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Rochefort, p

et surtout en tabac, qui était comme la monnaie courante des Antilles. La compagnie elle-même le recevait en payement des marchandises d^Europe, dont elle avait un dépdt dans chaque lie.

Les habitants de la colonie ne payaient ni tailles, ni droits de douane, ni lods et ventes pour la mutation des propriétés, mais un seul impét établi au profit de la compagnie et du gouverneur. Cetimpét, qui flit d'abord payé fort inexactement, et qui varia beaucoup, selon la prospérité de nos établissements et la bonne yolonté des colons, se soldait par tête^ tous les ans, sauf les trois premiers, où Ton en était exempt. 11 était généralement de soixante t)u de cent livres de tabac pour la compagnie, et de vingt-cinq pour les gouverneurs. Ceux-ci avaient droit à un certain nombre de domestiques qui ne payaient point de capitation. Les principaux officiers et les commis de la compagnie jouissaient de la même immunité.

Le tribunal dans chaque lie était composé du gouverneur et de ses lieutenants. Il se réunissait tous les dimanches au fort ou sous un arbre, et les diffé-

rends y étaient Jugés sans autres frais qu'uiie amende destinée à Tentretien ^e l'église çu aux pauvres.

il n'y avait point de garnison aux Antilles ; mais les engagés, qui avaient servi pour 1^ plupart, formaient, sous le commandement de leurs maîtres, des ppmpa^nies çiussi braves qu'iaguerries. Chaque île était partagée en quartiers, et chacpe quartier avait son lieutenant qui faisait monter la garde exactement, veillait à l'entretien des armes, et convoquait sop quartier tous les mois pour un exercice général.

Ce fut à cette énergique organisatioi^ que les colons français durent leur constante supériorité militaire sur les Anglais, qui, selon l'expression d'un écrivain du temps, « avaient peuplé les Antilles de pauvres sprviteur? plus propres à ratisser le manioc et à éjamber le tabac, qu'à soutenir Flioifneur de leur pays. »

La mort du commandant d'Énarabuc ayant laissé Saint-Christophe sans gouverneur, et Je capitaine du Halde, qui y servait déjà, ayant refusé de lui succéder, la compagnie nomma à cet emploi M. de La Grange Fromentau; mais, lorsqu'il voulut faire ses préparatifs de départ, il s'aperçut qu'il manquait d'argent, et qu'il lui serait impossible de s'établir dans son ^ouverijement sur un pied convenable. Il se décida donc à résigner sa nouvelle dignité en des mains plus opulentes, et il proposa à M. Lonvilliers de Poincy 4e lui céder toifs ses droits, moyennant un

prêt de quatre mille cinq cents livres et la lieutenance générale de Saint-Christophe.

M. de Poincy, qui faisait partie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, possédait en bénéfices de son ordre plus de vingt mille livres de revenus, et le roi l'avait nommé chef d'escadre de sa marine en Bretagne. « C'était, dit le père Dutertre, un guerrier consommé, un grand politique, un homme puissant en richesse, en amis, et une des bonnes tètes de l'Europe. » Mais c'était en même temps un ancien commandeur des galères de Malte, amoureux de cette royauté despotique de la mer, qui ne relève que de Dieu et de la tempête, habitué aux combats sans merci, aux têtes abattues sur un signe, et aux prises de navires chargés de belles esclaves ; car, conune il arrive toujours, les chevaliers de Saint-Jean avaient fini par adopter, en grande partie, les mœurs des ennemis qu'ils combattaient; et l'on eût dit, à voir leur manière de vivre, que parmi les dépouilles deà Turcs, dont ils s'enrichissaient depuis si longtemps, ils avaient trouvé tous leurs vices. M. de Poincy, qui se sentait mal à l'aise en France, au

milieu des mille entraves que lui imposaient les lois et l'usage, pensa qu'il retrouverait dans le gouvernement d'une colonie éloignée l'autorité absolue qu'il regrettait, et accepta avec empressement les offres de M. de La Grange. Il fut en conséquence nommé gouverneur de Saint-Christophe, le 15 février 1638, et de plus lieutenant-général de sa Majesté dans toutes les îles de l'Amérique.

