‹ La valise noireChapitre 40 sur 52 · rère Dutertre, vol. IV, p · texte numérisé non relu

rère Dutertre, vol. IV, p

contre leur habitude, et les femmes, tenant près' d'elles leurs enfants par un reste de crainte, parcourir les étcLges avec un silence de stupeur, sans oser se regarder ni se parler. Leurs cases avaient disparu; les champs étaient nus comme si la faux y eût passé, Jes routes entrecoupées de ravins, et la baie frangée de cadavres !

Ce fut surtout Saint-Christophe et la Guadeloupe qui eurent à souffrir de Touragan : il occasionna, dans ces deux îles, une disette qui ne fu^ soulagée que par Tarrivée des vaisseaux de Hollande et de France. Mais sur ces terres fécondes tous les ravages sont vile effacés. La semence laissée au milieu des ruines germa, grandit, et ne larda point à le3 couvrir. Les cases furent relevées, les champs remis en culture, les cadavres enterrés et oubliés; si bien qu'au bout de; quelques mois les habitations avaient déjà retrouvé leurs haies vives de bois épineux, et qu'on voyait, comme par le passé, onduler sur les pentes de l'île le tabac d'un vert tendre mêlé au feuillage plus sombre du gingembre et du manioc.

Bien que la Compagnie des îles de rAmérique fût loin de faire tout ce qui eût été désirable pour les colonies des Petites Caraïbes, elle voulut agrandir son domaine et présenta au roi une requête qui renfermait plusieurs nouvelles demandes. Les principales étaient : la concession de toutes les îles non occupées, jusqu'au trentième degré (rancien traité ne les leur accordait que jusqu'au vingtième); une exemption de droits pour toutes les marchandises provenant desdites îles; et l'évocation au grand conseil du roi de tous les différends que la compagnie pourrait avoir, à Texclusion de tous autres

juges. Le cardinal de Richelieu accorda tous ces articles*. De plus, comme la compagnie s'était aperçue du despotisme et des envahissements du commandeur de Poincy, elle nomma par extraordinaire M. Clerselier intendant-général des Antilles pour quatre ans, le chargeant de veiller à la perception des droits, de dore la main aux commis qui se rendaient coupables de négligence ou de malversations, de donner avis en France des besoins des colonies; « et généralement de faire en toutes choses ce qui sera de justice et de raison pour la conservation des intérêts de la compagnie *. » C'était évidemment un surveillant donné aux gouverneurs et spécialement à M. de Poincy. Celui-ci ne s'y trompa point, et il employa tant de moyens pour rendre le séjour de Saint-Christophe insupportable à M. Clerselier, qu'il le força à retourner en France quelques mois après son arrivée.

1. Édit du roi, donné à Narbonne au mois de mars^ Tan de grâce i64î.

%. Commission datée du i*' octobre 1642.

Cependant les Antilles étaient à la veille d'une véritable révolution commerciale. Une culture, ruineuse plus tard, mais qui devait être longtemps une source de richesse, allait s'y naturaliser et donner à sa production une importance toute nouvelle.

Forcés jusqu'alors à des exploitations restreintes, à cause du petit nombre de bras qu'ils pouvaient employer, les colons n'avaient fourni à l'Europe que du tabac, du coton, du gingembre et du roucou; le nombre des esclaves noirs était encore fort peu con-

sidérable, et tout se faisait par le moyen d'engagés, dont rentretien était plus dispendieux, le travail moindre, et la soumission toujours douteuse, bien qu'on les conduisit aux champs avec la hallebarde. Dn sieur Trézel avait bien tenté à la Martinique, en 1639, la culture de la canne à sucre, qui y avait réussi, mais sans donner de suite à ces essais. Cette plante, originaire de l'Inde, était, du reste, encore peu connue dans TÂmérique. Naturalisée d'abord à Madère et aux Canaries par les Portugais, puis à Saint-Domingue, vers 1506, elle n'avait été utilisée que plus tard dans cette deniëre île, où Gonzalès de Velosa fit venir des Canariens qui lui apprirent à extraire de la canne le sd indien. Mais cette fabrication était encore tellement restreinte, que le sucre continuait à se vendre par onces, chez les apothicaires, comme une des drogues les plus rares et les plus précieuses. La compagnie pensa qu'elle pourrait réaliser de grands bénéfices si elle faisait transplanter des cannes dans les petites Antilles, et si elle se réservait le monopole de la culture. M. Aubert, qui avait le premier donné ce conseil,

