INFINIMENT PETITS
Midi venait de 8oimer & ThorlogQ de la grande église de Stattgard, lor8Qu*uBe obaifle de poste s'arrêta doYant Thôtel du Grmid-Meh gd. n en descendit un jeune bomme de Jxnme nûBe^ cravaté avec smn et ayant l'air joyeux d'un éccili^ en vaoancea. C'était M* fiigiamaod feWalknaër, aimable gentilhomme du dnché de Bade, auquel ses parents avaient laissé, à dMaiit d'asgent) beaneoup de goût pœir en défi^iuer.
Malheureusement le sort ne Tavait point protégé jusqu'alors. Il avait longtemps langui dans un petit emploi qui lui permettait à peine de porter des manchettes une fois par semaine et d'acheter deux chapeaux par an; mais enfin la fortune s'était lassée de lui être contraire, et il arrivait à Stuttgard avec l'espérance d'y trouver une position plus brillante.
L'hôtelier le conduisit, après force salutations, à une petite chambre élégante où il y avait des rideaux de soie, des bougies et un tire-bottes. Sigismond comprit qu'il était descendu dans un hôtel du meilleur ton, et, par conséquent, fort cher.
— A la garde de Dieu ! dit-il en ôtant son chapeau. Après tout, ma position va changer; il faut que je m'habitue à vivre comme un homme bien né.
Tout le monde sait qu'un homme bien pé, est celui pour qui la société fait beaucoup et
qui fait pour elle le moins possible; la considération publique nous étaat acquise ici-bas, juste en raison inverse de notre utilité.
Sigismond, qui éprouvait encore l'agitation du voyage, ouvrit sa,.,fi^te^,piQiur,,rQ«pirOT
pi#s,^y3ia^,ï;p,se.»iwnjçiwMi jjKUpçw^riw
t)^ppit .d^M^ )n^spn,)vpî»î]}i9 W6 'ji9NMr(<U^ CBÂ.^QHrilift ?*iVijfe-,SigiwiW«d;WaiUlîeVr.l^ t^f^p ,l?pppft,^«caf)?pD^,pw(P»aô»paiç.c«W ^î»|ç,R^I;ç^^^e.^v$^^pe|.; iLpfl^salapiftW d*5if»Wif
L'inconnue rendit . 1», , «alut . - 1 ,Sjgi$rnpiwl > i^fr b^«dji Ati f*iffW m'ai j \9ii trouvait» »Qb»TBWïte ; elle éclata de rire; enhardi de nouweauiilîluî f^fWq^ nu baiser ;, }a Jeune t&lle) ^$mH »la fe-
,n rnfBoav4it>»o)tee fcérpg,iCitef^ôi>,w»f.Brewe 4W,j^i'wiWf^e;n^Qiifriun ,ef^mif^&imrfïQni d'aventure. D'honneur^ ,,PtiAttg?,^dH.w<i pteU 46» ^ jg,i«ï^eHï;PW*>.4aïiiabiteCr.M -^u n
246 I^ VALISB NOIRE
Le dîner ne devait Mre servi que dans une heure, il voulut employer ce temps à paroottrir la ville, à en prendre possession. Il trouva les rues pleines de gens qui retournaient chez miii9«^X[t]trgqp»M&enaient afin de gagner de Di^^ti«^ql^}èttiédn9ae§^Ilâcelâ«k!eHt les pttftuDMdb^rm «fteffl^t(nfrtMfit ^iâ(>s0%M
jpdnifM^ gm«tley ^mm^^ htmë^ê(îiiM^ÈfSl
*9ic4!iB;'a»ipDtS.dète«t0flfe€feJ«î''''» ^nnu\o'M\ï\\
; ' mi^vuto^premU xsi pldish' «tilgtliâ' ii mi
IMlriÉ)UVement.''îJ n'-M-rhi'. rnli ')F) i;l!;l'>') '.:! »
''iHi^QQdlâjatiÉiseiaofiteitd n séiâtsatt^t^^^Mm le monde a l'air de vivre ici pour s'amnéèP. Que 'jîaini0TOr^b!<4lt. Wàà «l'^dei ' ïiête^Hlei'ai 'toujtn»9'f)i3nsô, iltïi>'a>^B^>)es' g^âfÂdesivilMs
oflrottCOlfapWlttlfè^a ViG;»rnH^ » n /nutn ./RJ
11 ne pottvfetitr>sëi tdsâ9rde'^i^M^.te' fifàte
LA VALt» NOIRB 247
qui piBsait. U lui mnblait déjà emmltre tous les gens qui allaient devenir ses eoncito^s. Il répétait tout bas leurs noms qu'il li^t sur les ^seigQQS, il 8d sentait pfês de les saluer et de s'informer de leur santé.