Il partit, en conséquence^ quelques mois après, avec une suite nombreuse, composée âe soldats, de domestiques et d'ouvriers. Mais, en arrivant à Saint- Christophe, il trouva que son lieutenant, qu'il avait expédié en avant, n'avait rien préparé pour le recevoir. Dans sa première indignation, il voulut détruire les plantations entreprises par celui-ci et le renvoyer en France ; la crainte de se révéler trop tôt aux colons le retint, et il se résigna à recevoir des excuses. Ce fut ce qui perdit H. de La Grange : le commandeur n'avait contre lui que 'de la colère, cette réconciliation forcée changea sa colère en haine.

Après s'être fait reconnaître à Saint-Christophe,

M. de Poincy se rendît dans le même but à la Martinique et à la Guadeloupe. Là, il put s'assurer par lui-même des eiforts prodigieux qu'avaient dû faire les fondateurs pour former ces établissements, et de la négligence que mettait la compagnie à remplir ses obligations. Malgré les demandes réitérées des gouv.emeurs, les colons n'avaient point assez de poudre pour tirer chacun quatre coups de mousquet; les canons étaient sans affûts, il n'y avait à la Martinique, pour tout ouvrier, qu'un charpentier sans outils, et la voile de la chaloupe qui faisait le service de Saint-Christophe ^yant été déchirée par un coup de vent, il ne se trouva point dans les magasins une seule aune de toile pour la réparer *. Or c'était à cette époque et au milieu de cette disette de toutes ressources, que la compagnie écrivait à M. dii Parquet de bâtir à la Martinique un arsenal, une ville et un hôpital 1 M. du Parquet répondit qu'on ne construirait point un hôpital avec les deux mille livres de tabac que la compagnie proposait de con-

i. Lettre de M. de Poincy à M. le président Fouquet, i6 août

sacrer à cet objet; qu'avant de songer à un arsenal, il fallait des armes pour y mettre, et qu'enfin, il commencerait à bâtir la villes dès qu'on lui aurait envoyé des maçons, des -charpentiers, des menuisiers, des serruriers, des couvreurs, et tous les autres ouvriers nécessaires, munis de leurs outils *. La compagnie n'envoya rien, et tout resta dans le même état.

i. Lettre de M. du Parquet à M. le président Fouquet, 17 août 1639.

Le commandeur de Poîncy avait cassé à son arrivée les officiers qui commandaient les quartiers de Saint-Christophe, afin de leur substituer des gens dont il n*eût à craindre aucune opposition. Comme la compagnie avait voulu qu'il y eût dans l'île un juge et un lieutenant civil, il fit nommer à ces deux emplois un brasseur appelé Renou, et le chirurgien Giraut, ce qui le rendit maître de la justice comme il Tétait alors du reste. Sûr ainsi d'imposer à tous ses volontés, il ne chercha plus à se contraindre.

Un habitant nommé Belle-Tête avait une fille

qu'on avait coutume d'appeler to Nymphe de Saint- Christophe. C'était le premier enrant né daus la colonie et pour ainsi dire TÈve de cette race de créoles^ si belles de leur pâleur vivante et de leurs longs yeux noirs pleins de soleil. M. de Poincy, épris de sa beauté, venait la voir si souvent que le père s'alarma de ces fréquentes visites et le laissa voir. Le commandeur ne répliqua rien ; mais, à quelques jours delà, il fit avertir Belle-Tête, dont il savait la conduite peu régulière, que ses désordres étaient un trop dangereux exemple pour sa fille et qu'il se voyait forcé de la lui retirer.

La nymphe de Saint-Christophe fut en conséquence emmenée par ordre dd gouverneur, qui la conduisit lui-même chez madame de La Grange. Celle-ci, humiliée d'une telle garde, qu'elle n'osait pourtant refuser, se vengea par des épigrammes. Kérolan, son frère, qui l'avait suivie en qualité d'aumônier, alla plus loin; il rima un poëme satirique intitulé la Nymphe Christophorine, dont quelques copies furent répandues dans l'île. L'une d'elles arriva jusqu'à M. de Poincy, qui, en la lisant, fut

pris d'une véritable rage. Il fit chercher Kérolau, qui s'était d'abord enfui dans les bois, puis à Saint- Eustache, où il eut le bonheur de trouver un navire anglais sur lequel il s'embarqua; et, après l'avoir assigné en cas de ban et fait crier à trois bricfs jours, il le condamna à avoir la tête tranchée, « sentence que je n'ai pu faire exécuter effectivement^ dit-il d'un ton de regret dans sa lettre à la compagnie, mais qui Va été en effigie *. »

Restait â se venger de son lieutenant. Il commença par faire saisir, comme créancier, toutes ses propriétés; puis l'accusa, ainsi que sa femme, H d'avoir eu recours à des pratiques secrètes pour aliéner les volontés du peuple. » Le brasseur Renou instruisit l'affaire et rendit un arrêt par lequel tous deux étaient déclarés criminels de lèse-majesîél Tous leurs biens furent en conséquence confisqués, et on les conduisit prisonniers à la Basse-Terre avec leur fils, qui était un enfant de huit ans- Leur captivité dura onze mois; enfin, au bout de ce temps,

i . Mémoire adressé au président Fooqaet par M. d« Poincy.

la sentence fut révoquée par suite de l'appel qu'ils avaient interjeté au roî, et ils purent se rembarquer pour la France.