devait avoir à la Guadeloupe la direction de cette fabrication nouvelle, sur laquelle il fondait, avec raison^ des espérances de fortune; mais il apprit, au moment où il s'y attendait le moios, que Ton avait changé d'avi$, et que, loin de «songer à lui accorder de nouvelles faveurs, on venait de nommer M. Houél gouverneur à sa place.

Ce M. Houel, qui était un des seigneurs delà compagnie, était venu quelques mois auparavant sous prétexte d'examiner les colonies au nom de ses associés; il avait tout étudié 6n homme d'affaires, inventoriant de Tœil les établissements, supputant, dans sa pensée, les bénéflces, et marquant par avance de son désir ce qu'il voulait prendre. La Guadeloupe lui parut la plus avantageuse des trois îles, et il réussit à s'en faire nommer gouverneur.

Son arrivée produisit dans la colonie une sensa* tien pénible ; mais il s'en inquiéta peu, car, pour la domination et la persistance, c'était un second commandeur de Poincy. Seulement, ce que ce dernier faisait ouvertement, sans chercher d'autre justification que sa volonté, il le faisait, lui, avec

toutes les ruses de la chicane. Celui-là régnait par Tépée, celui-ci par le papier. Esprit avide et rancunier, mais prévoyant, il trouvait moyen d'inscrire un article de loi en tête de chaque violence ou de chaque iniquité. Au fond, la manière différente dont procédaient ces deux hommes tenait autant peut-être à leur point de départ qu'à leurs caractères : M. de Poincy avait le despotisme militaire du seigneur, M. Houôl la tyrannie matoise du bourgeois.

Aussi, leur rapprochement ne pouvait-il manquer d'amener des démêlés. Dès la première entrevue, ces deux orgueils se heurtèrent. En sa qualité de lieutenant-général des Antilles, le commandeur voulut exiger le serment du nouveau gouverneur, et, comme celui-ci hésitait, il le congédia brusquement en lui disant qu'il saurait le ranger à son devoir.

M. Houêl le quitta donc brouillé et retourna à la Guadeloupe, où il travailla d'abord, comme tous les pouvoir naissants, à se rendre populaire.

Or, parmi les besoins qui se faisaient sentir aux colons, il en était un plus pénible à supporter que tous les autres : nous voulons parler du manque de femmes. Ce malheur de toutes sociétés fondées avec effort et par la lutte avait jusqu'alors donné à la colonie je ne sais quel aspect de désordre, de rudesse et de provisoire. Le sol que le planteur avait conquis n'était à ses propres yeux qu'un moyen de

fortane, une mine à exploiter ; pour en faire une patrie, il fallait y implanter la famille. Quelquesuns, poussés par le besoin de s'attacher par les racines du devoir et de la tendresse à la terre qu'ils cultivaient, avaient épousé des négresses ou des femmes caraïbes, mais c'était le petit nombre; la plupart étaient encore forcés de vivre en matdotage *, privés de toutes les joies du foyer. M. Houôl pensa que le meilleur expédient pour consolider la colonie et s'assurer l'affection des habitants, éts^it de leur fournir les moyens de se marier. Il le fit savoir à la compagnie, qui lui expédia sur-le-champ une troupe déjeunes filles tirées de l'hôpital Saint- Joseph et confiées à la direction de mademoiselle La FayoUe.

