Lescàrbôt, Itv. K p
Les premiers mois s'écoulèrent rapidement et sans inquiétude. Nos Français vivaient dans les meilleurs rapports avec les naturels, visitant leurs chefs; faisant des échanges, se mêlant à leurs chasses et à leurs fêtes publiques ; car, bien que la civilisation desFloridiens fût inférieure à celle des habitants du Pérou, ils avaient une sorte d'organisation sociale inconnue aux peuplades du Canada. La plupart vivaient dans des villes construites sur des monticules factices et entourées de palissades dont les angles étaient défendus par des tours; leurs
maisons se partageaient eu plusieurs chambres tapissées de plumes et pavées d'un ciment doré aussi dur que le marbre ; on voyait môme dans l'intérieur du pays des temples ornés de statues colossales d'un travail précieux *. Les terres de chaque village étaient labourées en commun, sous là direction du chef, puis les moissons se partageaient entre tous, selon les besoins. Ces chefs n'avaient du reste qu'un pouvoir borné, et étaient soumis à un certain nombre de' parakousses, qui se partageaient la domination de la Floride. Quelques-uns de ces parakousses commandaient à huit mille combattants, et pouvaient réunir jusqu'à deux cents pirogues; chacune de celles-ci, peinte en vert, en jaune ou en bleu, portait soixante guerriers, dont la couronne de plume, les vêtements, les armé^ étaient de môme couleur que les barques, et qui ramaient en cadence en répétant leur chant de guerre 2. Les Floridiens connaissaient aussi le commerce :
i. L'Inci Garcilassode la Viga, liv. II, p. 135. 1 /d., seconde partie, liv. IV, p. 203.
46 Au BOUT DU MÔN6É
riûcommoditë des échanges en nature leur avait înême fait adopter pour monnaie certains coquillages noirs et blancâ que recueillaient les habitants du bord de la mer. Ils avaient enfin une tradition religieuse et des prôtréS. CêUï-ci enseigflaiènl ^e, le lac Théomi a^ant débordé pendant Une éclipse, il eii résulta un déluge général ; mais, lorsque le soîeil reparut, il s'irrita contre lès eaux qui avaiélit envahi son empîi*e, et, les ayant converties éû Vapeur, il rendit la terré à âon premier état. Depuis ce temps, les Florldiens radoraient pair reconnaissance, Il y avait même sur la montagne d'Olaïixiy Uu temple creusé dans le rôc, et qu'ils croyaient Tcêttvre du dieu *.
i. Cqè détails sur \Bi Floridiebs sottt emi^rûftfés aux Mémm* re$ latins d'un gentilbomme anglais nommé Bristock et à des notes manuscrites de M. Ed. de Graëyes, directeur des familles étrangères liabilanf la l^loride ÔU 1060.
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Le capitaine Albert et ses gens vivaient depuis linéiques mois au milieu de ces peuples, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils allaient manquer de vivres. Ils en informèrent les chefs de villages^ qui leur don^ nërent tout le maïs dont ils pouvaient disposer, ne réservant que ce qui était nécessaire pour les semailles. Malheureusement le feu consuma peu après le magasin dans lequel ces provisions avaient été serrées; il fallut donc se résigner à vivre de glands, de poissons et de racines jusqu'au retour du capitaine Ribaut.
Mais celui-ci avait trouvé en arrivant en France la guerre allumée, et l'amiral, occupé à combattre le roi, n'avait pu lui procurer ni hommes ni argent.
Les gardiens de Charles-Fort se lassèrent eufin d'attendre; aigris par la souffrance et par les mauvais traitements du capitaine Albert, ils se révoltèrent contre ce deruier, le tuèrent, et prirent la résolution de retourner en Europe. Bien qu'aucun d'eux ne fût charpentier, ils réussirent à construire une barque capable de les contenir tous. Les coutures furent calfatées avec la mousse des bois, puis enduites de gommes de sapins. Les sauvages leur fournirent des cordages de palmistes, et chacun abandonna le linge qui lui restait pour fabriquer des voiles *.
Ils quittèrent le Port-Royal sur cet étrange navire, si mal pourvu de vivres que, vers le tiers de la route, chaque passager fut réduit à douze grains de maïs par jour. Cette ressource même ne tarda pas
î. Leîcarbol, liv. 1", p, 58.
à leur manquer. Alors commença une de ces horribles famines où l'homme perd jusqu'à ses instincts. Lorsque les ceinturons de cuir, les chaussures, les parchemiDS, eurent été successivement dévorés, ils se réunirent sur le pont et décidèrent qu'un d'eux mourrait pour sauver les autres. Le sort désigna un soldat nommé L'Archer, qui avait été la cause première de la révolte. Son sang et sa chair furent distribués par portions égales entre les survivants. Enfin, après des tortures et des fatigues impossibles à raconter, ils aperçurent la côte de Breta* gne et furent saisis, à cette vue, d'un tel délire de joie, qu'ils abandonnèrent tous la manœuvre, laissant leur barque à demi brisée aller à l'aventure *. Une roberge anglaise la rencontra flottant ainsi au gré du vent. Il se trouvait justement dans cette roberge un des matelots qui avaient accompagné le capitaine Ribaut dans son expédition. Il reconnut ses anciens compagnons et leur fit donner de la nourriture; mais les Anglais, apprenant qu'ils arrivaient