Ce départ délivra M. de Poîncy du seul contradicteur dont il craignît l'influence, et il né songea plus qu'à s'établir dans l'île en souverain. Il commença par se faire construire une demeure qui pût être, au milieu des cases de charpente habitées par les colons, une expression visible de son pouvoir et de son opulence. C'était une sorte de château à quatre étages avec terrasse à ritalienne, chapelle, écuries, et jardins ornés de jets d'eau. A droite se trouvaient les ateliers occupés par les ouvriers qu'il avait amenés d'Europe, et à gauche le quartier des nègres appelé la ville d'Angole. La cour n'était point entourée de palissades, mais de murs solides, qui pouvaient mettre à l'abri d'un coup de main l'arsenal bâti au milieu. Un corps-de-garde défendait l'entrée, et des sentinelles y veillaient nuit et jour.

Une fois établi dans ce château, M. de Poincy décida que les officiers de l'Ile viendraient tous les

dimanches l'y saluer et recevoir ses ordres-, «s bien que ce jour-là, dit un témoin oculaire, ^ eût pris son antichambre pour celle d'un priiit? ou d*un ministre. »

Mais tout en veillant ainsi à se faire rendre les honneurs que souhaitait son orgueil, il n*oubliait point les intérêts de sa fortune. Une sorte de croisade venait de se former en Europe pour proscrire le tabac. Jacques I", roi d'Angleterre, avait luimême écrit un factum contre cette plante dont il comparait les exhalaisons à celles des antres infernaux. La plupart des médecins français en déclaraient Thabilude nuisible; elle était proscrite en Italie, en Suisse même, et Ton n'était point éloigné de l'époque où le sénat de Berne devait publier

dans son fameux décalogue que te crime de fumer était défendu par Dieu même, comme le vol et le meurtre. Ces attaques empêchèrent l'usage de la nicotiane de se répandre, précisément au moment où sa culture avait pris, dans les îles de l'Amérique, un accroissement immense, de sorte que cette marchandise tomba à vil prix. M. de Poincy, à qui tous les droits étaient payés en tabac, jugea un tel état de choses ruineux, et, pour y porter remède, il publia un arrêté par lequel il était défendu à tous les habitants de Saint-Christophe, de la Martinique et de la Guadeloupe, de faire du tabac pendant dixhuit mois, sous peine d'un an de prison.

Bien que la mesure fût rigoureuse et prise dans un intérêt personnel, elle était évidemment utile à tous. Aussi, le gouverneur de la Martinique n'hésita-t-il point à l'accepter; mais, celui de la Guadeloupe refusa de s'y soumettre. C'était toujours ce même capitaine, M. de l'Olive, dont nous avons fait connaître l'étrange caractère. Devenu épileptique, aveugle et fou, il s'était fait transporter de ïa Guadeloupe à Nieves et de Nieves i Saint-Chris-

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tophe, cbercbant partout la santé, qui Tavait quitté, et le repos, qu'il n'avait jamais connu. M. de Poincy profita de son arrivée dans cette dernière lie et de son refus d'obéir pour le faire arrêter. Désirant la souveraineté détentes les Caraïbes, il avait depuis longtemps l'œil sur la Guadeloupe. M. Âubert était même parti aveo la* mission d'en solliciter le gouvernement en sa faveur; mais cet officier, qui avait épousé la veuve de M. Duplessis, obtint pour iui^ même de la compagnie ce qu'il était chargé d'obtenir pour M. de Poincy et revint avec une commission qui le désignait comme remplaçant de M. de l'Olive.

