‹ La valise noireChapitre 23 sur 52 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Le mauvais succès des entreprises formées pour le Brésil et la Floride n'avait point découragé nos navigateurs. Les Basques^ les Normands» les BretonS} continuaient à parcourir TÂlIantique, explorant surtout la côte orientale de rÂmérique, depuis le quinzième degré de latitude jusqu'au cinquantième. Quelques essais de colonisation avaient

même eu lieu dans le nord, mais sans amener de résultats importants. Les préoccupations de la cour étaient ailleurs', et elle n'accordait qu'une protection passagère aux colonisateurs qui s'eflTorçaient d'établir l'autorité fraoçaise sur ces terres nouvelles, bonnes tout au plus, selon les courtisans, à fournir « quelques singes, perroquets ou sauvages, pour le divertissement des dames. » Un écrivain du temps a exprimé à cet égard toute son indignation dans la dédicace de son livre au roi Louis Xllf. t SI quelques gens, dit-il, nous viennent d'Italie ou d'Espagne avec un habit, un chant nouveau, nous allons au-devant et nous les faisons, en un moment, regorger de richesses, tandis que l'on tâche, par tous moyens, d'énerver et faire perdre courage à ceux qui s'emploient à des actions si généreuses*. »

Heureusement que l'intelligence de la nation suppléait à tout, et que l'immobilité du gouvernement semblait exalter l'activité privée. Rien n'avait

i. Marc Lescarbot, Histoire de la Nouvelle- France.

pu décourager les armateurs de Dieppe, du Havre, de Saint-Malo surtout. Les navires français, mal construits, mal armés, mais montés par des équipages intrépides, parcouraient les mers de l'Amérique, faisant la pêche, troquant des fourrures, et attaquant les galions d'Espagne à la sortie du golfe du Mexique. On les reconnaissait de loin à leurs voiles percées de boulets, à leurs tillacs couverts de matelots, et à ces flancs tapissés de mousses marines qui prouvaient la longueur de leurs courses *.

Lorsque deux de ces navires se rencontraient en mer, ils se rapprochaient pour se demander s'ils n'avaient aucun besoin; les équipages buvaient l'un à l'autre, « en tendant les gobelets par-dessus la lisse, » et l'on se séparait après s'être souhaité de courir un bon bord. Premier exemple d'une fraternité nationale jusqu'alors inusitée sur l'Océan, et que les autres peuples n'imitèrent que plus tard.

i. Marc Lescarbot, Hûtoire de la Nouvelle-France, liv. IV, p. 5i7.

Ce fut sur un de ces navires, a .demi^picoreur, demi-commerçant,» que partit de Dieppe, en 1625, un gentilhomme nommé d'Éaambuc, auquel plusieurs actions d'éclat avaient valu le titre de capitaine du roi dans les mers du Ponant. Cadet de la maison de Vaudrocques-Diel, en Normandie, et n'ayant, comme ses pareils, d'autre patrimoine que son épée, il allait demander aux hasards de la mer une fortune que le hasard de la naissance lui avait refusée. Avec lui partait le sieur de Rossey, esprit faible et changeant, qui avait tout essayé sans rien

poursuivre, mais qui, pour le moment; s*était fait l'ombre du capitaine d'Éaambuc et jurait de marcher au même pas. Tous deux commandaient un brigantin armé de quatre pièces de canon et monté par quarante hommes disposés à tout essayer pour se faire une meilleur part dans la vie.

Après des fortunes diverses, le brigantin arriva aux Kaymans^ où il venait de jeter Tancre, lorsqu'un vaisseau espagnol portant trente-cinq canons Fattaqua à Timproviste. Malgré la surprise et la force de Tennemi, d'Ënambuc, soutint un combat de trois heures, à la suite duquel TEspagnol fut forcé de fuir. Mais cette victoire, qu'il n'avait point cherchée, ruinait toutes les espérances de son voyage. Le brigantin, désemparé, ne pouvait continuer à tenir la mer; ses meilleurs matelots avaient été tués ou blessés. Voulant au moins sauver ces derniers, d'Énambuc gagna avec peine Saint-Christophe, afin de les faire soigner à terre par son chirurgien.