Il continua à mardier^ atn^ llfré à ses heureuses rêveries et abandonnant m hasard le sMHiâel^ tamraer à rhdtel du (hmd-Môgd.
Il Alt sén31^a(|ëiâl»ft/)ctv{'fi terMUttav^après une assez longue promëbalde^âcmiiUliîperte
-'mvbtmmhi àMVimmfHfPàmiV9e(misUifé à table. 11 reconDut^^|^iAfiltiléiid«tiVtves^an(de ses anciens compagnons de g^tUnoMRrf.Aliteine Belleman. Les deux jAoïÉsnff en^iMlteà&îrent la main et s'assirent l'un à côtô'dd Paute, en VibfofmBûi ittdpiqqtHmieiilidaf^niotif âb leur voyage à Stuttgard. ,^' 'Mb i j w^
Hh^ Je^«vièn>(fii|r^'Oa)i^dii:)iiQe.t{â
— J'y venais dans le même but, répondit Belleman ; mais j'ai perdu tout espoir.
— Pourquoi donc?
— La place que j'ambitionnais dépend du président.
— C'est comme la mienne.
— Je viens de le voir; il m'a déclaré qu'il se présentait un concurrçAt.r^5fti4 4f&^IJiîW*S incqatçstoW«P/^ Quir»e.fi«çftiti|)lEéfé^^r ini lî
— Je n'ai pu savoir son ï^wft'f^UPJBWW
mOH-ftSjfiUTirrlldmiaiçtottÇnnn.noT.i fl /.Idr.l n
trrM-^Bt )£purtdi9f>pittSrf6at|)p«drenÉr dttii^énérail
Swurberg. (arr.hrji;: {■ f^jj.nvr
iîîrr'Cî'QftriQQlailM^'éefia^SigiisqiiNid^ ^em frappant joyeusement la table de ses deiu^pcâligs.
— Tu le coimais? demanda Belleman.
— Pardieu... c'est moi...
Antoine fit un bond en arrière, en poussant une exclamation de surprise.
Sigismond réprima aussitôt sa joie pour prendre un air modeste.
— Pardon, mon pauvre ami, ditil, je suis désolé d'être la cause de ton désappointement; mais cette place m'était promise depuis longtemps; j'y avais des droits, comme on te l'a dit.
— Et tu es le neveu du général Swurberg? ajouta Belleman.
— Il faut bien être le neveu de son oncle, répondit Sigismond d'un air spirituel et dégagé. Du reste, mon cher, sois sans inquiétude; j'espère acquérir quelque influence sur le président; la première place de conseiller vacante te sera réservée.
Le dîner venait de finir; Sigismond, qui sen-
tlO LA TALISS NOIHB
tait Vespèio^ ié généioritS qae dimiie toujours une victoiie remportée, ne voolut point abandonner Beileman à la tristesse de sa dôfaite; il demanda à lliôtder le cbemin de la promeu^de la ptas ftéqaentée, prit Antoine parle bras et sortit avec loi.
Gep^ndAnt celui-ci ne se prôtait qu'avec répugnanee anx avances de son heureux fini. Il trouva la promenade mal plantie, les lémmes laides et le temps sombre. Le vrai soleil des hommes n^est pas au ciel, mais dans le cœur : C'est la joie I
Lorsqu'ils furent arrivés sur une élévation d'où Stnttgard apparaissait dans toute son étendue, Sig^ond s'arrêta et jeta un cri d'admiration; son compagnon haussa les épaules avec mépris.
~ J'ai toujoufs détesté Taspect d'une grande ville, dit-il; qu'estce que cela? une ruche sans miel; upe fourmUière où Ton se donne beau-
liA VALISE NOIRB 2Sl
GOQp de lâfll povr rien... Mais la vie huoitine est ainsi faite, c'est partout l'action sans but î leatt^ court, lo vent pasae, Toise&fl rôle, rhommetiëlUt; oà trat oeià vii441?;.. m néaot^ sans âoute^v. et cpidie lof goinrei» tout ce BM)Uvt»iiBiit?... le hMârd... Il y en a qui airivoit sans purtir... 4'atitres iqni poirtmt toDjoûis et n'«rrivent jamai&.« les Itettieui •ontdesp^esov desonctesqni iemr gardent une pkoe du» ia vie, cùismo au tliéftti^, et lesfldsérables qui fentqaeue soifô le vent et la plaie an l»Breaa âu4eBtifi> arrivent ^q^sd il q; a plus de billets.
Sigimmid se sentit blessé de cette espèke Morien à ce qoi leur «tait a¥rivé«
— La prenéfere condition peur avoir une place est d'y avoir droit par ses talents, réponâit41 sMeud^u^t; mais les pauvres d'esprit soBt GOULHie les pauvres d'argent; payer, leur parait une injustice.
