‹ La valise noireChapitre 15 sur 52 · I. Gommara, liv. II, ch. xlv · texte numérisé non relu

I. Gommara, liv. II, ch. xlv

Cependant les compagnons de Ferdinand di Sotto avaient rapporté 'de leur expédition des perles et quelques fourrures qui s'étaient trouvées d'un si haut prix, que, saisis de rage à la pensée des richesses abandonnées par eux en Floride, ils avaient voulu massacrer les chefs qui les en avaient ramenés. Ils parlaient à qui voulait les entendre de temples où les perles se ramassaient comme le sable sur les grèves^ et de mines d'or et d'argent dont ils n'avaient pu approcher, mais que les naturels connaissaient. Ces récits, qui arrivèrent aux oreilles

de Coligny, le ramenèrent à son premier projet •d'établissement dans le Nouveau-Monde. Après quelques hésitations, il résolut de renouveler en Floride la tentative qui avait si mal réussi au Bré^ sil. Il obtint en conséquence de Charles IX Tautorisation nécessaire, fit équiper deux roberges, et en donna le commandement à Jean Ribaut.

Celui-ci partit avec un bon nombre de gentils*» hommes, d'ouvriers^ de soldats, et arriva à Fem-* bouchure d*une rivière de la Floride qu'il nomma Rivière de Mai, parce que Ton se trouvait aux premiers jours de ce mois. Continuant de là à, remonter la côte, il reconnut successivement plusieurs autres cours. d'eau auxquels il donna les noms de Seine, de Somme, de Loire, de Cha^ rente, de Garonne, et de Gironde. Enfin, étant arrivé à une rivière plus large et plus profonde que toutes les autres, qu'il appela Port-Royal, il se décida à ne point aller plus loin.

Les deux roberges se mirent en conséquence à la remonter pour trouver un lieu de débarquement. olRciers, soldats et matelots étaient tous suspendus

aux cordages, le cou tendu, l'œil curieux, et prenant, pour ainsi dire, possession par le regard da cette terre qu'ils allaient habiter. Les deux rives étaient ombragées de hauts chênes, de cèdres et d'érables au-dessus desquels les lentisques étendaient leurs draperies parfumées. A chaque coup de vent qui entr'ouvrait la forêt, on voyait s'envoler des perdrix rouges ou des colombes sauvages, puis, pendant les silences, on entendait le bruissement du cerf et des koueyas * broutant les racines, tandis que le chant des tofiatzulis^ invisibles courait au sommet des arbres comme une brise mélodieuse.

Ils arrivèrent ainsi à un lieu plus découvert où les naturels, qui les avaient aperçus, accoururent bientôt en foule. Leur teint était olivâtre, mais ils avaient la taille élégante et haute. Les hommes étaient couverts de manteaux d'étojQTes de coton ou

i. Chèvres sauvages.

S. Oiseaux que les Floridiens regardaient comme des messagers du soleil chargés de chanter ses louanges. Ce nom, dans leur langue, signifie musicien du ciel.

de peaux de cerf à couleurs variées; les femmes, de robes pareilles qui les enveloppaient tout entières. Les premiers avaient les cheveux longs, mais roulés avec soin et de manière à servir de carquois pour leurs flèches. Hommes et femmes étaient coiffés, pour la plupart, de peaux de loutre. Ribaut apprit plus tard que c'était le privilège des personnes mariées. Quant aux jeunes filles qui sortaient à peine de Tenfance, beaucoup n'étaient vêtues que d'un léger tissu de mousse sauvage. On voyait aussi au milieu de cette foule agitée les iaoûas ou prêtres du soleil, revêtus d'un manteau de peau de tigre et d'une robe composée de pelleteries de toutes nuances. Cette robe était serrée par une ceinture à laquelle pendaient plusieurs poches pleines d'herbes médicinales. Ils portaient en outre pour boucles d'oreilles de petits oiseaux desséchés à la fumée, et leurs bras nus étaient tatoués d'hiéroglyphes mystérieux qui marquaient leurs grades.

Ribaut tâcha de leur expliquer qu'il arrivait avec des intentions pacifiques, ce qu'ils parurent corn-

prendre, car plusieurs vinrent à bord portant des vivres frais et des pelleteries, qu'ils offrirent au capitaine. Celui-ci leur donna en retour des bracelets d'étain, des miroirs, de la verroterie et des couteaux, dont ils parurent fort satisfaits.

Il s'occupa ensuite de remplir les instructions données par Tamiral de Gh&tillon. Le but de son voyagé avait moins été de fonder une colonie que de chercher le lieu où Ton pourrait en établir une, et de l'occuper par avance. Il se contenta donc de bâtir, sur une lie placée à l'embouchure de la rivière de Port-Royal, une petite citadelle qtfil nomma Charles-Fort; puis, ayant assemblé tous ses gens, il leur adressa une de ces ^harangues imitées de Tite-Live, que la renaissance des études classiques avait mises à la mode : « Il les encouragea à se résoudre à la demeure qu'il leur avait préparée, en leur remontrant combien Ce leur serait chose honorable â tout jamais d'avoir entrepris une œuvre si belle et si difficile. A quoi il n'oublia d'ajouter les exemples de ceux qui, de bas lieu, étaient parvenus à des choses grandes, comme de

l'empereur Pertinax, lequel était fils d'un cordonnier, aussi du vaillant Agatoclès, fils d'un potier de terre, puis roi de Sicile; enfin de Rusten-Bascha, de qui le père était vacher *. »

Lorsqu'il eut achevé, tous s'écrièrent : « Qu'ils étaient prêts à rester pour le contentement du roi et l'accroissement de leur honneur et fortune 2. » Ribaut en choisit donc quarante qu'il plaça dans le fort, sous le commandement du capitaine Albert, fournis de tout ce qui leur était nécessaire; puis il remit à la voile, promettant de revenir bientôt avec des munitions, des vivres et des colons.

Restés seuls, les gardiens de Gharles-Fort n'auraient dû songer d'abord qu'à cultiver l'île, afin d'assurer l'avenir contre tous les hasards; ils n'y songèrent même pas. Accoutumés à recevoir leur ration de soldat, ils attendirent tranquillement le retour de Ribaut, regardant le nouvel établissement comme un poste écarté où ils étaient simplement en garnison.

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