Belation, etc., H, p
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Saiut-Christophe pendant quelque temps, dans un ordre de bataille qui présentait alternativement un groupe de navires et une flottille de chaloupes chargées de soldats. Enfin, ceux-ci débarquèrent un peu au-dessous du fort des Dames, sur une plage plus basse que le sol de l'île, auquel on ne pouvait arriver qu'en remontant la rivière Pelan, la ravine de rindigoterie, ou un étroit sentier coupé dans la falaise. Les Anglais choisirent ce dernier chemin; mais M. de Saint-Laurent, qui venait d'y arriver avec une douzaine de cavaliers,' les tint en échec jusqu'à ce qu'il eût été rejoint. Les assaillants se portèrent alors vers la rivière, d'où on les repoussa avec le même emportement. L'ardeur des Français était telle, qu'une chaloupe ayant voulu aborder à quelque distance du champ de bataille, des colons qui l'aperçurent de loin accoururent sans chef pour la recevoir à la lame, et, comme les ennemis semblaient hésiter à leur aspect, il^ jetèrent leurs fusils, se lancèrent dans la mer, abordèrent la barque à la nage, et tuèrent tout ce qui s'y trouvait. Pendant ce temps, le lord Henri Willougby, qui
était ivre dep\ds le matin, dormait tranquillement dans sa frégate, au bruit du canon et de la mousqueterie. Ses officiers ne savaient à quoi décider, lorsqu'il parut enfin sur le pont et vînt s'appuyer contre la Usse conune à un balcon. On lui apprit alors que les chaloupes de débarquement avaient été forcées de rejoindre les navires, laissante terre cinq cents hommes qui demandaient du secours.
— Du secours I répéta le lord en regardant son tillac couvert de morts; qu'ils prient Dieu de les sauver! Et il ordonna d'appareiller.
Cependant, comme il s'aperçut peu après que les malheureux qu'il avait abandonnés venaient d'être reçus à merci par les Français, qui étaient déjà descendus sur la plage pour relever les blessés, il fit ranger la terre et y envoya toutes ses bordées, tuant la plupart de ses compatriotes dans le seul but d'atteindre quelques ennemis.
Cette nouvelle victoire fit attendre aux colons avec plus de patience les secours de la France qui leur étaient annoncés depuis plus d'une année. Grâce auxinstances de Colbert, l'amiral deBeaufort avait effectivement reçu Tordre d'équiper une flottille pour les Antilles; mais les capitaines désignés au commandement des navires s'excusèrent, « représentant à l'amiral que les actions faites en ce pays étaient dérobées à la cour et ne servaient en rien ^à leur avancement ^ » Le duc de Beaufort,
i. Rdation, etc., vol, II, p. 2S4
faveur de nos colons. Après les avoir laissés supporter toutes les fatigues de la guerre, on leur en arrachait la moisson -/tant de persévérance et de courage n'avait d'autre résultat que de les ramener au point de départ, et les vaincus se retrouvaient, grâce à la diplomatie, sur un pied d'égalité avec les vainqueurs.
Le traité fut pourtant exécuté de bonne foi; mais les Anglais, qui avaient à s'indemniser de grandes pertes, jugèrent que cette réparation ne sufllsait pas. Conune ils avaient commencé les hostilités longtemps avant la déclaration de guerre, ils pensèrent qu'ils pouvaient les poursuivre longtemps après le traité de paix, et leurs corsaires continuèrent à prendre les navires, à enlever les nègres et à piller les. marchandises de nos colons qu'ils vendaient publiquement à la Barbade et à la Jamaïque.
Tant que ces brigandages profitèrent aux Anglais, toutes les réclamations furent inutiles; mais leur déloyauté devait recevoir sa punition. Les pirates dont ils avaient autorisé les violences contre notre commerce ne lardèrent pas à trouver rautorisation
trop restreinte. Ennuyés de choisir leurs enneipis, ils déclarèrent la guerre au genre humain, hissèrent à leur pic ce terrible pavillon noir sur lequel apparaissait le squelette de la mort perçant un coeur saignantj et devinrent aussi redoutables à leurs compatriotes qu'aux autres nations.
Les incroyables expéditions de ces bandits répandirent successivement la terreur dans les ports d'Angleterre, d'Espagne, de France et de Hollande. Pendant près de dix années, il n'y fut bruit que d'Edouard Low qui coupait les oreilles à ses prisonniers pour les leur faire manger en poivrade; du capitaine Theach, dont la longue barbe noireétait ressée avec des rubans, Tëcharpe garnie de six paires de pistolets et le chapeau orné de deux mèches allumées; du major Stede Bonnet, de Jean
Rackam et d'une foule d'autres qui pillaient les navires, pendaient les ofllciers et déposaient les équipages dans des lies désertes K Le nombre de ces écumeurs de mer finit par devenir si grand, qu'ils songèrent à fonder dans l'Ile de la Providence une république dans laquelle les devoirs du citoyen devaient se résumer en une seule phrase : être ami de soi-même et ennemi de tout le monde. Hais heureusement leur projet avorta.