252 LA VALISE NOIBE
Et comme il vit que Belleman allait se blesser.
— Au reste, ajouta-t-il en souriant; pourquoi parler philosophie après dîner ? à âemam les affaires sérieuses ! Digérons comme de loyaux Allemands, en regardant les nuages pour avoir l'air de penser. Peut-on se plaindre de la société ou de la vie quand on sent cette brise chargée de parfums, quand on entend ce murmure du fleuve et des feuillages ?... Il n'y a ni heureux^ ni misérables dans le monde, Belleman ; toutes les conditions sont également esclaves de la misère ou de la vanité. Le riche a besoin de Tadmiration du pauvre^ le puissant de l'approbation du faible. Regarde ces femmes charmantes qui pa£ssent, eh bien, c'est pour nous qu'elles veulent être belles; ce somptueux équipage n'a été doré que pour chercher nos yeux; ces laquais sont habillés en velours non pour eux, mais pour nous; ce
vieux gentilhomme lui-même qui vient de ce côté en se tenant si mal à cheval, ne s^expose à se casser le cou que pour nous plaire.
Un cavalier d'un âge mûr et d'une toilette recherchée, venait, en effet, de paraître sur la promenade. 11 était aisé de voir au premier coup d'œil que sa monture n'ignorait aucune de ces gentillesses qui fournissent à un cavalier, vingt fois par minute, l'occasion de se jeter par terre. Elle marchait en piaffant, en toomant sur elle-même et en mâchant son mors, fort occupée de faire autant de pas en arrière qu'en avant, ce qui est la dernière perfeaiion dans l'éducation d'un cheval de manège. Le vieux cavalier tâchait, quoique mal à Taise, de prendre une pause de centaure.
Belleman s'arrêta pour le regarder de loin.
— Ne croirait-on pas voir une paire de pincettes à cheval? dit-iU 11 faut que ce soit un
bien grand seigneur pour avoir le droit d'être si ridicule.
— En effet) observa Sigiamood { tous les {ntomeneurs le saluent avec déférence et les dames lui adressent d^aimables sourires.
^ Lâches flatteurs, murmura BellcmiOi si c*était un meunier ils le montreraient au doigft* Le voilà qui parade maintenant devant ce carrosse) ne dirait*on pas le dtnvn d'une troupe d'écuyem forains ? j'ai envie de le siffler.
-^Tate^toi, il vient vers nous ; c'est un homme important) car il a plusieurs décorations.
~ Pardieu 1 je veux le voir de plus près, ne fûtH^e que pour lui rire au nez» Il ne sera pas dit qu'une telle caricature aura passé impunément sous les yeux d'an homme libre.
— Prends garde à ce que tu vas faire, Belles man ! s'écria Sigismond.
— Je ne suis pas fonctionnaire public, moi^ je puis avoir une opinion.
En prononçant ces mots, il descendit à grands pas la butte verdoyante et* vint se placer sur le bord de Tallée que suivait le cavalier; mais tout à coup, Sigîsmond le vit s'arrêter, faire un pas en avant et saluer humblement le vieux gentilhomme. Dans ce moment, le cheval fit une volte subite, s'accula à un arbre et le chapeau du cavalier vola au loin, emporté par le vent. Belleman se précipita à sa poursuite, le manqua trois ibis et finit enfin par rattraper. Il le brossa soigneusement avec la manche de son habit) courut à Thomme ridicule et le lui remit en s'inclinant.
— Que diable fait-il donc? se dît Sigîsmond.
Et, curieux de connaître la cause de ce prompt changement, il voulut gagnelr l'allée 5 mais le cavalier venait de quitter la promenade et Belleman l'accompagnait toujours tête nue.
256 LA VALISE NOIRK
Sigismond revint à l'hôtel sans pouvoir rien comprendre à ce qu'il véhait de voir. Comme il allait passer le seuil de la porte cochëre, il aperçut sa jeune voisine qui rentrait également; il demanda son nom à Thôtelier.
— Celte petite, monsieur, répondit-il en hochant la tête, s'appelle Rose Schôfler.
— Et que fait-elle?
— C'est une demoiselle... une demoiselle libre, comme on dit. Telle que vous la voyez, avec ses grandes paupières baissées et ses mitaines noires, il lui a déjà fondu plus d'un héritage entre les mains. Elle est venue habiter mon hôtel parce que je reçois beaucoup de jeunes Anglais qui voyagent pour leur instruction....
Sigismond se sentit attristé par cette découverte, il résolut de ne plus ouvrir sa fenêtre et de ne plus envoyer de baisers à travers la rue.
La nuit commençait à venir, il monta dans sa chambre, fit allumer les bougies et se mit à
LA VALISK NOIRE 257
composer une ode latine, en vers, genre d'exercice qu'il avait substitué, depuis quelque temps, à la tapisserie.
