puissance de l'homme qui enseigne n'est ni dans l'orgueil du savoir ni dans la puissance de la volonté, mais qu'elle est tout entière dans l'amour I

Plusieurs années se sont écoulées. Les habits ' de deuil ont disparu du presbytère; madame Revard fait toujours tourner son rouet, et Léa continue à tirer l'aiguille; mais toutes deux tournent souvent les yeux vers JoCl qui instruit en se jouant deux jeunes enfants. Et lorsqu'un paroissien, venu pour le consulter, s'étonne de voir le jeune pasteur dont on vante la science se faire ainsi l'instituteur de son fils et de sa fille, et prendre plaisir à leurs ébats enfantins, Joôl ne manque jamais de leur répéter les paroles de saint Matthieu : « Soyez simples comme des colombes. »

LE

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