Lescarbol, liv. II, p
pour engager les Français qui s*y étaient* retirés à rejoindre leurs frères du Brésil. Dn sieur Dupont, ancien voisin de Tamiral lorsqu'il habitait sa terre de Ghâtillon-sur-Loing, se laissa persuader; il par* tit, suivi de quelques jeunes ministres, de femmes et d'ouvriers. La Yiliegagnon était alors dans toute la ferveur de son protestantisme, aussi les reçut-il avec des pleurs d'attendrissement. Il ordonna d'entonner le psaume cinquième : Aux paroles que je veux dire, et conduisit les nouveaux débarqués à la salle du prêche, où le ministre Richer leur adressa une eihortation. Lui-même prit ensuite la parole pour leur déclarer que son intention était de les faire vivre dans la crainte 'de Dieu, de réformer leurs vices et d'abolir toutes les somptuosités. Âpres quoi il leur fit servir un dîner composé de farine de manioC; de poisson boucané et d'eau de pluie.
Les choses continuèrent ainsi pendant quelque temps pour nos Genevois, La Yillegagnon leur imposant les plus durs travaux et les laissant manquer de tout, si ce n'est de prêches *. Sur ces entrefaites arriva un navire de France avec des dépêches de la cour. C'étaient des reproches adressés au gouverneur, dont on avait appris l'abjuration, et la me-
I. « n établit qu'outre l6s priôres publiques qui se faisaient tons les soirs, les ministres prêcheraient deux fois le idimanche et tons les jours ouvriers une heure durant. » (Lescabbot, liy. Il, p. 181.)
nace, s*il persistait, de retirer la pension de trois mille livres que lui payait le roi.
Cette lettre jeta le trouble dans la conscience de La Villegagnon. Il commença à douter de l'excellence du protestantisme et à entrevoir des objections auxquelles il n'avait point pensé auparavant. « On ne le rencontrait, dit Lescarbot, que les œuvres du subtil L'Escot à la main. » Enfin, n'ayant pu s'entendre avec les ministres sur la manière de célébrer la cène, il renvoya l'un d'eux en France pour prendre l'opinion des docteurs; mais, pendant son absence, de nouvelles lettres de reproches du cardinal de Lorraine arrivèrent au fort : elles ache* yèrent la conversion de La Villegagnon, qui, chan^ géant tout à coup de langage, déclara publiquement qu'il regardait Calvin comme un hérétique et renonçait à sa doctrine. Ce fut un grand scandale pour la colonie, presque uniqu^nant composée de réformés. Il en résulta des refus d'obéissance qui aigrirent La Vill^ga^non et l'amenèrent à une ^rte de monomame tantôt plai^jUe, tantôt furieuse. Jean de Léri, qui nous a laissé de curieux Mémoires
sur cette espéditfon, assure qae Ton pou^U ehar que matia deviner rhumeur du commandant par la couleur de î'haMt qu'il portait, et que, lorsqu'il était revêtu » de sa robe de camelot jaune bandée de velours noir, • il fallait le fuir comme une bête féroce. '
Plusieurs Genevois, lie pouvant plus supporter ses caprices, gagnèrent le iîvage, et, après «'être tatoué !• corps avec le jiis du gmiipa *, ils i»^oignirent les Normands qui vivaient parmi les sauvages. Enfin, rhostililé devint telle entre lui et ceux qui restaient au fort Coligny, que leur chef, le sîeuf Dupont, demanda â les ramener en France. La Villegaguony consentit et les laissa s'embarquer; mais il confia au capitaine du navire qui les emmenait une cassette fermée, en lui ordonnant expressément delà remettre aux magistrats du lieu où il aborderait en France. C'était une procédure contre les Genevois, avec l'injonction à tout homme du roi qui la recevrait, de faire exécuter l'arrêt par lequel ils
i. Fruit qui teint en noir.
étaient condamnés à être brûlés vif comme héréHques. A son arrivée, le capitaine, qui ignorait le contenu de la cassette, en chargea le sieur Dupont lui-même, qui l'apporta fidèlement au juge. Par bonheur, celui-ci était protestant. Loin d*obéir à l'ordre de La Villegagnon, il avertit les Genevois de sa perfidie, et leur facilita les moyens de regagner la Suisse.
Goligny, également instruit de tout ce qui s'était passé, jura de n'envoyer aucun nouveau secours au Brésil. Le vice-amiral, ainsi abandonné, revint en France pour tâcher de se justifier; mais, durant son absence, les gens qu'il avait laissés à la garde du fort Coligny furent surpris par les Portugais, qui les égorgèrent et prirent possession de la Gana" bara.
Pendant que notre premier établissement réussissait si mal au Brésil^ les Espagnols n'étaient point plus heureux dans la Floride. Cette contrée, qui avait été aperçue pour la première fois, comme nous l'avons dit, par Sébastien Gavoto,' fut retrouvée en 1512 par Jean Ponce de Léon, qui lui donna le nom qu'elle a conservé, soit parce qu'il l'aperçut le jour de Pâques-Fleuries, soit parce qu'elle lui parut de loin toute verte et fleurissante. « Mais il ne Ût, dit l'auteur des Trois Mondes^ que saluer et baiser de la main cette terre sans la toucher ^. >» Son voyage