Cependant l'ennui ne tarda pas à le prendre : il se leva, s'approcha sans y penser de la fenêtre et se nîît à ternir les vitres de son haleine pour y écrire ensuite son nom. Il avait déjà ainsi paraphé tous les carreaux placés à sa portée, lorsqu'un bruit de voix frappa son attention. 11. entr'ouvrit doucement la croisée et avança la tête... Un homme, qu'il reconnut à sa tournure pour le cavalier ridicule qu'il avait remarqué à la promenade, était debout devant la porte de sa jolie voisine, suppliant à demi-voix la vieille servante de lui ouvrir ; mais celle-ci le refusait.
— Vous savez bien, disait-elle, que mademoiselle ne veut pas vous voir.
— Je lui donnerai tout ce qu'elle voudra, Marthe.
«— Inutile» monsieur, elle n'aime pas les nez qui sentent le tabac, à ce qu'elle dit ; et puis vous n'êtes pas de la même opinion; mademoiselle est pour la révolution française.
•— Marthe, répétait le vieux gentilhomme, ouvre-moi, je te donnerai dix dftcats.
— Ne me tentez pas, et retournez chez vous; c'est-y pas une honte de voir un homme d'âge tourmenter comme ça des jeunesses; ça veut encore casser des noisettes quand ça n'a plus de dents,
A ces mots la vieille femme se retira en grommelant. Le solliciteur l'appela, de nouveau, deux ou trois fois, mais inutilement
Il descendit enfin une marche du perron, puis s'arrêta : évidemment, il ne pouvait se résoudre à partir. Sigismond entendait chez sa voisine des chuchotements et des rires étouffés. Tout à coup, une fenêtre s'ouvrit visà-vis la sienne, Rose s'avança doucement te-
nant i la main un vase d'agate où baigaait un bouquet de réséda {le visiteur éconduit leva la tète.
•»<- Rose ! murtnura^t^il.
Une pluie d'eau et de fleurs Tanpécha d'en dire davantage.
Sigismond ne put retenir un éclat de rire» Le vieux monsieur se détourna et Tapetçut à la croisée.
-^ C'était un tour arrangé, grommela-t*il.
Et, rasant les murs d'un pas honteux, il disparut dans l'obscuritév
Cependant Sigismond ne profita point de Toccasion pour lier conversation avec Rose. CellB-d lui lança en vain de douces œillades, sa prochaine dignité de conieiller l'obligeait & avoir dès mœurs; puis il se sentait envie de dormir ! Il referma sa fenâtre.
«^ Une courtisane... se dit^il dédaigneuse^ ment en tirant sa cravate et cherchant son
260 LA VALISE NOIRK
foulard de nuit; une courtisane!... fi!... je les ai toujours détestées.
Faire commerce de sa beauté !... horreur !... cette petite me paraît hideuse depuis que je sais la vérité. Je voudrais répondre à ses agaceries que je ne le pourrais. . . C'est tout simple ; quand oh a une certaine délicatesse de principes...
Il s'endormit en murmurant ces mots.
La nuit fut pleine pour lui de songes heureux. Il rôva qu'on le nommait président, puis qu'il épousait une princesse allemande lui apportant, en dot, une armée de trois hommes et le droit de nommer un demi-député à la diète.
A peine fut-il éveillé le lendemain, qu'il courut à sa fenêtre pour savoir le temps qu'il faisait (Sigismond tenait au beau temps comme un baromètre); il trouva le soleil levé et sa voisine aussi. Elle cousait une paire de gants, à sa croisée, en fredonnant une ballade de Burger.
A la vue de Sigisroond, elle rougit d'abord en souriant, puis sourit en rougissant. Le futur conseiller, qui pensait encore à sa princesse, salua sèchement : Rose baissa la tête d*un air triste.
Il referma la croisée pour se mettre à sa toilette. Le président recevait de bonne heure, comme tous les gens en place, afin de se don* ner Tair actif. Le jeune homme s'habilla donc en toute hâte, plaça la lettre du général dans la poche de son gilet, à gauche, afin de l'avoir sous la main, et se fit conduire.
Il fut d'abord frappé de la magnificence de l'hôtel dans lequel il entra. Les hautes fenêtres, les larges escaliers, les immenses vestibules, tout annonçait la puissance et la richesse. Sigismond se sentit intérieurement saisi de respect pour un homme si bien logé. Son assurance diminuait à proportion de la
grandeur des appartements qu'il traversait, et
il finit par trembler en se trouvant dans une salle tonte tapisséedesine et garniedefauteuils de velours. •
Il remit cependant la lettre du général ; on la pria d'attendre que Sa Gr&ce eût fini sa toilette.