Saint -Christophe, aujourd'hui Saint- Kitts, est placé sous le 17* 21 de latitude nord, et fait partie

de ces îles appelées Caraïbes du nom de leurs habitants, ou Ânt-Isles, à cause de leur situation en avant du continent. Les sauvages appelaient cette terre dans leur langue, Liamaiga^ lorsque Christophe Colomb la découvrit en 1493, et lui donna le nom de son patron.

Les Espagnols, attirés par For du Pérou et du Mexique, dédaignèrent de coloniser des îles qu'ils désignaient dans leurs cartes sous le nom méprisant de Cayes^ et leurs navires ne s'y arrêtèrent que pour faire du bois et de Teau. Mais les excès des conquérants ayant rapidement dépeuplé le continent, et les mines du Potose manquant d'ouvriers,, il fallut songer à s'en procurer ailleurs. Sur l'assurance qui lui fut donnée que « les habitants des petites Antilles étaient anthropophages, » le pape autorisa leur réduction en esclavage. Les Espagnols tentèrent en conséquence plusieurs expéditions; mais les sauvages résistèrent avec succès à toutes leurs attaques, et réussirent à conserver leur indépendance.

Les premiers voyageurs ne nous ont laissé que des conjectures sur Torigine des Caraïbes; cependant la plupart les font descendre des Galibis, établis sur les frontières de la Guyane. Eux-mêmes racontaient dans leurs traditions qu'un chef nommé Callinago, « petit de corps, mais grand de courage, qui mangeait peu et buvait encore moins, » s'était embarqué à la tôle d'un certain nombre de guerriers et était venu aborder aux petites Antilles. Il attaqua les Ygneris, qui y habitaient, et les extermina jusqu'au dernier, f^es femmes seules furent

épargnées, et conservèrent depuis une langue particulière, qui était celle de leurs ancêtres. Les Caraïbes ajoutaient, comme preuve d'une origine commune, l'étroite alliance qui les unissait aux Garlibis de la terre ferme, qu'ils rejoignaient souvent pour faire des expéditions contre leurs ennemis, les AUouagues.

Toutes les relations qui sont parvenues jusqu'à nous représentent les Caraïbes comme les hommes les plus libres et les plus heureux de l'Amérique. N'ayant point à craindre, grâce à leur isolement au QÛlieu d^e l^ mer, les surprises de l'ennemi, ils ne coanaiss^-îent point pelte iaquiélude soupçonneuse qui faisait 4e la vie de$ 3auvages du coatinent uiie' éternelle angoisse. Couchés dans leurs hamacs de poton colorié, qu'ils suspendaient le plus souvent à des arbres au-dessus d'un feu brillant S ils passaient les heures laborieuses de la journée à garnir teurs flèches 4^ pierres çiiguisées, à orner leurs l^Qutous où casse-téte de ciselures ppssées à la thoil-

i. Le père DuraRTRB, RkUÀre générale des Antilles^ vol. H^ p. ,307.

LÈS PETITES CAHAÏBES Sl9

ôhache *, à fabriquer des ibicheti K Le teste du tempo était employé à «'arracher la barbe otl se faire peindre par les femmes, à jouer dé la flûte et à rêver ^. Les plus actift creusaient, au moyeïi du feu, des pirogues ou canouas^ qui devaièiît léur valoir le titre de capitaiue» construisaient avec des branches d^àrbres et des feuilles de balisier ded carbets toujours en ruine avant d'être achevés, ou défrichaient quelques coins de tetre en brûlant les arbres et semant sur la cendre K

Pour les femmes, leurs travaux étaient plus péni-blés. C'étaient elles qui transformaient le manioc en cassave, qui fabriquaient les haihacs et préparaient rhuile de palmiste et le roucou destinés ft peindre leurs maris. Pendant cé temps^ les jeunes

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