Ce désappointement aigrit le commandeur .contre la compagnie. Réduit par elle au gouvernemeAt de Saint-Christophe, il résolut de s'y affermir par tous les moyens et d'en retirer seul tous les avantages. 11 commença par se conférer à lui-même le monopole des échanges, en défendant aux habitants de se rendre désormais à bord des navires qui arivaient, et forçant les capitaines à lui vendre tout leur chargement, qu'il détaillait ensuite avec

des béoéfices aux colons. Ceux-ci voulurent se soulever; mais la révolte fut aussitôt comprimée, et les mécontents durent en revenir, comme par le passé, aux plaintes sourdes^ aux épigrammes et aux suppositions mensongères, cette dernière ressource des opprimés. Les pouvoirs de M. de Poincy venaient d'être renouvelés pour trois ans. On assura qu'ils étaient moins étendus que les précédents, et, pour le prouver, on fit courir une copie supposée de sa nouvelle commission. Le commandeur, qui en fut averti, pensa que c'était l'occasion de faire un exemple. Un capitaine de quartier, nommé Desmarets, lui avait été signalé comme parlant plus haut que les autres et comme colportant de case en case la prétendue commission; il l'accusa de l'avoir fabriquée, bien qu'il ne sût | ni lire ni écrire, le fit arrêter et mettre en jugement. On ne put trouver des preuves contre lui, mais il fut avéré qu'il avait mal parlé du pape, de Dieu et de la Vierge, et de M. le gouverneur^ i crimes qui méritaient la mort, et pour lesquels il eut la tête tranchée en présence de tous les colons, i

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Cette exécution répandit à Saint-Christophe une véritable stupeur. Pour entretenir la terreur des colons, M. de Poincy fit placer dans tous les corpsde-garde des grues de fer, des chevalets, et d'autres instruments destinés à donner la question, dont l'aspect acheva d'effrayer les plus mutins et les réduisit au silence.

Ces excès, du reste, ne l'empêchaient point de veiller à tout ce qui pouvait servir aux progrès de la colonie, et, pour être despotique, son .gouvernement n'en était pas moins intelligent. Il avait seulement appliqué à la civilisation des colons le système employé pour le défrichement de Tlle même, passant le soc de sa volonté sur ces natures sauvages et les soumettant à la culture par le fer et la flamme. Aussi en exlirpa-t-il les instincts de désordre si profondément, que cette île fut la seule que ne troubla, de son temps, aucune sédition. Ses grandes manière^ et ses habitudes d'homme de qualité furent, en outre, assez généralement adoptées à Saint-Christophe pour valoir plus tard à ses

habitants le titre de gentilshommes des Antilles.

Nous avons déjà parlé de la prospérité de la Martinique, où le nombre des serpents diminuait chaque jour, grâce au défrichement; la Guadeloupe ellemême, qui avait fait la paix avec les Caraïbes, eommençait i se peupler et à retrouver rabondaace sous le gonvemement de M. Aubert; tout enfin marchait à souhait dans les trois coleaies, lorsqu'un désastre inattendu faillit ruiner à jamais teuteia ces espérances.

On se trouvait vers le milieu d*août de Tanpée 1642. Aux pluies qui étaient tombées pendant prés de trois semaines avaient succédé des chaleurs étouffantes; un calme sinistre régnait dans le ciel, et la mer présentait une surface d'acier poli. Tout à coup des grondements sourds retentissent le long des grèves, les îles semblent se plaindre et tressaillir; enfin, à un signal donné, pour ainsi dire, les flots franchissent leurs rivages, la terre s'en^ tr'ouvre, des pans de forêts s'abattent d'un seul coup, et des montagnes s'écroulent comme des édifices fabriqués de main d'homme. Le vent, la pluie

et la foudre éclatent en môme temps, parcourent les étages et renversent tout sur leur passage. On voyait les récoltes tourbillonner au-dessus des mornes avec les débris des habitations; les oiseaux, noyés dans Taîr, tombaient par milliers avec les feuilles et les herbes arrachées; des murs de six pieds d'épaisseur furent renversés, et des pièces de canon emportées avec leurs affûts. Chaque goutte de pluie qui vous frappait aux mains et au visage y laissait une blessure *. Le vent parcourut en quelques heures tous les points du compas. Des vingt-trois vaisseaux qui se trouvaient à la rade de Saint-Christophe, un seul eut le temps de couper son' câble sur l'écubier et de fuir; les vingt deux autres périrent. Le célèbre amiral Ru y ter se trouva au nombre des naufragés et se sauva à la nage.

L'ouragan dura une nuit et un jour. Lorsqu'il cessa, les colons, qui s'étaient réfugiés dans les forts et derrière les montagnes, retournèrent à leurs habitations. On voyait les hommes sans armes

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