Une fois seul, Sigismond parcourut Tapportement, d'abord du regard» puis d*un pas urtif. U regarda, sans les voir, toutes les gravures qui décoraient les murs, prit du tabac, sans s'apercevoir que sa tabatière était vide, et consulta sa montre bien qu'il ne Mt Tbeure de rien du tout : enfin il s*aflsit, pour repasser dans sa mémoire les compliments qu'il avait arrangés; notre héros se piquait de connaître le monde et de savoir plaire au besoin.
— Tous les hommes se ressemblent, pensa* Ml; prenez beaucoup de vanité, autant d'égoisme, quelques qualités de hasard, le double de vices déguisés en vertus ; mêlez bien le tout et vous aurez indilTéremment un roi ou un sa-
LA VALISE NOIIIE 263
vetîer. Le plus sûr moyen de réussite est de se montrer humble et de ftiire valoir celui qui vous protège. 11 n'y a qu'à laisser parler les gens pour qu'ils vous trouvent de l'esprit. H faut flatter pour arriver, c'est une loi sociale tout aussi bien que de subir un examen pour être vétérinaire. Que m'importent, après tout, quelques mensonges polis adressés au président? il est moins désagréc^ble de mentir que d*avoir un cautère, et je m'en serais fait mettre aux quatre membres pour devenir conseiller* Le président ades faiblesses, tant mieux, ce seront autantde crampons qui m'aiderontà monter.
Comme il achevait ce monologue, une porte s'ouvrit, et il vit paraître une robe de chambre verte.
— Sa Grâce ! cria un domestique.
Le jeune homme et le président firent un pas l'un vers l'autre... mais tous deux reculèrent en même temps. Sigismond venait de
reconnaître le vieux solliciteur repoussé la veille par Rose Schôffer, et le président, l'étranger qui avait ri de sa mésaventure.
Il y eut un moment d^embarras pour tous deux; enfin le président recouvra sa présence d'esprit, et, prenant un ton de dignité froide :
— e'est monsieur que le général me recommande ? demanda-t-il, en montrant la lettre qu'il tenait négligemment à la main.
— Moi-môme, répondit Sigismond tout tremblant.
— Monsieur a des droits, sans douté ?
Le jeune homme le regarda avec étonnement. -— Sa Grâce doit avoir vu dans la lettre du général... balbutia-t-il.
— En efflfet, je me rappelle... Il parle de mémoires sur l'administration I... mais qui n'en écrit pa3 aujourd'hui ?... un titre de docteur !... tout le monde l'a... Cependant je verrai... Je désire être utile à une personne re-
commandée par le général. . . revenezme voir.. . plus tard.
En parlant ainsi, Sa Qràce reconduisait agréablement Sigismond vers la porte. Celui-ci comprit que tout était perdu s*il n^inslstaitpas.
— Pardon, dit-il avec le courage du désespoir, mais le général m'avait fait espérer que la protection de Sa Grâce me serait assurée.
Le président fronça le sourcil.
— Ai-je fait quelque promesse? demandat-il sèchement.
— Auctine... mais le général croyait... il m'avait dit... c'est d'après son conseil que j'ai quitté l'emploi que j'occupais, espérant me fixer à Stuttgard.
— Vousy connaissez quelqu'un ? demanda le président avec intention.
— Personne; je suis arrivé seulement d'hier.
— En effet, je crois avoir déjà vu monsieur. A l'accent de rancune et de colère voilée
266 LA VALI8E NOIRK
dont ces derniers mots étaient prononcés^ Si*
gismond comprit que tout espoir était perdu. Il fit un pas en arrière et joignit les mains<
^ Oh 1 pourquoiai-je vu ce que j*ai vu f d*6cria-t-il.'
— C'est la traduction d'un vers d'Ovide, à ce qu'il me semble, observa froidement le pré» sident.
Le jeune homme tourna trois fois son ^apeau et regarda autour de lui d'un air efbré; une sueur froide baignait son fW>nt et il fit un pas pour sortir; puis s'arrétant encore:
*- Et, puis-je savoir de Sa Grâce à qui ma pi... la place de conseiller, veuX'je dire, est destinée?
Comme il achevait cette question, la porte s'ouvrit et le laquais annonça:
— Monsieur Antoine Belleman.
Ce fut un trait de lumière pour le président.
— Voilà ma réponse, dit-il en montrant Belleman.
Celui-ci s'arrêta stupéfait.
— Moi, conseiller !... s'écria-t-il.
— Je n'ai point voulu vous l'annoncer hier, quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer à la promenade; la chose n'était pas encore décidée; mais depuis, les droits de chacun ont été mieux établis.
— C'est juste, pensa Sigismond, il lui a ramassé son chapeau; mol, j'ai ri du verre d'eau qu'on lui avait jeté. 0 lâcheté et dépravation!... et voilà ce qu'on appelle une société?