Cette dernière était une dévote 'à la manière de Tartufe, intrigante, avare, et veuve d'un mari qui vivait eficore. Sa famille lui avait obtenu cette mission dans le seul but de s'en débarrasser. Elle arriva à la Guadeloupe apportant au lieu de bagage^

i. Association de deux habitants qui exploitaient ensemble et héritaient Tan de Tantre.

des lettres de là reine et de toutes les dames de la cour, qui recommandaient, de }a manière la plus pressante, mademoiselle La Fayolle et sa jeune compagnie. C'était, au dire des protectrices, tout ce que les colons pouvaient désirer de plus sage, de plus soumis, de plus charmant, en un mot, la fleur des pois des hospices ! M. Houël fit bâtir une grande case pour loger les nouvelles venues, let le ehamp fut ouvert aux épouseurs.

Mademoiselle La Fayolle accueillit chacun en raison du présent qu'il apportait, accordant aux plus généreux ses pensionnaires les plus aimables et les plus belles. Lorsque toutes furent mariées, elle fit avertir la compagnie, qui en expédia de nouvelles, comme on eût fait de marchandises à consignation, si bien que sa case fut un véritable entrepôt de fiancées pour toutes Tile, et que Ton vînt môme de la Martinique et de Saint-Christophe lui en demander. Elle s'enrichit ainsi, et ce fut « par ces commerces d'amour, dit le père Dutertre, qu'elle s'accrédita dans l'île jusqu'à faire la loi aux commandants. »

M. Houôl eut soin de la mettre dans «es intérêts, ce qui lui donna une grande autorité dans la colonie. Il s'en servit pour chasser M. Aubert, à qui la compagnie avait conservé le tilre de lieutenantfénéralde la Guadeloupe; puis, voulant se venger de M. de Poiucy, qui affectait un grand dédain à son égard, il fit un voyage en France et intrigua si bien, qu'il réussit à faire nommer à sa place M. Patrocles de Thoisy. Mais le commandeur se mit en défense, et lorsque le nouveau lieutenant-général se présenta à Saint-Christophe, on ne lui permit point de débarquer. Celui-ci s'adressa alors à M. du Parquet, qui se mit à la tête d'une petite troupe des siens, aborda dans le gouvernement de M. de Poincy et y publia sa déchéance. Quelques centaines d'habitants, commandés par les capitaines Camot et de Lafontaine, se rallièrent d'abord à lui, et le succès semblait certain, lorsque le commandeur, qui avait attiré les Anglais dans son parti, vint les attaquer à la tête de mille combattants,- les mit en déroute et fit M. du Parquet prisonnier.

M. Patrocles deThoisy fut donc forcé de se retirer

à la Guadeloupe, où H. Houél le reçut d'abordivec de grandes démonstrations de respect; mais sapecevant bientôt que le voisinage d'une autoriic supérieure & la sienne diminuait son importance et bridait ses volontés, il commença & aigrir lesespnB contre son hôte et à entraver tous ses actes par de sournoises menées, si bien qu'il le força à passera la Martinique.

Le commandeur de Poincy parut aussitôt deyant cette île avec cinq navires portant huit cenl^ hommes, et somma les habitants de lui livrer le sieur Thoisy, promettant de leur rendre en échange M. du Parquet, leur gouverneur. La proposition to acceptée. Le nouveau lieutenant-général, remis aux mains du commandeur, fut conduit à Saint-Christophe, où il demeura quelque temps prisonnier. Enfin, une nuit, on vint le réveiller dans sa prison, dû nègre le chargea sur ses épaules, et le porta à un navire où il s'embarqua pour la France, n'ayant pour tout bagage que deux chemises et un manteau.

Avant le départ de M. de Thoisy, les persécutions avaient déjà commencé à la Guadeloupe et à Saint- Christophe contre ceux qui s'étaient déclarés en sa faveur. M. Houël, fidèle à ses habitudes cauteleuses, leur suscita des procès, les frappa de confiscation et les força de quitter l'île « avec la besace sur l'épaule et le bâton blanc à la main *. » Quant à M. de Poincy, son premier acte fut de chasser les missionnaires, qui s'étaient toujours montrés oppo-

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