Du reste, ces transfuges d'une société que la plupart d'entre eux haïssaient surtout parce qu'ils n'y pouvaient rentrer, n'attaquaient point seulement les armes à la main les institutions qui les condamnaient; aux heures de repos ils s'efforçaient de se les présenter à eux-mêmes sous des formes odieuses ou ridicules, comme ces démons du sabbat qui parodiaient les saintes cérémonies de l'Église pour se consoler d'en être exclus. Le capitaine Johnson nous a conservé le canevas d'une de ces satires jouées par Austie et par ses compagnons dans les caies qui
i. Histoire des Pirates anglais^ par Charles Johnson.
avoiftinent la côte méridionale de Cuba ^ Le capi* taine des forbans est déguisé en juge et assis sur un arbre ; au-dessous sont les jurés et le procureurgénéral. On amène un des pirates les mains liées et la lâte basse.
LE PROCUREUR-GÉNÉRAL, prenant la parole. — Sauf le bon plaisir de votre seigneurie et de messieurs les jurés, voici, devant vous, un indignissime coquin que je vous supplie de faire pendre comme ayant commis plusieurs actes de piraterie sur la haute mer. Les preuves de ces actes sont aussi claires que nombreuses : d'abord ce drôle a essuyé plus de mille tempêtes et s'est toujours sauvé quand le navire se brisait, preuve évidente qu'il était destiné à la potence, selon l'article de loi qui établit que quiconque est né par la corde ne périra jamais dans Veau. Secondement il est certain qu'il a bu de la petite bière, ce qui ne peut laisser aucun doute sur sa culpabilité, d'après les belles paroles de votre sei-
i. Bittoire dei Piratet anglais, p. 260-S64.
gneurie elle-même, qui a déclaré que tout homme sobre était un fripon 1 J'en pourrais dii:e davantage^ mais l'eau-de-vie est à sec, et un magistrat vraiment digne de ce nom peut-il parler selon les lois quand il n'a rien à boipe ? Je prie donc monseigneur de m'excuser et je conclus à ce qu'il lui plaise d'en finir avec ce vaurien.
LE JUGE. —Voyons, drôle 1 qu'as-tu à répondre pour que je ne métamorphose pas sur-le-champ ton corps en merluche séchée au soleil? Es-tu coupable ou non coupable?
LE CRIMINEL. — Non coupablo, sous le bon plaisir de votre seigneurie.
LE JUGE, avec colère. — Non coupable 1 Si tu répètes ce mot, drôle, je t'envoie à la potence. Réponds-moi seulement, comment veux-tu être jugé?
LE CRIMINEL. — Sclou Ics lois dc mou pays.
LE JUGE. — Le diable temporte 1 {Se tournant vers les jurés). Il me semble, messieurs les jurés.
que nous pouvons tout de suite condamner ce coquin.
LE PROCUREUR-GÉNÉRAL. — C'CSt mOU EViS, CBT
si on le laissait parler, il pourrait se justifier, ce qui serait un affront pour la cour.
LE CRIMINEL. — Jc VOUS supplie, mouseigneur, de réfléchir.
LE JUGE. — Qu'est-ce que c'est?... tu oses parler de réfléchir 1 apprends, maraud, que je n'ai réfléchi de ma vie... Je juge.
LE CRIMINEL. — Mais j'cspèrc que votre seigneurie daignera écouter mes raisons...
LE JUGE, rinterrompant. — Entendez-vous, messieurs les jurés, comme ce misérable babille?... Nous n'avons que faire de tes raisons, coquin; nous ne sommes pas ici pour entendre des raisons. . . nous procédons selon les lois!... Le dîner esMl prêt?
LE PROCUREUR-GÉNÉRAL. — Oui, mouseigueur.
LE JUGE. — Écoute donc, faquin, écoute et viens devant la barre. Tu dois être pendu pour trois rai-
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sons. La première, parce qu'il ne serait pas juste que je présidasse ici sans que personne fût pendu; la seconde, parce que tu as une mine patibulaire; la troisième, parce que j'ai faim 1 Car sache, misérable, que quand le dîner du juge est prêt avant que le plaidoyer soit fini, on doit condamner le prisonnier à être pendu, de peur de laisser refroidir la soupe. Voilà les lois de ton pays ! Holà ! geôliers, qu'on emmène ce coquin^
Certes, cette parodie de la justice anglaise révèle
plus d'observation et à!hvmour qu'on ne devrait en
attendre de pareils hommes; mais il faut se rappeler
que les pirates de cette époque ne furent point tous
de grossiers matelots poussés au crime par la
crainte d'un châtiment ou par la pauvreté. Plusieurs
officiers de marine anglaise se baissèrent séduire à
cette vie d'aventure et y apportèrent les ressources
d'esprits cultivés. Ce furent eux qui donnèrent à cette
insurrection contre la société une sorte de couleur
et de consistance, et qui réussirent même à gagner
quelques gouverneurs de leur nation, qu'ils asso-
cîèrent à leurs pirateries. Enfin, les mesures prises à la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingae et à la Jamaïque, réussirent à délivrer l'Atlantique de ces écumeurs de mer, qui de 1675 à 1720 avaient abordé plus de cinq cents navires et détruit ou pillé pour plus de vingt millions de marchandises.