La porte était ouverte, il prit son chapeau à deux mains et s'élança dans l'escalier, puis dans la rue.
Cependant, une fois au grand air, il ralentit le pas afin de se reconnaître. Il avait un poids horrible sur la poitrine; il se sentait à la fois
furieux et humilié, il eût voulu pouvoir décharger sur quelqu'un la douleur qui l'oppressait ; il lui semblait que son entretien avec le président était écrit sur son front !
11 traversa ainsi les rues, les places, les carrefours, jetant aux passants et aux maisons un regard furieux; dans ce moment Stuttgard lui parut affreux.
— Quel bruit I murmura-t-il, quel désordre!... pourquoi tous, ces paresseux dehors... on ne travaille donc point ici?...
Et sa pensée se reportant vers sa propre aventure :
— Au fait, à quoi bon?... ajouta-t-il, ne suffit-il pas pour réussir dans ce pays de ramasser les chapeaux des grands seigneurs? 0 ville d'injustice et de débauche, Sodome wurtembergeoise, tu n'as de récompense que pour les flatteurs... ville maudite, je secoue sur toi la poussié»re de mes souliers.
Comme il achevait celte imprécation, il fut rejoint par son heureux concurrent.
Belleman avait pris à son tour l'air joyeusement compassé et l'accent de condoléance triomphale que Sigismond avait la veille.
— Eh bien ! dit-il, mon pauvre ami, je m'étais trompé, il paraît qu'en définitive mes titres ont été reconnus.
— Il s'agit bien de titres, répondit Sigismond ; la faveur ne décide-t-elle point de tout ici-bas?
— Vous pensiez autrement hier, et, de votre aveu, il n'y avait que les pauvres d'esprit...
Il n'acheva point, mais Sigismond se mordit les lèvres de dépit,
— Du reste, ajouta Belleman avec une dignité pleine de grâce, vous pouvez compter sur moi; le président me veut du bien, et lorsqu'il mourra un autre conseiller...
WalknaOr n'en écoula pas davantage, il
270 hk VALISE NOIBE
lança à Antoine un regard dô dédain e\ lui tourna le dos.
Cependant sa marche désespérée à travers les ruesd^Stuttgardravait fatigué; il regagna rhôtel et monta dans sa chambre, où il commença, an attendant le souper, des réflexions philosophiques sur ce qui lui était arrivé.
— Après tout, se dit-il, pourquoi me désoler? Ma douleur fait la gloire du président; c'est un hommage rendu à sor pouvoir; en m'affligeant je me fais le complice de sa vengeance. Mon avenir est compromis, il est vrai, je suis sans place, sans ressources, et, une fois mon mémoire payé au Grand-Mogd^ il me restera tout juste de quoi acheter une corda et un clou pour me pendre ; mais il est de ma dignité de supporter ces contrariétés sans chagrin et sans plaintes. Sa Gr&ce me croit sans doute maintenant couché avec une fièvre d'espoir rentré et prenant du tilleul pour me cal-
LA VALISE NOIRB 27t
mer les nerfs, eh bien ! je veux le narguer en passant une joyeuse soirée.
Et, tirant le cordon de la sonnette avec la résolution d'un millionnaire :
— Qu'on me serve à souper ! cria-t-il au garçon qui entra. Du madère, une bouteille de Chypre et ce que vous aurez de plus délicat ; allez.
D ranima ensuite le feu du poêle, ferma ses rideaux et alluma quatre nouvelles bougies.
Les valets reparurent bientôt, portant une table garnie, et Sigismond se mit à souper.
Dès le premier service, ses idées devinrent plus riantes; il trouva qu'en y pensant bien la perte d'une place de conseiller n'était pas irréparable et qu'il pourrait en obtenir une autre aussi avantageuse et moins pénible. Au second service, il se réjouit d'avoir été refusé par le préludent et de n'avoir pas engagé, par leâ liens d'un emploi subalterne, un avenir réservé aux plus hautes destinées. Enfin, au dessert,
il se crul prince d'un palais enchanté, où des génies dociles étaient chargés de satisfaire tous ses désirs 1 Le vin avait accéléré le mouvement de son sang; son cœur était plusléger; les murs s'agitaient autour de lui et le planchejr se balançait doucement sous ses pieds comme un hamac. Il plaisanta avec le garçon qui parut ravi de son esprit, lui demanda si la soirée était belle, vida son dernier verre de Chypre et sortit en prenant toute la largeur de l'escalier.
Le ciel était pailleté d'étoiles. Sigismond pro- . mena autour de lui des regards charmés. Jamais une ville ne lui avait paru si belle au clair de lune : toutes les maisons lui semblèrent éclairées comme pour une fête; la joie et la bienveillance se respiraient dans l'air!... 11 salua avec beaucoup de politesse quelques passants qu'il n'avait jamais vus, s'arrêta sur le pont pour rire d'une petite barque attachée
à un banc de laveuse, et finit par entrer dans une baraque de marionnettes où il siffla le paillasse et se moqua de Taboyeur.
Il en sortit bientôt pour continuer sa promenade le long des remparts ; mais le grand air ne tarda pas à dissiper, en partie, l'espèce de vertige heureux dans lequel il était plongé. Sa joie devint plus calme et par conséquent mieux sentie. Les contours des différents objets ne se confondaient plus à ses yeux : il ralentit le pas et recommença à se parler à lui-môme.
— On a calomnié le vin I se dit-il avec exaltation; après le christianisme, c'est le plus beau présent que Dieu ait fait à la terre. Le vin n'est point ce que croit la foule, ni ce que disent les chimistes; le vin c'est le soleil devenu liquide; c'est le beau ciel et la viviflante température des pays de la lumière, expédiés en tonneaux dans nos climats du Nord!... 0
céleste dictame! c'est toi qui ranimes les cœurs abattus et qui transformes les cerveaux vulgaires en salles de bal, où s'agitent mille douces visions, mille fées aux danses ravissantes.
Tout en parlant ainsi, Walknaôr avait repris le chemin du Grand-MogoL,. Il crut reconnaître la porte cochère et frappa. Une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme s'avança, puis disparut, et presqu'au même instant, un bruit de pas se fit entendre sur l'escalier; une vieUle femme lui ouvrit.
Sigismond, tout occupé de son dithyrambe sur le vin, monta sans regarder et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva dans une chambre qui n'était pas la sienne et vis-à-vis de Rose Schoffer.
Faire des excuses et dire que l'on s'était trompé eût été d'un homme sans éducation. La vieille avait disparu : Sigismond s'avança
vers la jeune lllle qui lui fit gracieusement place sur le sopha où elle était assise.
— Ma foî, pensa Sîgismond, c'est couronner dignement Une soirée de plaisir : post Bacchum^ Venus.
Et, passant un bras autour de la taille de Rose, il voulut mener de suite à fin Taventure; mais il trouva chez la jeune fille plus de réserve quUl n'en attendait.
— Je ne me donne point pour une Lucrèce, ditelle en se dégageant; j'aime le plaisir^ mais sans grossièreté. ^ ma porte vous a été ouvertCi c'est que vous m^avez plu au premier coup d'oeil.
Sîgismond remercia.
—Votre hôtelier vous a reçu avec mille po^ litesses parce qu'il espère gagner avec vous; moi je vous reçois parce que vous êtes jeune et à mon gré. 11 veut vous dépouiller, je ne
veux que vous être agréable; lequel trouvezvous le plu« honnête de nous deux?
— Vous, incontestablement, ma charmante, dit Sigismond en prenant les mains delà jeune fille et admirant leur élégance.
— On vous a dit beaucoup de mal de moi, ajouta-l-elle; je l'ai bien vu à la manière dont vous m'avez saluée la dernière fois.
— Je n'en crois pas un mot, répliqua Sigismond dont les yeux venaient de tomber sur un petit pied à demi déchaussé.
— J'ai longtemps essayé d'être honnête fille, continua Rose, aussi Dieu sait combien j'étais malheureuse I Les propriétaires me chassaient parce que je ne pouvais payer mon loyer; les boulangers me disaient des injures et les jeunes gens riaient de ma toilette fanée. J'étais méprisée et repoussée de tous. Ha fui, je me suis mise alors à faire des réflexions; je me suis dit que dans un pays civilisé, tout
le monde avait probablement droit de vivre, et que puisque le travail d'une femme n'atteignait pas ce but, c'est que la femme était née pour toute autre chose que pour travailler. J'ai pensé ensuite que, puisque les graAds seigneurs tiraient parti de leur rang et de leur fortune, nous autres, pauvres créatures, nous pouvions bien tirer parti de notre beauté, le seul bien que nous eussions reçu de notre naissance. — Parfaitement raisonné ! s'écria Sigismond, lorgnant un cou d'une blancheur éblouissante.
— Et cependant il y a des gens qui me blâment 1 dit la jeune fille en regardant en dessous... Des gens qui ne voudraient point de mon amour...
— Ce sont des hypocrites ou des insensés! s'écria Sigismond dont le regard continuait l'inventaire commencé; ils n'ont jamais étudié la femme... en philosophes, ni réfléchi à ses destinées sociales. Vos pareilles étaient respec-
tées en Grèce, Rose; c'était chez elles que se faisaient les cours de morale. Et pourquoi, comme vous l'avez fort bien dit, la beauté ne servirait-elle à rien dans ce monde, alors que nous nous faisons une ressource de tous les autres avantages naturels. Quoi! une femme pourra faire sa fortune parce qu'elle est née avec de la barbe ou avec trois jambes, et elle ne pourra proUter de ce qu'elle est belle. L*impôt que vous levez n'est-il point d'ailleurs le plus doux; les médecins, les avocats, les journalistes spéculent comme vous sur les faibleses humaines; mais ils nous font payer des chagrins ou des ennuis, tandis que vous ne nous donnez que de la joie.
-—Ajoutez que l'intérêt ne nous guide pas toujours, dit Rose; ce soir, par exemple, je vous ai vu arriver et je vous ai fait ouvrir parce que vous me plaisiez; je ne veux de vous que de l'amour, croyez- vous que je ne sois pas
plus désintéressée que bien des épouses légi- Urnes.
— Vous êtes un ange ! s'écria Sigismond en la serrant dans ses bras, et je n'ai jamais rencontré de femme qui eût Tesprit si élevé.
Une partie de la nuit s'écoula rapidement pour tous deux; enfin Sigismond songea à se retirer.
— Restes-tu à Stuttgard? lui demanda Rose,
— Hélas ! je le croyais; mais mes espérances ont été détruites et tu en es cause peut-être.
— Comment cela?
Il raconta tout à la jeune fille.
— N'est-ce que cela? dit-elle, j'ai toujours refusé de recevoir le président; pour toi, je le verrai.
— Que dis-tu?
—Tu seras nommé conseiller, je te le promets,
— Vrai! s'écria Sigismond; ahl tues mon
bon génie, il n'y a que les cœurs comme le tien qui savent secourir et aimer.
II l'embrassa transporté, et rentra à l'hôtel avec le mépris le plus profond pour les honnêtes femmes.
Le lendemain, il dormait encore lorsqu'on vint le réveiller pour lui remettre un billet du président: Celui-ci l'invitait dans les termes les plus polis à lui faire Vhonncur de venir déjeuner chez lui, afin qu'ils pussent s'expliquer swr le Tiialentendu de la veille,
Sigidmond comprit que Rose l'avait déjà servi près de Sa Grâce, et que le succès lui était maintenant assuré.
Il santa à bas du lit, demanda un perruquier, et, tout en s'habillant, commença, selon sa coutume, un monologue philosophique.
— Ainsi, se dit-il, on va accorder cette place nonà mes talents, mais au^^Uicitalions d'une fille de joie... Eh bien, qu'importe? en défini-
tiye, c'est toujours à moi que je la devrai, puisque c'est mon bon air qui a séduit Rose. {iCS femmes sont d'ailleurs nos protectrices naturelles: enfants, nous recevons leur lait, hommes, nous leur devons les ivresses de l'amour; vieillarts, nos souffrances sont calmées par leurs soins!... N'est-il pas plus honorable et plus doux de devoir sa fortune à une bonne fille qui vous plaît, qu'à une douairière que l'on épouse à contre-cœur?
Là-dessus, il courut chez le président avec tant d'empressement qu'il se trompa trois fois de rue et arriva après l'heure indiquée; mais il s'en inquiéta peu. La veille il ne s'adressait qu'à la justice et à la bienveillance de: Sa Grâce, tandis que maintenant il était recommandé à ses vices : aussi ne tremblaiMlplus.
Le président s'excusa de l'avoir importuné de si bon matin; il dit, qu'après avoir relu la lettre du général, il avait reconnu qu'il y
avait eu la veille, de sa part, méprifie de personnes; il ajouta plusieurs choses flatteuses sur les beaux travaux publiés par Sigismond, et lui annonça que le brevet de conseiller lui serait expédié dans la matinée même.
On siervit ensuite le déjeuner. Sigismond se montra bon convive, flattant en homme d'esprit et approuvant tout sans exagération; il laissa le président enchanté.
Quant à Belleman, il ne lui fut plus possible de revoir Sa Grâce, et, après trente visites infructueuses, il se résigna à retourner dans son village.
Lorsque le général connut la nomination de son neveu :
—J'en étais sûr, dit-il, le président ne peut rien me refuser.
Il lui écrivit néanmoins pour le remercier, en lui envoyant une bourriche de venaison.
La jolie fille continua à vivre dans la plus
parfaite harmonie avec Sa Grâce et le jeune conseiller. On vit ces deux derniers se promener ensemble à cheval dès le lendemain. Le jeune homme eut soin seulement de se tenir de travers les premiers jours, afin de recevoir des leçons du président, qui a réussi à en faire un excellent cavalier.
Quant à l'opinion de Sigismond sur les moyens de réussir, elle est demeurée invariable. — Le mérite d'un homme est son meilleur protecteur, répète-t-il sans cesse, je l'ai toujours dit et l'ai prouvé par mon exemple.
A quoi il ajoute quelquefois : — Que c'est seulement dans les principes invariables qu'on doit chercher le bonheur.